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D
]
V
COLA DI RIENZO
HISTOIRE DE ROME DE 1342 A 1354
PARIS, IMPRIMERIE A. LAHURE
9, rue de Fleurus, 9
Que l'on suppose représenter Cola di Rîcnzo (palais Barbarini)
COLA DI UJEXZO
HISTOIRE DE ROME DE 4342 A 1354
PAR
EMMANUEL RODOCANACHI
Membre de la Socmé des études historiques
OUVRAGE
ORNÉ DE SIX GRAVURES HORS TEXTE ET DE DIX-NELF VIGNETTES
Aocompafné d'une carte
ET DE DEUX LETTRES MEDITES DE COLA DI RIEXZO
Nunquam de le présent élus, ul
reor, nuuquam poste ri Us silebit.
Lettre de Pétrarque à Rtenzo.
PARIS
A. UllliRE. IMPUIMEUR-EDITEM
9, ACE DE FLEURUS, 9
1888
A
M. R.
INTRODUCTION
Quelle que soit l'autorité ou la fascination
qu'exerce un homme sur ses semblables, il ne
peut soulever à son gré la multitude, et pro-
voquer ces grands mouvements qui agitent pro-
fondément les peuples et changent parfois le
cours de leurs destinées, si ses conceptions, ses
rêves, ses efforts, ne répondent exactement aux
idées et aux aspirations des hommes de son temps,
s'il ne réalise pas leurs vœux plus ou moins clai-
rement exprimés, s'il n'est pas, en un mot, leur
instrument. Pour m'autoriser d'un éclatant exem-
ple , Mahomet n'aurait pas fait si facilement
triompher ses idées dans toute l'Arabie et opéré
une révolution qui devait ébranler le monde,
si, malgré une opinion longtemps admise, bien
d'autres avant lui n'avaient prêché les mêmes doc-
trines et préparé lentement et sûrement le terrain
qu'il sut si bien exploiter. Les événements font
surgir les grands hommes, et les grands hommes
marquent les événements du sceau de leur per-
sonnalité.
Il en fut ainsi de m es s ire Cola di Rienzo, le
h INTRODUCTION.
dernier des tribuns de Rome- Si sa tentative pro-
voqua un tel enthousiasme, si son nom a laissé un
souvenir ineffaçable, c'est qu'il a eu cette gloire et
ce bonheur de réaliser, ne fût-ce que pour un
moment, les plus chères espérances de Ses conci-
toyens.
L'opinion, nous dirons presque la superstition,
que l'Italie ne pouvait retrouver le repos, la pros-
périté, la puissance que sous l'égide d'un empe-
reur, avait survécu à toutes les déceptions. « Dans
la confusion au milieu de laquelle vivaient les
Italiens, dit Quinet 1 , cette époque des empereurs
leur apparaissait comme un temps de concorde,
d'unité, de paix universelle et non interrompue,
telle que la terre ne verra rien de semblable, Eden
de l'histoire, siècle de délices éternellement re-
gretté, où le monde, sans douleur, sans divisions,
obéissant à un seul chef, « la nacelle du genre
« humain voguait à pleines voiles et sans orage vers
« un port assuré 8 . »
De même que nous oublions peu à peu les soucis,
les ennuis qui troublent nos jours les plus sereins
et qu'ils disparaissent dans le rayonnement que
nous laisse au cœur une journée de bonheur; de
môme les peuples d'Italie avaient insensiblement
perdu la mémoire des vexations, des tyrannies, des
maux sans nombre qu'ils avaient eu à subir au
1. Révolution (l Italie.
2. Le Dante, il Conviio.
INTRODUCTION. m
»
temps des Césars et ne gardaient plus de cette
époque glorieuse que le souvenir de la paix et de
la prospérité dont ils jouissaient alors, souevnir que
les générations se transmettaient Tune à l'autre,
comme un précieux dépôt, en l'épurant, en l'idéa-
lisant sans cesse. Ils ne comprenaient pas que les
temps étaient changés ; qu'un empereur allemand,
descendant des Alpes avec une poignée de reîtres,
eût-il l'indomptable énergie d'un Barberousse, ne
serait jamais qu'un chef de parti, souvent même
qu'un condottiere; qu'il ne pourrait avoir, malgré
le prestige qui s'attachait encore à son nom et les
titres pompeux dont il se décorait, ni l'autorité, ni
la force nécessaires pour se faire également res-
pecter de tous ; et qu'il lui faudrait inévitablement
solliciter l'appui d'une partie de l'Italie contre l'au-
tre, envenimant ainsi les haines loin de les apaiser,
et portant la discorde avec lui au lieu de la paix.
Le Dante 1 , Pétrarque 2 , s'étaient faits les défen-
seurs de ces idées, et d'ailleurs tous les Italiens
souhaitaient alors d'avoir un maître; la seule
question qui les divisait était de savoir si ce serait
le pape ou l'empereur. Tous aussi reconnaissaient
que ce chef suprême devait recevoir à Rome la con-
sécration de son autorité; car, malgré son affai-
blissement, ils ne pouvaient s'empêcher de con-
sidérer encore celte ville comme la souveraine de
1. // Convito; de Monarchia.
2. Poème sur l' Afrique, et patsim,
l'univers, et ils croyaient ingénument que les
nations du monde entier lui devaient respect et
obéissance.
D'ailleurs, depuis le commencement du siècle,
un grand mouvement, un réveil des esprits s'opé-
rait ; l'Italie secouait enfin sa longue torpeur ; par-
tout surgissaient des peintres, des historiens, des
poètes, des jurisconsultes de talent, souvent même
de génie. Les Orcagna. les Gmabue, les Giotlo,
les Dino Compagni, les trois Villa ni, les Boccace,
et enfin, les précédant et les dominant tous, le
Dante, ouvraient cette ère de grandeur, de triom-
phes inouïs dans les lettres et dans les arts, que ne
peuvent ternir ni la prompte décadence, ni l'avi-
lissement politique qui suivirent cet essor. C'était
l'aurore de la Renaissance. Malgré la rareté des
livres, malgré l'inexpérience des copistes, la litté-
rature latine, tirée du long oubli où elle était restée
jusqu'alors, était cultivée par beaucoup avec pas-
sion, par quelques-uns avec fruit. Les manuscrits
étaient partout recherchés avidement 1 . On avait
admiré auparavant les Romains sans les con-
naître, on voulut les connaître; on se mit à étudier,
avec l'ardeur que les hommes apportent à toute chose
nouvelle, l'histoire de Rome; et, se reportant avec
enthousiasme et non sans regret vers cette époque
glorieuse où Rome commandait à l'univers pacifié,
1 . C'est vers cette époque que l'usage du papier commença à se répandre
en Italie.
INTRODUCTION. ?
les Italiens se laissaient aller, plus que jamais, à
l'illusion de croire qu'il suffisait de lui rendre son
ancienne puissance pour assurer la paix du monde.
Pétrarque, dont la renommée grandissait de jour
en jour, donnait l'exemple ; s'il cessait de chanter
Laure, c'était pour pleurer sur les ruines de Rome ;
il composait un poème pour célébrer ses héros et
considérait comme un honneur sans égal de rece-
voir au Capitole la couronne des poètes. Ses vers,
ses lettres, où il s'efforçait, en termes éloquents,
de rappeler les Italiens à l'amour de leur patrie,
réveillaient leur patriotisme et provoquaient de
chimériques espérances.
C'est alors que paraît Rienzo. Né au milieu de
la populace de Rome, imbu de ses vieux préjugés
comme aussi de ses nobles chimères, il en a toutes
les haines et toutes les espérances; ses études,
son goût pour l'antiquité, son ardent amour pour
sa patrie, le poussent à partager l'illusion générale ;
comme tous les Italiens de son temps, plus qu'au-
cun d'eux peut-être, excepté Pétrarque, il connaît,
il aime, il vénère le passé, et son plus cher désir
est de le ressusciter. Sa généreuse tentative fut
comme l'explosion du sentiment commun; c'est
ce qui en explique le rapide succès.
Acclamé par le peuple romain qui voyait en
lui un sauveur, soutenu par les Italiens dont il
réalisait les espérances, encouragé par Pétrarque,
le nouveau tribun put croire un moment que ses
vi INTRODUCTION.
rêves allaient se réaliser : les cités italiennes,
oubliant leurs haines et leurs jalousies séculaires,
semblaient sur le point de s'unir toutes en une
vaste confédération, dont Rome eût été la tête et
lui, Ricnzo, le chef; le monde étonné, inquiet, se
demandait ce qu'il allait advenir de ce grand effort,
et t la terreur du nom romain, dit Pétrarque, qui
subsistait encore après tant de siècles, au cœur
des nations vaincues, se répandit partout *. Rienzo
pouvait plus tard se vanter, sans trop de jactance,
qu'aucun roi, aucun monarque, aucun prince,
marquis, comte ou baron, n'avait accompli en si
peu de temps, en paix comme en guerre, plus
d'actions éclatantes que lui.
Mais ce n'est pas avec des mots sonores ou des
idées surannées que l'on rend aux peuples leur
bonheur disparu; Rienzo en fit la dure expé-
rience. Le premier moment d'engouement passé,
les ambitions, les rancunes, qu'il croyait avoir
étouffées et qui n'étaient qu'assoupies, reparurent
plus violentes que jamais. Les Italiens ne pouvaient
supporter, en réalité, qu'un maître éloigné, sans
force, sans autorité, décoré seulement d'un vain
titre. Dès que Rienzo eut acquis quelque puissance,
la défiance succéda à l'admiration, l'envie à l'en-
thousiasme, l'hostilité à la sympathie, et une
toute-puissante intervention précipita, si elle ne
provoqua sa chute 1 .
1 . Voir chapitre xiv.
INTRODUCTION. vn
Épris d'un amour ardent pour sa patrie, le tri-
bun avait entrevu l'unique moyen de la tirer de
l'abîme où elle était plongée ; il voulut réaliser trop
vite et trop tôt son rêve, celui de tous ses conci-
toyens; il succomba et sa mort fut glorieuse, quoi
qu'on en dise. Ne l'accusons que de trop de pré-
somption, c'est par là surtout qu'il a péché.
^^^
BIBLIOGRAPHIE
Parmi les hommes, si nombreux en Italie, qui se sont
élevés au-dessus de leurs concitoyens par leur habileté, leur
génie ou leur perversité, il en est peu dont l'histoire soit
auSsi attachante, aussi fertile en leçons, aussi pleine de revi-
rements soudains et imprévus, que celle de Cola di Rienzo :
tour à tour tribun, ermite, sénateur, prisonnier de l'empe-
reur, prisonnier du pape, représentant du Saint-Siège, adoré
et haï par le peuple, sa vie est un tissu d'aventures si mer-
veilleuses que, dans une fiction, on n'aurait jamais osé en
imaginer de semblables. Aussi les historiens, les roman-
ciers, les poètes, les dramaturges même, se sont-ils emparés
de bonne heure de sa mémoire.
Le premier qui ait raconté l'existence dû tribun est un de
ses contemporains, à ce qu'il semble du moins, dont le nom
est resté inconnu 1 . Cette biographie, écrite dans la langue
ou plutôt dans le dialecte parlé à Rome à cette époque, n'a
été imprimée pour la première fois qu'en 1624, à Bracciano,
puis en 4631 *, et elle a subi, comme tous les manuscrits, des
altérations qui en rendent parfois le sens obscur, et des in-
terpolations qui ont conduit certains critiques à douter que *
1 . Le nom de Tommaso Fiortifiocca, qui se trouve en tête de quelques
éditions de celle biographie, n'a rien de certain; il y avait bien, du temps
de Rienzo, un Romain de ce nom, mais il est peu vraisemblable, d'après
certains passages du livre, que ce soit lui qui Tait écrit.
2. Quelques exemplaires sont dédiés à Paolo Giordano Orsino, d'autres
à Francesco Ferreri.
x BIBLIOGRAPHIE.
cet ouvrage soit vraiment l'œuvre d'un contemporain.
Néanmoins, l'exactitude avec laquelle les faits sont rapportés
jusque dans leurs moindres détails, la vivacité des descrip-
tions, certaines allusions à des faits contemporains (la mort
du Dante, la croisade contre les Ordelaffi), enfin l'air de can-
deur et de sinoérité qui règne dans tout l'ouvrage, semblent
démontrer que l'auteur a réellement vécu du temps de
Itienau) 1 . Nous avons donc fidèlement suivi ce récit, en cher-
chant h en conserver la couleur et la naïveté charmante,
rnnis en y ajoutant, bien entendu, tous les faits que Ton
trouve relatés, soit dans les chroniques contemporaines,
soit dans les lettres de Rienzo, de Pétrarque, de Clément VI et
d f Innocent VI; nous nous sommes constamment efforcé de ne
rapporter aucun événement, de n'avancer aucune supposition
qui n'eût sa confirmation dans les documents originaux.
Kn 1735, le père Brumoy publia, en la complétant, « l'his-
toire de la conjuration de Nicolas Gabrini, dit de Rienzi »,
que le père Du Cerceau*, de la Compagnie de Jésus, avait
laissée; inachevée. Cet ouvrage, aussi élégant qu'inexact,
comme le dit fort judicieusement de Sade, est empreint d'une
hostilité violente contre le tribun; on sent qu'en attaquant
ainsi Riwrzo le savant jésuite cherchait à justifier la conduite
du Saint-Siège à son égard.
Dix ans après, parut, sous le pseudonyme de Boispréaux
(1» véritable nom de l'auteur est Bénigne Dujardin, maître
des requêtes), une « histoire de Nicolas Riensy, chevalier,
tribun et sénateur de Rome » ; cette biographie, plus courte
mais non moins agressive que la précédente, ne contient que
peu de faits nouveaux.
1. Voir sur ce sujet la savante discussion de Papencordt (page 529) qui
a approfondi et, à ce qu'il semble, élucidé la question. 11 est probable toute-
fois que cette biographie a été écrite un certain nombre d'années après la
mort de Rienzo.
2. Précepteur du prince de Conti, qui le tua par hasard, à la chasse,
d'un coup de fusil.
BIBLIOGRAPHIE. xi
ByroR consacre à la mémoire du tribun, dans Childe
Harold, une strophe pleine d'éloquence : « Laissons la lon-
gue suite des tyrans de Rome pour célébrer le nom de son
dernier tribun. Tu rachetas des siècles entiers de ténèbres,
ô toi, l'ami de Pétrarque, l'espoir de l'Italie, Rienzi, le der-
nier des Romains! Aussi longtemps que le tronc flétri de
l'arbre de la liberté produira quelques feuilles, qu'elles ser-
vent à tresser une guirlande pour ta tombe, orateur du
Forum, chef du peuple, nouveau Numa, dont le règne fut,
hélas! trop court 1 ! »
Sir Bulwer Lytton a transformé la vie de Rienzo en un
roman 2 où il a déployé, plus que dans aucun autre de ses
ouvrages, ces rares qualités d'écrivain qui l'ont mis au pre-
mier rang des romanciers de ce temps ; une intrigue habi-
lement mêlée au récit, des descriptions admirables, entre
autres celle de la peste de Florence, rendent la lecture de ce
livre fort attrayante; mais il faut convenir que la vérité histo-
rique n'y est peut-être pas toujours aussi scrupuleusement
respectée que pourrait le faire supposer la sévérité avec
laquelle l'auteur relève les erreurs du père Du Cerceau.
Vers la même époque, Zefirino Re, de Césène, publiait 5
une traduction en italien moderne de l'ouvrage attribué à
Fiortifiocca, en y ajoutant une série de commentaires qui
dénotent de la part de l'auteur une profonde érudition,
jointe à une grande pénétration, et jettent un jour nouveau
sur bien des points de la vie du tribun. C'est le premier
ouvrage sur Rienzo où la critique historique ait quelque
place.
Félix Papencordt, que la mort a enlevé aux brillantes des-
tinées qui lui semblaient promises, composa peu après 4 une
1 . Childe- Harold, chant IV, st. exiv, Irad. À. Pichot.
2. Rienzi, the last of the roman tribunes.
3. Forli, 1828. Florence, 1854.
4. 1841.
xji BIBLIOGRAPHIE.
nouvelle biographie de Rienzo 1 , bien plus exacte que les pré-
cédentes et bien plus complète, grâce aux travaux de ses
devanciers, grâce surtout aux importants documents relatifs
à la correspondance échangée entre l'empereur Charles IV,
l'archevêque Ârnest et le tribun, qu'il avait découverts à
Prague et ailleurs. Cette œuvre, remarquable sous tous les
rapports, n'a qu'un défaut, d'ailleurs bien compréhensible,
c'est qu'il y ait donné parfois plus d'importance et de créance
aux textes découverts par l'auteur, qu'aux chroniques ou aux
récits antérieurs. Tout récemment 1 , M. d'Âuriac a publié une
étude fort savante sur Rienzi. Qu'il nous soit permis, toute-
fois, de regretter qu'il ait dans cet ouvrage suivi peut-être
trop scrupuleusement le récit des premiers biographes, sans
tenir compte des travaux postérieurs.
M. Zeller, dans son livre si intéressant sur « les tribuns et
les révolutions en Italie *, a fait un abrégé de la bio-
graphie de Papencordt, sans y apporter de grandes modifi-
cations.
Plusieurs auteurs dramatiques ont porté sur la scène, avec
des succès divers, la vie de Rienzo : en 1826 (28 janvier),
Gustave Drouineau fit représenter sur le théâtre de l'Odéon une
tragédie en cinq actes, où Rienzo joue un rôle important; le
style en est élevé et vigoureux, mais les faits y sont étrange-
ment défigurés. On n'a pas oublié le retentissement qu'eu-
rent, vers la fin de l'empire, les quelques représentations de
l'opéra de Wagner, Rienzi (avril 1867). Cette pièce avait été
jouée en 1842 en Allemagne, où elle obtint un fort grand
succès \
Nous ne parlerons que pour mémoire de l'ouvrage de
1. M. L. Bore en a donné une traduction en français (Paris 4845) a la-
quelle nous avons fait de nombreux emprunts. M. Gar Ta traduite en Italien,
en y joignant quelques notes fort intéressantes.
2. 1885.
3. Elle valut à Wagner le titre de maître de chapelle du roi de Saxe.
BIBLIOGRAPHIE. xiii
Tommaso Gabrino di Rienzo *, qui n'a aucune valeur his-
torique et où l'auteur s'efforce péniblement de prouver
qu'il est le descendant de l'illustre tribun et le représente
comme un serviteur obéissant du Saint-Siège, un magistrat
uniquement occupé de sa charge, un saint prêt à faire des
miracles 1 .
On trouvera, sans doute, qu'il y a eu quelque témérité de
notre part à aborder, après tant d'autres plus autorisés que
nous, un sujet qui semblait épuisé; si nous l'avons osé, c'est
que nous espérions, comme les glaneurs dans un champ mois-
sonné, trouver un épi oublié. Notre attente a-t-elle été
déçue? Les documents si intéressants que nous a fournis sur
Rienzo l'ouvrage de Theiner 3 et dont jusqu'ici on n'avait fait
qu'incidemment et incomplètement usage, les derniers tra-
vaux relatifs à l'histoire de Rome de Garni Ilo Re, de Yito La
Mantia, de P. Adinolfl, et de bien d'autres, nous font espérer
que non. Nous avons pu, grâce à eux, faire la lumière sur
quelques points restés douteux : ambassade de Rienzo à Avi-
gnon, date de son voyage de Prague à Avignon, de son cou-
ronnement, etc.; compléter et redresser en certains endroits
le récit de ceux qui nous ont précédé, et mieux pénétrer la
nature des relations du tribun avec le Souverain Pontife.
Et puis, quel intérêt, quelle satisfaction n'éprouve-t-on pas
à examiner de près un de ces hommes dont l'histoire conser
vent toujours le souvenir ; à analyser son existence ; à le faire
revivre avec ses mœurs, ses idées, ses passions; à se mêler,
1. Osservazwni ttorico-critiche sulla vita di Cola di Rienzo, Rome,
1806. Tommaso Gabrini était général de Tordre des clercs mineurs régu-
liers, il mourut à Rome en 1808 ; le célèbre voyageur G. L. Oomény de
Rienzi, qui a donné son nom à deux iles de l'Océanie, était son parent.
2. H faut également ci 1er, bien que n'ayant pas plus de valeur histo-
rique, une biographie du tribun, transformée en roman, de Bicci (Noliiie
délia famiglia Boccapaduli), Rome, 1762; et une vie de Francesco Bene-
detti, arrangée a la façon des Vies de Plutarque.
5. Codex diplomaticus dominii lemporalis S. Sedis, Rome, 1862.
xiv BIBLIOGRAPHIE.
pour ainsi dire, à la foule de ses contemporains, pour assis-
ter, spectateur impartial, au drame dont il a été le héros!
Combien de faits, qui semblaient de prime abord incom-
préhensibles, s'expliquent alors simplement, que de contra-
dictions, que de mystères s'évanouissent, que de légendes se
dissipent, comme la lumière se fait!
Nous ne nous flattons point assurément d'avoir, dans le
récit qui va suivre, atteint ce but élevé, nous estimant heu-
reux si nous sommes parvenu à attirer l'attention du lec-
teur sur cet homme étrange, qu'on a tour à tour accablé de
louanges et d'insultes, élevé jusqu'aux nues et traîné dans la
boue, glorifié comme un héros et maudit comme un anté-
christ, tellement que l'historien peut douter encore s'il doit
l'admirer comme Bulwer ou le détester comme Du Cerceau.
Nous donnons ci-bas les principaux ouvrages que nous
avons consultés, afin que le lecteur puisse remonter aux
sources, s'il le désire.
Cronîca eslense, Cronica sanese, Cronica d'Orvieto, Cronica muli-
nese, Cronica di Bologna, Cronica Corthus., Cronica Regiense. Cro-
nica Pistolesi, Polistorc, qui se trouvent toutes dans le recueil de
Muratori, Script, rerum italic. ; Giovanni et Matteo Villani, Storie
florentine; Cronica A. Àrgentinens. ; Pellini, Storia di Perugia;
Balusii Vit® pap. Àvenionensium ; 0. Raynaldi Annales écoles. ;
Sepulveda, Hist. de bello.; Lescale, Vie d'Albornoz ; dom. Fr Ger-
vaise, Hist. de l'abbé Joachim ; Gaye, Carteggio inedito d'artisti ;
Vendettini, Série cron. de senatori di Roma ; Vitale, Storia
diplom. de' sénat, di Roma ; de Sade, Hémoires pour servir à la
vie de Pétrarque; Gregorovius, Hist. de Rome au moyen âge; de
Reumont, Hist. de Rome; Litta, Famiglie celebri ital. ; Cinaglia, le
Monete de papi; Yeltori, il Fiorino illustr.; Pasquale Adinolfi,
BIBLIOGRAPHIE. xv
Roma nelfetà di mezzo ; Vito La Mantia, Roma e Stato romano ;
L. Gautier, la Chevalerie; Quinet, Révol. d'Italie; Zeller, Hist.
d'Italie; Gibbon, the Décline and fall of the Roman Empire, etc. ;
Les écrits de Rienzo ont été publiés successivement par Joan.
Hocsemius, Gcsta pontificum Leodiensium; Raynaldus, Ânn.
eccles. ; Gaye, Cart. ined. ; Pelcel, Lebensgeschichte Kaiser Karls IV;
Hobhouse, Illust. of the fourth canto of Childe Harold; Papencordt;
Theiner.
}
J
PREMIÈRE PARTIE
\
j COLA M HIEJVZO
I HISTOIRE DE ROME DE i342 A 1554
CHAPITRE PREMIER
ETAT DE ROME ET DE L'ITALIE A L'ÉPOQUE
DE COLA Dl RIENZO
De même que dans plus d'une ville d'Italie on voit
les vestiges des murailles cyclopéennes, des remparts
romains et des monuments du moyen âge, entasses
et superposés comme les alluvions d'époques disparues,
de même on trouve à Rome, au quatorzième siècle,
bizarrement mêlés et enchevêtrés, les droits que les
empereurs, les papes, les nobles et le peuple s'étaient
successivement arrogés depuis l'écroulement définitif
•le l'empire d'Occident.
Les Césars allemands, dont l'autorité, jadis toute-
iissaulf. avait décru sans interruption depuis un
.ne Tenaient plus à Rome que pour y chercher
: que le souvenir de la grandeur romaine
u inyt
. i
r\:. : !: c-.^rv ^":-r!-o^at î - Ils n'y étaient plus repré-
^<:*.:t> •;.:- j\ r us c*.'c:>tr:î. déf-ourru de tout pouvoir
*:~\:i: : !r \z\Uu c-i r: ïàit autrefois la justice au
r.::n Je î\c::«fnt::r et j -uissait de quelques autres
drv.is, rjiÂis a^:: c*sse. à l'époque qui nous occupe,
dYvcrur u> { :vr:-.r.;:*e> •:•■ si eharje, bien qu'il eût
i':iv\:v rv..^ ô..;.s *e> cé:* : Kï-:»:ïies officielles, imnié-
J...un>:;: aj :v> k> >*"::. :o;;rs. Cette fonction, accordée
le pî;;> >\';;\i::: à i::i ir.au! rv de Tune des grandes
Kun.IIi> de lî :r.e. avi: ti".i par devenir héréditaire
choi les m ^r.t-urs é.i V;cv>.
les |v,;v>» ii.::î K- :t:v.:<s, Mon plus que des actes
n\:;*.î rrs* av.iî c;:nk,"\ ; les dï*>iîs sur Rome, v exer-
çaieu; u:v auUcl.é s.>:;u:î: vi»ùée. mais dont le principe
n axait jamais é:é c*:;:esu ; ; iju«»ïqu"un exil volontaire
lo> retînt ak»rs K-::i de lu»nu\ ils n'en prétendaient
pa^ moins jomerner la \:!!e et défendaient leur sou-
>eraineté auv un soin j,;!ou\: on conçoit d'ailleurs,
>an* qu'il soit losoin d'insister, que la papauté avait un
intérêt majeur à n'être pas supplantée dans la métro-
pole du monde chrétien. Tn vicaire, le plus souvent
le\èque d'Omclo. eïail le rep:v-enlant du Sainl-Sièjre.
Suixant un usape qui sVtait introduit depuis un siècle
environ, le peuple* à chaque nouvelle élection d'un
pape* le nommait à \ie, sénateur \ capitaine du peuple
t. Hurles l\ nViuj^m même. jv*r des jkîe* et des serment* solennels
à no jailli séjourner r lu« a un j*mr dam lYneetnie de Rome, lorsqu'il
mut >> Un* oimwnmt. • Si Iheu me uni U <,ioe M ue je *A* nommé mi
de* Romains, je n entrerai [vint à Rome avant le yw Ihê i«our mon cou-
ronnement, j en >orlir,u le même jour axev tous mes ^en> % je nie retirerai
un plus tôt de> tenvs de |> \U* % où je no retiendrai qu aw U pcnmV
Mon du naoe, » ^axrtl ITvltU ^
i. La charge de sénateur etail U première nuvixtratur* de b Tille- le-
sénateurs étaient charges de >edler a la sécurité jmMique, do commander
ÉTAT DE ROME. 3
el défenseur de la ville, c'est-à-dire maître absolu de
Rome. Mais le souverain pontife ne s'acquittait jamais
par lui-même de ces fonctions, qu'il déléguait à un ou
le plus souvent à deux sénateurs pris parmi la no-
blesse romaine.
Les familles baroniales qui composaient la noblesse
étaient, pour la plupart, d'origine étrangère, car les
anciennes familles avaient disparu au milieu des guerres
civiles et des invasions, mais elles jouissaient, grâce à
leurs richesses, grâce aussi au nombre considérable de
leurs membres, d'une grande influence, et le peuple
élait force de subir leur joug.
Les principales familles étaient :
Les Golonna;
Les Orsini;
Les Savelli;
Les Frangipani;
Les Corsi;
Les Gonti;
Les Ânnibaldeschi;
Les Gaetani;
Les di Vico.
Les Golonna ou Colonnesi, qui se disputaient avec les
Orsini la suprématie à Rome, possédaient la plus grande
partie du quartier Golonna (ainsi appelé à cause de la
colonne Trajanc, qui s'y trouve), de Santa Maria de'
Crociferi à la fontaine de Trcvi, et de S. Luigi de' Fran-
cesi à S. Niccolô di Pincio; en dehors de Rome, Pales-
tine était devenue de bonne heure leur place forte
de prédilection; ils s'étaient rendus maîtres succcssi-
•
les milices romaines, de rendre la justice dans bien des cas, de nommer
k plupart des magistrats, etc.
4 COLA 01 RIENZO.
vemcnt de Capranica, Pagliano, Cavi, villages avoi-
sinant Palestrine; leurs possessions s'étendaient au
sud jusqu'à la voie Appienne, au nord jusque dans les
montagnes de ia Sabine. Les Golonna exerçaient sur
leurs territoires les droits les plus étendus: ils rendaient
la justice, souvent sans appel; avaient droit de vie et
de mort; battaient monnaie; légitimaient les bâtards.
Le vieux Stefano Colonna, qui, au temps de Rienzo,
devait avoir plus de quatre-vingts ans, fut longtemps
l'adversaire acharné de la papauté, suivant en cela les
traditions de sa famille. Nommé successivement par le
pape Nicolas IV gouverneur de Bologne en 1289,
comte de la Romagne, enfin sénateur de Rome en 1292,
il se vit privé de tous ses titres et de tous ses biens par
le pape Boni face VIII, à l'élection duquel son oncle et
son frère, les cardinaux Jacobo et Pietro Colonna s'étaient
vainement opposés; Boni face VIII prêcha même une
croisade contre les Colonna 1 . Stefano, relégué à Tus-
culum, ne se sentant même pas en sécurité dans cette
ville, alla chercher un asile à la cour de France, où le
roi Philippe le Bel l'accueillit avec faveur et se laissa
peut-être influencer par lui dans sa conduite envers le
pape. Son air de noblesse et son calme mirent en fuite,
dit-on, des assassins envoyés contre lui. Il revint à
Rome à la suite de Henri VII et reçut de ses mains le
titre de sénateur; le pape Benoît XI avait consenti à
révoquer les mesures de rigueur prises contre lui par
son prédécesseur, et Stefano rentra en possession de
ses immenses richesses ; chassé de nouveau par le roi
de Naples, Robert, il trouva moyen de se réconcilier
1 . Ceci se passait fréquemment en Italie ; Albornoz agit de même envers
lesOrdelaffî.
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j^ .. « :-»-:::? W.:ae;usqn>n 1518: H remplit,
s £ ; -: r : «■ :- inj-s, le< fonctions de séna-
t..- > :u~r Fi -r^e devant l'empereur Louis
cf :a«.îre, ni: .> > i riil fut aussi court que le triomphe
J; I":z:.7t:r:-:r. Y -> *-e rv:rv»uvons, en 1545, ambassa-
il-:: ic -i r V.rss* aurrvs de Clément Yi 1 ; il venait
*:e v.-.-* k-s «-nntiiiîs héréditaires de sa famille,
ïes 0:>::\:, *: \^ il: ant'antis, sans l'intervention du
CVst lui c uï. r:ji!jtv son <rrand àue, fut l'âme de la
* — w V.
ivm>~:uy ot>;t*V ;^r los nobles au tribun, et qui,
aprés avv.r vj j* r> :.»us lt-s siens dans le combat meur-
trier de !a j*xte S>i:ïî-l.aurent\ soutint presque seul
la lutte jus-ju'i !a fin; c'est lui encore qui, après la vic-
toire, >ut imjvsor un frein à la colère des barons et
sauva Rome des horreurs d'une répression sanglante.
Aussi grand duis la bonne que dans la mauvaise for-
tune, d % un courage indomptable, d'une énergie sans
égale* il fut un des représentants les plus accomplis de
cette noblesse batailleuse et hautaine qui tint Rome si
longtemps asservie.
« Quel front! quelle voix ! dit Pétrarque en parlant de
lui. quelle expression dans le visage, quelle vigueur
dV^pril »\ un pareil âge, quelle force de corps! c est une
chose merveilleuse et presque incroyable qu'il garde
toute In fraîcheur de la jeunesse, quand Rome entière
vieillit 1 "
Son frtVe Agabito, bien qu'ayant épousé une parente
de Bonifnco VIII, fut compris dans la proscription qui
frappa toute sa famille.
\ . Voir page T>8.
2. Voir chapitre xvi.
ÉTAT DE ROME. 7
Stefano eut sept fils légitimes, plusieurs filles et un
grand nombre de bâtards : l'aîné, Stefano le Jeune,
appelé aussi Stefanuccio, qui avait le courage et l'énergie
de son père, prit une part active aux révoltes des nobles
contre l'autorité de Rienzo. Un autre de ses fils, Gio-
vanni, d'abord juge suprême des causes civiles à Rome,
passa ensuite à Avignon, où Jean XXII le créa cardinal;
il fut tour à tour l'ennemi et le protecteur de Rienzo.
Esprit éclairé, Giovanni devint l'ami de Pétrarque, qui
l'appelait, avec raison, « son Mécène ». Les autres (ils
de Stefano jouèrent un rôle moins important dans les
événements que nous nous proposons de rapporter.
Les Orsini, filii Ursi, possédaient une foule de palais
dans Rome, dont la plupart étaient situés sur la rive
droite du fleuve et sur le mont Giordano. Le théâtre de
Harcellus, près du Ghetto, transformé en château fort,
leur appartient encore; le château Saint-Ange leur
servit aussi longtemps de forteresse. Dans les environs
de la ville, ils avaient conquis Monte-Rolondo, Yicovaro,
le village et le château Saint-Ange, près de Tivoli;
Licenza, l'ancienne Digentia chantée par Horace, Ci vi-
te! la et, plus au sud, Marino. « Cette famille, assez nom-
breuse, dit un historien, pour peupler le ciel et
l'enfer, mais surtout l'enfer », s'était divisée en plu-
sieurs branches, dont quelques-unes avaient émigré à
Naples et d'autres en France. Partagés entre leur haine
pour les Colonna et leur crainte de voir s'élever un
pouvoir populaire, les Orsini hésitèrent longtemps à
prendre ouvertement parti pour ou contre le tribun ; les
uns finirent par se joindre aux Colonna, les autres
devinrent les lieutenants de Rienzo, et lui offrirent
même un asile quand il fut chassé du Capitole.
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I
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N«*. ai^tu,*. « ae
m
Oeso
qu» rendit
VetraiU
>■ préfet,
tiTonble
as
tribun.
e* liàn.
s*suieer es 1344. Rienan.
I
Arvbs : bandé de gueules et d'argent, au sénateur en !34*
chef d'argent chargé d'une ro*» gouTerneur du painnoiae de Saînt-lSerr*
de gueules et ; soutenu d'or, chargé ^""^
— •*— —■■■^«.m» wimig^ « uub ruse
de gueules et soutenu d'or, chargé
d'une anguille ondoyante d'atur
(dans quelque* branches). «n^ 9n 1355 ^ ^ ^^
RCIALDO
sénateur
en 1545
«t*n lôoO.
ÉTAT DE ROME. 4
Les Savelli occupaient à Rome le mont Aventin 1 , ils
étaient seigneurs de Castel Sabello, Castel Gandolfo,-
d'Albano, d'Ariccia, et leurs terres touchaient à celles
des Colonna; ils possédaient en commun avec les Orsini
la bourgade et le château de Surano; alliés tantôt aux
premier», tantôt aux seconds, leur influence, quoique
un peu déchue, était encore grande à Rome. Luca
Savello, qui lutta avec acharnement contre Rienzo,
devint, par la suite, le chef du parti, çuelfc à Florence.
*
famille; savelli
JUMERICO *
Cescio Lica
élu pape
sous le nom de
Honoré 111, en 1216,
construisit
la fameuse chapelle
Sancta Sauctorum.
UUCOMO PAflUOLFO
élu pape en ltt$ _ I
sous la nom Giàcouo
de Honoré IV.
Fraxceaco Giovambattjsta
sénateur en 1341, . I
seigneur LocA
du quartier sénateur en 1541,
où naquit Rienzo. ennemi de Riento.
Ames : bandé d'or et de gueules, au chef d'argent, chargé de deux lions affrontés
de gueules, tenant une rose surmontée d'un oiseau du môme, le chef sou-
tenu de sinople.
*
LesFrangipani ou Fregapani occupaient une partie de
TAventin et du Colisée, qu'ils partageaient avec les
Annibaldeschi ; leur puissance, considérable au temps
de Charles d'Anjou 1 , avait beaucoup baissé; ils s'étaient
1. Une rue y porte encore leur nom.
2. Un des leurs livra à Charles d'Anjou le jeune empereur Conradin et
reçut en récompense de grandes richesses.
*• COLA DI RIE3Z0.
constamment montrés les adversaires du Saint-Siège.
I>*s Corsi furent presque toujours leurs alliés.
Les Conli avaient élevé à Rome la tour qui porte leur
nom et qui leur servait de lieu de refuge; en outre, ils
étaient maîtres du Castello et de la Molara, situés égale-
ment dans Rome.
Les Annibaldeschi ou Annibaldensi avaient, près du
Latran, un palais magniGque et quelques tours dans le
reste de la ville; plusieurs petites localités près d'Àl-
bano leur étaient soumises.
Les Gaetani possédaient la seigneurie de Gaëte et du
FAMILLE GAETAHI
LOFFRIDO
épousa la ntèce du pape Alexandre IV.
I
I " I
Bosifauk VIII LorrwDo
PlKTRO
_! .
'i
LorraiDo Beswmtto
| comte palatin,
r 1 ■ — 1 fondateur
8h,,*L4 Giofani Br.,.Lo ou C„o h^nctaiï-tae.
romte de Fondi. lue le 20 novembre.
A**?.» ' iV»tur à l'aigle d'argent bccqtic, membre et couronné de gueules.
paya environnant; aux portes mêmes de Rome, ils occu-
paient le tombeau de Céeilia Melella, massive construc-
tion en forme de tour qui commandait la voie Appienne
et qu'on y voit encore. Loffrido, petit-neveu du pape
Boni face VIII, qui sortait lui-même de cette famille,
acquit par mariage les comtés de Fondi et de Traetto,
dans la terre de Labour, et fut le premier comte de
Fondi. Le fils de Loffrido augmenta sensiblement ses
domaines et s'empara de Terracine, qui appartenait
ÉTAT DE ROME. 1 1
directement au pape. Placés entre le royaume napolitain
et les États pontificaux, les Gaetani étaient craints et
respectés à Naples comme à Rome. Ils gouvernaient la
Campanie au nom du pape, mais ils s'y étaient rendus à
peu près indépendants. La branche qui habitait à Rome
vivait dans un palais situé sur l'île du Tibre.
Les préfets di Vico étaient de fort puissants seigneurs.
Giovanni di Vico, l'ennemi implacable de Rienzo, pas-
sait pour avoir tué son frère bâtard Manfredo, afin de
lui succéder; c'était un homme sanguinaire autant que
rusé, sans foi, mais hardi et habile; d'ailleurs la cruauté
ciait de tradition dans cotte famille. Son fils Frjuiceseo,
fort jeune à cette époque, suivit l'exemple paternel.
Souvent en guerre avec Rome, avec les représentants du
pape, avec les seigneurs voisins, ses luttes se termi-
naient toujours à son avantage. Il possédait Viterbe, Vico,
Bieda, Vetralla, Rispampani, Toscanella et une grande
quantité de villages et de châteaux forts, situés entre le
Latium et la Toscane. Aussi, jouissait-il à Rome, plus
encore par sa puissance que par son titre, d'une grande
influence.
Ennemis irréconciliables les uns des autres, les
nobles ne s'unissaient que pour opprimer le peuple; à
l'abri derrière les solides palissades dont ils avaient
entouré les quartiers de la ville qui leur appartenaient,
ils pouvaient impunément opprimer le peuple et braver
sa colère; les brigands et les malfaiteurs dont ils pro-
tégeaient, par intérêt, les exploits, que souvent même ils
soudoyaient, trouvaient toujours auprès d'eux un asile
assuré. lies tours élevées par eux aux extrémités des
ponts leur permettaient d'en interdire l'approche dans
les moments de trouble et, en tout temps, de percevoir
- • .^-^ - w. ..:. "iiTr» France à la cruau lé, ils
^ . * ^.-- •- .: ; !■•!> its excès. Chaque jour,
^ - .^ ^ - "..!-;iS;. main armée qui ensan-
^ - ^ : ï. .nv . it iiilhure et le viol étaient
>i ■ .r* - : ;•».. il? sûreté nulle part, ni
^ ^ . .. "^ r •! •t'^ ïai^aîfnt enlever jusque
^ ^ ^ ■ • ..^- r.Mâ^*-; ii' p»»nr les pèlerins et les
» ^- ^ -v -v — ;»:*u\ maudits le grand
% :ï ,x ï ::* • -. : • > i !• tireurs, qui étaient dé-
. .^v^v -^ r.- :v^ ii; il \i!ir. Chacun devait
v . *;>**« %■- ^ •.:- . » s* 4i:h:i y rf- de son mieux,
;-.\ "...-. .\ ^^ . :: >* « ^ ir.:.. v >iiî> riaient trans-
■ t.\v ;•»:..: *• » .•■i.^w. L Ton vivait barri-
•v. . . . :^ ; .',,*•!. : u- k c une attaque des
i- •-■•:> t*, .1^ : -^ : .^ \* ; 4 >..«^ v::'a à la discrétion
•j-^ :.:.",i*^ ; .. s. ^~. : « •: : ».t. •)(• sc-vir contre leurs
jn.-ri..- ..^ •: . -v ..« ■■ .s: r\ :» •;.- »*n^ crimes dont eux-
iu.-iii-> >: r: ■: ^. ..•:•; . , : ;•; .». » >.r s •,.:•&: ie>. On ne res-
;^/-c : ; -_> :_. . t «> ..,> r..r.:/ :•:> t.; i-^> -ois divines; le
'•-■-•. :a ; • ..:> ï.- - ..... s.-*., or. r.;.::near. Les prêtres
". t'^t ^ zij .■: ..V:v.: :.;■£ ,;.vs i V,:r ministère 1 .
r*r!f : * ;^.ji ; : v ;_-y j- :c:% > s*-< e\ aération :
« «
" ^ é :<)<z p> r\:r ~\-r c%;:c \~\? toile que vous
i *•■«-/ «•»-*.*„?.■•_,:: crisiiuf.!» o: ïcîjwaMe: aujour-
4 *''"> '■ "•' k r*rf*:rv &•> ôtînon>. la destine de tous les
t'riUf* < : 1 ,** u,t^ le* drbmtanente. IVnfcrdes vivants
>■ h tu: «m n ^.rivaihl une autre fois j „ e sais pour
//'// /:/««« ^ j^upl^ par q(Je | |es , oL< j u de , ou
//'// < m H t \n tU^tiu, | a pa i x est bannie de ces lieux : le
ÉTAT DE ROME. 13
berger veille, la pique à la main, sur ses troupeaux,
redoutant les voleurs bien plus que les loups; le labou-
reur porte une cuirasse et il se sert de sa lance pour
aiguillonner ses bœufs; rien ici ne se fait sans armes;
nulle sécurité, nulle paix, mille humanité, mais par-
tout la guerre, la haine et tout ce qui ressemble aux
œuvres des mauvais esprits. »
La tentative de conciliation faite en 1538, grâce aux
prédications de quelques saintes personnes venues ex-
près à Rome dans le but d'y prêcher la paix et le res-
pect des lois, avait échoué, et les ambassadeurs envoyés
d'un commun accord à Florence, pour y prendre con-
naissance des institutions qui procuraient à cette cité
une tranquillité relative, n'étaient pas revenus, que déjà
les nobles recommençaient à abuser de leur force contre
le peuple et à s'entre-déchirer.
Entre la noblesse et le peuple se trouvait une classe de
citoyens, plébéiens enrichis ou nobles appauvris, qu'on
appelait c genlilezza ». Lorsque les Romains envoyèrent
une ambassade au pape, elle était composée de six mem-
bres de la noblesse, six de lagentilezza et six du peuple;
au reste, ce qui démontre péremptoirement l'existence
parfois contestée de cette classe de gentilshommes, c'est
que dans la législation alors en vigueur à Rome et où
les peines et les amendes variaient de gravité suivant le
rang des coupables, il est toujours fait mention de trois
catégories de citoyens : si un noble, par exemple, pri-
mait quelqu'un de sa liberté durant une heure, il avait
à payer 800 livres i ; si c'était un « miles » ou cheva-
lier, 400 livres; si c'était un plébéien, 200 livres. La
1. Voir Appendice, a 1.
14 COLA Dl RIENZO.
même gradation était observée pour les meurtres, etc.
Comme tous les partis intermédiaires, la gentilezza ne
jouait qu'un rôle effacé.
Le conseil des treize buonuomini, soit un par quar-
tier, qui représentait le peuple, comme cela se prati-
quait dans nombre de cités de Tllalie et de la Provence,
n'avait qu'une autorité fort précaire et, s'il lui arrivait
parfois, après un soulèvement populaire, de saisir mo-
mentanément le pouvoir, il en était réduit le plus sou-
vent à faire de simples remontrances et à implorer, au
nom du peuple, la protection des papes. Quant au droit
qu'avaient les citoyens de décider, en assemblée, les
questions d'un intérêt général, de contrôler les actes des
magistrats sortants, de participer même à leur élection,
ils n'en faisaient plus guère usage et ils laissaient les
sénateurs jouir d'un pouvoir presque absolu, quitte,
lorsqu'ils dépassaient par trop la mesure, à prendre les
armes au cri de : Popolo! popolo! et à les chasser du
Capitole. Grâce aux pèlerinages, grâce aussi aux sommes
considérables qui afQuaient à Rome chaque année (Je
toute la chrétienté, le peuple, surtout lorsque les papes
résidaient à Rome, n'avait pas eu autant qu'ailleurs à
demander au travail sa subsistance quotidienne. C'est
ce qui explique que les corporations, si puissantes dans
les autres villes d'Italie, existaient à peine à Rome, et
n'exerçaient aucune influence politique; les principales
étaient : la corporation de la laine, celle des bouchers et
celle des laboureurs. Comme le commerce et l'industrie
étaient peu florissants, que presque tous les habitants
s'occupaient de la culture des champs, la corporation
des laboureurs était de beaucoup la plus importante.
Au reste, le peuple, presque toujours tenu à l'écart
ÉTAT DE ROME. 15
des affaires publiques, n'avait pas appris, par l'exercice
du pouvoir, ces règles de modération et de prudence,
sans lesquelles il n'est point de gouvernement stable, et
son inconstance aurait empêché un pouvoir quelconque
de s'établir à son profit; prompt à s'engouer des
hommes qui semblaient vouloir défendre ses intérêts,
il se fatiguait bientôt de les soutenir et laissait aux
barons une revanche facile. «Rarement, dit Villani, ce
qui avait été fondé en octobre durait jusqu'en décembre »
et le reproche, pour exagéré qu'il paraisse, ne fut sou-
vent que trop justifié par les faits.
Ainsi, quatre pouvoirs coexistaient à Rome, qui, par
leur antagonisme, s'affaiblissaient réciproquement : le
peuple était impuissant, la noblesse incapable et divisée,
la papauté éloignée et absorbée par les intérêts de
l'Église, les empereurs sans force effective et sans grande
volonté d'intervenir désormais dans les affaires do
Rome.
Peut-on s'étonner que, dans ces conditions, cette
ville n'ait cessé de décroître durant tout le moyen âge
en autorité et en importance, tandis que des cités,
naguère inconnues, devenaient riches et puissantes, et
qu'elle soit restée presque complètement à l'écart de ce
grand mouvement intellectuel, d'où devait sortir, deux
siècles plus tard, la Renaissance? Rome ne vivait plus
que de sa renommée, et si le prestige de son nom im-
posait encore au loin l'admiration et le respect, une
cruelle déception attendait le voyageur ou le pèlerin
assez hardi pour franchir son enceinte.
Le temps, le feu, les invasions étrangères et les
guerres civiles avaient transformé cette malheureuse
cité en un monceau de ruines.
16 COLA DI R1ENZO.
Le Pogge, contemplant Rome du haut de la colline
déserte du Capitole, s'écriait 1 : « La roche tarpéienne a
repris l'aspect qu'elle avait au temps du roi Evandre,
chanté par Virgile; quand vivait le poète, elle était
ornée d'un temple aux toits dorés; maintenant le temple
est renversé, l'or pillé, la roue de la Fortune a tourné,
et le sol sacré est envahi par les ronces et les brous-
sailles. Cette colline du Capilole, illustrée par les
triomphes de tant de généraux fameux, enrichie par les
dépouilles d'un si grand nombre de nations vaincues,
était jadis la tête de l'empire romain, la citadelle de
l'univers, la terreur des rois. Hélas! que cetle merveille
du monde est étrangement déchue de sa splendeur ! la
route triomphale * disparaît sous les vignes et des mon-
ceaux de fumier cachent les bancs, où siégeaient les
sénateurs.
« Jetez vos regards sur le mont Palatin et cherchez,
parmi les ruines énormes qui y sont entassées pêle-mêle,
cherchez le théâtre de marbre, les obélisques, les statues
colossales, les portiques du palais de Néron ; contemplez
les autres collines: on ne voit partout qu'édifices écroulés
et champs incultes.
« Le forum est entouré d'une palissade, on y plante
des légumes; les pourceaux et les bœufs vont y paître 3 .
Les monuments publics et privés, que l'on avait con-
struits pour l'éternité, gisent à terre et l'on dirait, en
voyant leurs débris, les membres épars d'un géant
redoutable: l'immensité de la ruine de cette cité ap-
1. Bracciolini Poggi, Mit. dc'varietatc fortunœ, cité par Gibbon : The
décline and fall of the Roman Empire.
2. Probablement la via sacra.
5. On rappelait pour cela : campo vaccino.
ÉTAT DE ROME. 47
paraît tout entière devant ces restes grandioses, qui ont
survécu aux injures du temps et de la fortune. »
Cet auteur, qui vivait au quinzième siècle, a décrit
fort minutieusement Rome. On possède également une
autre description , datant du treizième siècle, mais qui
est très inexacte ; l'auteur se borne la plupart du temps
à y rapporter des légendes relatives aux différents monu-
ments de la ville et auxquelles tout le monde croyait alors
aveuglément; à ce point de vue, elle ne laisse pas d'être
intéressante. 11 raconte, par exemple, que le Capitole,
au temps de l'empire, était couvert de cristal et d'or et
surmonté d'un toit orné de la plus riche ciselure ; au
milieu, se trouvait un palais en or et en pierres pré-
cieuses, qui valait, à lui seul, le tiers du monde
entier; on y voyait rangées par ordre les statues de
toutes les provinces de l'empire, chacune portant une
sonnette au cou; si l'une des provinces venait à se
révolter, la statue qui la représentait se tournait vers
elle, la clochette sonnait et donnait ainsi l'alarme aux
Romains.
En comparant ces deux descriptions, on peut se faire
une idée de ce qu'était Rome au temps de Rienzo. De-
puis que les papes avaient quitté la ville, toute l'activité
s'était concentrée autour du Capitole; d'ailleurs, les
aqueducs ayant été rompus depuis les invasions barbares,
les Romains étaient forcés de vivre sur les bords du
Tibre. Le Ghetto se trouvait à l'extrémité sud de la ville,
entre le mont Capitole et le fleuve, tandis que le Campo
di Fiore, où se tenaient des foires et des marchés et où
se faisaient certaines exécutions capitales, semble avoir
marqué la limite nord de la région habitée qui, bornée
à l'ouest par le Tibre, ne devait pas s'étendre à l'est
18 CDU M RK$ZO.
■
beaucoup plus loin que le Colisée. Le reste de l'enceinte
était occupe soit par des plantations de vignes, soit par
les palais des barons qui avaient, comme nous l'avons
vu, entouré de palissades et s'étaient approprie des
quartiers entiers. Ainsi que l'indiquent ces vastes éten-
dues désertes, la population de Rome avait bien dimi-
nué; on rapporte que, du temps d'Innocent III (1198),
elle s'élevait à trente-cinq mille âmes et a dix-sept
mille seulement sous le pontiGcatde Grégoire XI (1577);
en 1513, sous Léon X, la ville ne comptait encore que
quarante mille âmes. Il semble donc fort probable qu'à
Tépoque de Cola di Rienzo le nombre de ses habitants
ne devait guère dépasser vingt à vingt-cinq mille; il ne
faut pas oublier que l'absence des papes et le triste état
de la ville avaient du en éloigner un grand nombre de
citoyens. D'ailleurs on peut déduire approximativement
la population de l'ancien Latium du montant de l'im-
pôt de quatre florins par feu (focatico) ; Rienzo l'évalue
un moment, il est vrai, à cent mille florins, mais seule-
ment pour les besoins de sa cause; plus tard, il le
fixe, avec plus d'apparence de raison, à environ trente
mille florins, soit sept mille cinq cents feux, ce qui
donne de soixante à soixante-dix mille habitants; si
l'on tient compte du fait qu'à cette époque les environs
de Rome étaient proportionnellement bien plus peu-
plés qu'à présent, on voit que ce chiffre concorde avec
celui que nous avons donné pour la population de la
ville.
Les Romains, loin de veiller à la conservation des
monuments qui avaient fait jadis l'étonnement du
monde, en hâtaient la destruction : les barons en arra-
chaient les matériaux pour élever leurs châteaux ou les
ÉTAT DE ROME. 19
tours innombrables 1 dont ils hérissaient la ville, les
pauvres y prenaient de quoi bâtir leurs demeures; le
sénat voulut même une fois percer une rue à travers le
Cotisée, mais heureusement il fut forcé de reculer
devant l'énormiic du travail.
De l'ancien Capitole il ne restait que des ruines gros-
sièrement restaurées; la colonne Trajane avait été ren-
versée, puis reconstruite en partie; le temple de la
Concorde, encore debout à cette époque, servait de car-
rière à chaux; le mausolée d'Auguste n'était plus qu'un
amas de débris, mais celui d'Hadrien, devenu le château
Saint-Ange, conservait son aspect imposant. On ne
voyait plus que trois arceaux et une colonne du temple
delà Paix; les arcs de triomphe de Titus, de Sévère et
de Constantin étaient encore debout et l'on pouvait en
lire les inscriptions ; presque toutes les statues de mar-
bre avaient été brisées ou vendues et celles de bronze
fondues. Le Septizonium, que Pétrarque a décrit avec
tant d'admiration, possédait encore ses sept étages de
pierre, de marbre et de porphyre. Le cirque maxime
était devenu la forteresse des Frangipani ainsi que
l'énorme tour appelée Cartularia. La colonne de Marc-
Aurèle était louée à des marchands par les moines qui
s'en attribuaient la possession. Il existait encore sept
thermes, mais tellement ruinés qu'on n'en pouvait
presque plus reconnaître la disposition. La pyramide
de Cestius et une autre semblable, près du château
Saint-Ange, le Panthéon, le temple de Jupiter Stator et
1. Pogge compte trois cent soixante-dii-neuf tours sur les murailles;
il y en avait au moins huit cents dans l'intérieur de la cite, un seul
quartier en comptait quarante; un pèlerin, vers la fin du onzième siècle,
prétendit en avoir vu dix mille !
20 COLA Dl MEMO.
de Jupiter Ferelrius avaient seuls résisté aux outrages
du temps et des hommes.
« J'ai vu en ruine, dit le Poggc, une partie des murs
et j'ai pu m'assurer que les pierres et le marbre qui les
composent proviennent des monuments anciens. » Pé-
trarque confirme ce dire : « Les Romains, écrit-il, ont
osé se partager entre eux les temples et les palais ; divisés
sur tout le reste, ils ne s'entendent que pour détruire
a vcc rage leurs ponts et leurs murailles' ; ils font un
c oflimerce infâme des débris de leurs édifices, et de
Jours arcs de triomphe*; l'indolente Naples se pare
maintenant des dépouilles de Rome, de ses colonnes de
marbre, des sépulcres de ses grands hommes; ainsi
^paraissent peu à peu jusqu'aux vestiges mêmes de la
puissance romaine. » Le dôme d'Orvieto fut construit,
: n si qu'il ressort de documents authentiques, avec des
\ierres tirées des monuments de Rome.
* Les églises, nombreuses mais désertes, car la misère
|t avait chassé les prêtres, tombaient en ruine : le feu
va it dévoré le toit de Saint-Jean de Latran, l'église pon-
lificalo de SS. Nereo ed Àchilleo menaçait de crouler;
lllltf autre église, située sur TÀventin, n'avait plus de
couverture; sur plus de trois cents églises', que comp-
tait Rome à cette époque, quarante-quatre étaient corn-
plôlemonl abandonnées et onze gisaient à terre. Il y
4 ll« acte du qualonième iii«le nous apprend que deux factions
riie, sWendi rent pour prendre des pierres au G*», que Ion no
•fï^ *- r brc dc i olonncs;
r ?i F ÎSr lUivllatl de ne pouvoir emporter en France quelques-uns
ïetK S « q»o Ci vendait si facilement aux étrange. ..
* 3 U En comprenant celles des couvents. Certains auteurs M quatre
cents.
ÉTAT DE L'ITALIE. 21
avait quarante monastères et vingt couvents, soixante
chapitres ou collèges de chanoines et de prêtres, et
cependant le clergé romain était loin d'être riche, car
les cardinaux s'appropriaient la majeure partie de ses
revenus.
Les Romains, qui prétendaient que l'ancien Latium
tout entier, c'est-à-dire le pays qui s'étend entre la mer
et les montagnes, depuis le pont de la Paglia 1 au nord,
jusqu'à Ceperano* au sud, leur appartenait, avaient
bien de la peine à faire respecter leur autorité même
des plus petites cités environnantes : Viterbe, Vellelri,
Corne to, Tivoli, et bien d'autres avaient recouvré leur
indépendance ou luttaient avec Rome à armes égales. La
campagne était sous la domination presque exclusive
des barons qui percevaient les impôts, rendaient la
justice et exerçaient presque tous les droits de souve-
raineté. Quelques villes seulement reconnaissaient
l'autorité de Rome en lui envoyant un tribut annuel qui
contribuait, avec la gabelle et l'impôt sur les feux, à
alimenter le trésor de la ville.
Au sud de Rome, le royaume, de Naples, après avoir
joui d'une paix et d'un bien-être relatifs durant le long
règne de Robert I er , était désolé par la guerre civile et
menacé d'une invasion étrangère. Robert, dont le fils
unique était mort en 1328, avait eu deux filles, Jeanne
el Marie, de sa seconde femme Marie de Valois. Redou-
1. Paglia, rivière qui prend sa source dans la province de Sienne, et
qui, passant au nord du lac Bolsena, se jette dans le Tibre, près d'Orvieto.
fi. Cèpe ra no, petite fille située sur le Liri, à seize kilomètres sud-est de
Prosinone.
±i : Ci K KEM J.
U" . i-'ar.Ss %» m-r. s>a parent Charles Hubert, roi
c* H:r_T>, •;-• aviit certains droits à la couronne 1 , ne
ciencii: à les f::rv t**:«ir par ta force, Robert obtint de
cr m nanpr ^ulî d>nniî son second fils André en ma-
ri: j* â Jeanne, qui d^ait lui succéder snr le trône de
Xi~->>; Anirv n'avait que six ans et Jeanne neuf
«:uir. î !a cérvm-_»n;e fut célébrée, grâce à une dispense
«2e la cjur d\\TÎjn.»n . Iô55 . L'héritier du royaume de
Hongrie, Louis, devait ép»u>er Marie, mais le mariage
nVul [os lieu 1 . RjU^rt croyait avoir assuré par ce
uio)0!i une paix durable entre les deux États, il en fut
tout aulrvtnenl.
Quand il mourut, en 1512, Jeanne avait vingt ans;
d'un caractère frivole et dissolu, elle se laissait guider
par les conseils des femmes qui l'entouraient et ne songea
bientôt qu'à se saisir entièrement du pouvoir et à se
débarrasser d'un époux, dont les mœurs encore à demi
sauvages contrastaient singulièrement avec le raffine-
ment de la cour de Naples. Plus d'une fois, las du rôle
elfacé que la jeune reine voulait lui imposer, il avait
laissé échapper contre elle des paroles de menace; aussi,
lorsqu'on apprit que, sur ses instances, le pape lui avait
permis de se faire couronner et de prendre effectivement
le pouvoir, avant l'époque fixée par le feu roi, la conster-
nation fut-elle grande parmi les partisans de Jeanne;
poussée par eux, elle n'hésita plus et André périt assas-
I . Kobert, troisième fils de Charles II, roi de Naples, avait supplanté
son (Vère ahié Charles Martel ; celui-ci, proclame roi de Hongrie, ne put
prendra possession de son trône et mourut à Naples en 1295, mais son
tlU Charles Hubert ou Caribert régna effectivement et ne voulut jamais
reeonnnttre son oncle comme roi de Naples, bien que l'usurpation de ce
dernier eût été* sanctionnée par Clément V.
1 Kilo épousa le duc de Duratio.
ÉTAT DE L'ITALIE. 23
sine, à la porlc même de la chambre de la reine, dans
le palais d'À versa, la veille du jour où il devait recevoir
la couronne (19 septembre 1345).
Bien que la participation de Jeanne à ce meurtre n'ait
jamais été complètement établie, tout le monde alors
lui imputa la mort de son époux; les nobles prirent
les armes, le peuple se révolta. Bertrand de Deaulx,
grand justicier du royaume, fut chargé par Clément VI
le châtier les coupables « sans acception de rang ou
respect de dignités humaines » et de gouverner le
royaume jusqu'au rétablissement de Tordre. Pour com-
ble "de scandale, la reine épousa, le 30 août 1346,
Louis de Tarenle, son amant.
Le roi de Hongrie, Louis, qui avait succédé à son père,
mort le 14 juillet 1342, résolut de venger le meurtre de
son frère; il adressa à Jeanne une lettre où il résume
laconiquement les preuves de sa culpabilité : « Jeanne,
dil-il, les désordres de ta vie passée, ton 'désir de gar-
der la couronne, la vengeance négligée, les excuses
alléguées plus lard en faveur des meurtriers, prouvent
assez que tu as été complice de la mort de ton époux. »
Arrêté une première fois devant Zara, d'où il voulait
s'embarquer et qu'assiégeaient les troupes vénitiennes,
il contourna l'année suivante l'Adriatique et envahit le
royaume de Naples faiblement défendu par les partisans
de la reine qui dut s'enfuir précipitamment à Nice et
de là en Provence, où ses barons la retinrent presque
prisonnière (20 janvier 1348). Louis ternit sa victoire
en faisant lâchement assassiner le duc de Durazzo, qui
pourtant avait été un des premiers à prendre les armes
contre la reine criminelle et a réclamer l'intervention
du roi de Hongrie.
.r- :~:s '-" -i ï» !i^~"r* «Miif i-s princes
l—": . * n:s :.> u- -n^Lie. *** :ii <emble
.:.*. rir - ;r - . -s.* . - ^zr^" r — «i r-*^ iVj:: pas le
^-=^ n __.- 4 -u \ .. :^- ï ••••i.j' ial^_e. L'entrée
i~ I- ^- i _•-. -*- *»- tri"iu-:.i ni> is rutrr*; c~~e con-
:.r:.; " jt ■ ; r - : :.n»*- : ;* *~u n.> a *«t*i ; : à sang.
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rr- •* -• ■ *rui~ - — ;. r*e rr t! ' '—* -fîc î r.iindre,
ru**. ::î^i^»-îiit": • i :■**•. l ;î n«.r*. fn >e--. Lmme!
n .-••-.:• a. ii J« «:.!t • » a. *-■_•• i*. -m >;c: renies. »
L.*s tvi.:^ \;.> •. :. i^ s: .!.•%!. •:*.: . il >:-i ir massacrer
a i *- 'i «:^ ;t*l* î i" > r.-:«" a j\.i-n. :li> It** rues et
.".a :*i_ • i ;•••:-. t"^ u ;• •:•!-. :• c ^ uï-rrJr. Jeanne,
rv." *--■•?* i V*_"Im!~ "^«. > ■*. •: !►? jar j: r«i:*-: Il querelle
À- --.ci >; ."..j •;* li riL>;-- It< Vis^jcii croissait
<ïin* vrr*: z^1>m-.v t^ •?- ;cr>::^; Luchino Vis-
eonJ nr ré** il: ri- 2 r"i. les ;ue Ir rvniiïr sous sa domi-
rvîû.a îou: le n;-r\i ~e ri:jkl:r: ôtji dix-sept villes
importantes lui ir;art^ni:t:ïî : M:ijn. G>me. Ber^ame,
Brescia. Civnie, Lxii. Pavie. M^aïa. Crémone, Parme,
Plaisance. Novare, Yenreil. Asti. Alexandrie. Turin,
Tortone. Il pouvait lever trois mille cavaliers et passait
pour le plus puissant seigneur de son temps, après les
rois de France, d'Angleterre et de Hongrie: c'était un
guerrier habile, mais un prince ombrageux et cruel,
surtout depuis la découverte d'un complot tramé contre
sa vie par ses neveux Galeas et Barnabo et sa cousine
Marguerite (1340); il aimait les gens de lettres, qu'il
cherchait à retenir h sa cour, et fut longtemps l'ami
de Pétrarque.
ÉTAT DE L'ITALIE. 25
A Vérone, Cane délia Scala avait eu pour succes-
seur son fils Mastino, qui affermit et étendit son auto-
rité : une grande partie de la Vénétie lui obéissait,
mais, vaincu par une ligue formée contre lui à l'insti-
gation des Florentins, il dut céder Trévise aux Véni-
tiens et firescia au seigneur de Milan.
La guerre, qui sévissait alors en France, avait eu son
contre-coup à Florence, où, dans le courant de l'an-
née 1546, les Bardi, qui avaient prêté neuf cent mille
florins 1 à Edouard III, roi d'Angleterre', et les Peruzzi,
qui lui avaient également avancé six cent mille florins
(ce qui est énorme si Ton songe que les revenus de la
ville ne dépassaient pas alors trois cent mille florins)
se virent forcés de suspendre leurs payements, parce que
leur royal débiteur se trouvait hors d'état de tenir ses
engagements; celte catastrophe en entraîna d'autres;
bien des gens, qui leur avaient confié tout leur avoir,
fureut réduits à la misère : « Et voilà, s'écrie Villani qui
fut de ce nombre, voilà à quoi mènent des avances faites
inconsidérément aux grands! » De plus, la tyrannie du
duc d'Athènes, bien que de courte durée, avait porté
un coup funeste au prestige de Florence : le trésor était
épuisé: les citée, telles que Arezzo, Pistoia, Volterra,
qui reconnaissaient auparavant son autorité, profitèrent
de ses embarras pour secouer son joug ; et les Pisans
occupèrent Lucques, malgré les Florentins auxquels
Mastino délia Scala l'avait vendue. Cependant, grâce à
l'activité et à l'énergie de ses habitants, Florence recon-
quit en peu de temps sa suprématie sur les villes voi-
le Voir Appendice, n° I.
2. Le roi de Sicile était aussi leur débiteur.
26 COLA DI RIENZO.
sines, rétablit ses finances, donna un nouvel essor à son
commerce et se trouva bientôt en état de résister aux
empiétements de Luchino.
Gènes et Bologne avaient recouvré leur indépendance,
la première en confiant le pouvoir à Simon Boccanegra,
qui. bien qu'il fût de naissance noble, sut défendre le
peuple contre les entreprises de la noblesse divisée en
factions irréconciliables; la seconde en rappelant (1557)
Taddoo Pepoli, qui chassa le légat Bertrand du Poïet,
fils, disait-on, du pape Jean XXII, et gouverna la ville
avec équité mais avec rudesse, jusqu'à sa mort surve-
nue en I3i8 ! .
Telle était la situation de la péninsule : les révolu-
tions succédaient aux révolutions, la guerre sévissait
de tout coté, l'Italie était pleine de bannis, de fuorus-
citiy qui cherchaient partout, fût-ce à l'étranger, un
appui pour rentrer dans leur patrie, et le triomphe
d'un parti signifiait toujours la spoliation et l'exil des
vaincus; un contemporain avait raison de dire : «Italie,
habitation de douleur, vaisseau sans nocher au sein
d'une affreuse tempête, tu n'es plus la maîtresse des
peuples ; ceux qui vivent sur ton sol se font une guerre
implacable, ceux que les remparts des cités protègent
se rongent entre eux! Cherche, misérable, autour de
toi et vois si une seule de tes provinces jouit de la
paix! »
Au milieu de ces discordes, les Italiens tournaient
souvent leurs regards, comme ils l'avaient toujours fait,
vers le pape ou l'empereur; mais le pape était trop loin
4. Ses deux fils Giacomo et Giovanni vendirent leur patrie h l'archevêque
de Milan, moyennant deux cent mille florins (1551).
ÉTAT DE L'JTÀLIE. 27
et l'empereur impuissant : Clément VI n'éprouvait guère
le désir de retourner en Italie, et Français d'origine,
Français de cœur, il lui semblait, peut-être à juste titre,
que les intérêts de la religion réclamaient sa présence
à Avignon. Quant à l'empereur Charles IV de Luxem-
bourg, fils du célèbre Jean de Bohême 1 , ce roi chevalier
qui avait jadis parcouru l'Europe en quête d'aventures
et qui se fil tuer à Crécy en combattant pour la France,
son pouvoir en Allemagne était des plus précaires. Le
pape, certain de trouver en lui un instrument docile de
ses volontés, l'avait nommé empereur de sa propre auto-
rité après avoir déclaré déchu de tous ses titres l'empe-
reur Louis V de Bavière, ce vieil adversaire du Saint-
Siège. Mais celui-ci n'entendait pas se laisser ainsi
déposséder par une bulle du pape; il attaqua son rival,
qui avait dû se faire couronner à Bonn (Aix-la-Cha-
pelle étant au pouvoir de Louis Y) et qui errait en Alle-
magne, cherchant des partisans; la lutte semblait
devoir durer longtemps, lorsque Louis mourut subite-
ment des suites d'une chute de cheval (11 octo-
bre 1547). Les adversaires de Charles IV cherchèrent a
résister encore quelque temps; ils offrirent successi-
vement la couronne impériale à Edouard 111, roi d'An-
gleterre, qui eut la sagesse de refuser; à Frédéric,
landgrave de Misnie, gendre de Louis V, qui vendit son
droit à Charles IV moyennant dix mille marcs d'argent;
<*t enfin à Gunther de Schwarzbourg, qui mourut
presque aussitôt, empoisonné, dit-on, par son médecin.
Charles IV resta alors maître de l'Empire.
I. Jean de Bohême avait reçu de son père, l'empereur Henri VII, le
roraoïDe de Bohême.
<*UV7V
'Dr.,,
F °^o
"on,
"•<**
JEUNESSE DE COLA DI RIENZO. 29
s est conservé dans le Midi, le nom que portait son père 1
et, par une double abréviation, alors fort commune, on
fit de : Nicola di Laurenzo, Cola di Rienzo ou Renzo';
dans la suite quelques écrivains transformèrent ce nom
en Rienzi, et mémo en Ricnzy. nous ne savons trop
pourquoi, et c'est ainsi qu'il est généralement désigné
par les historiens français. Pour ce qui est du nom
patronymique de Gabrini, que lui attribuent Bzovius
cl d'autres après lui, il est de pure invention.
Ainsi, celui qui devait gouverner Rome en maître et
devenir l'arbitre de l'Italie, eut une origine des plus
humbles; mille témoignages irrécusables le prouvent et
c'est en vain que plus tard, soit que sa gloire l'eût
aveuglé, soit qu'il voulût, coûte que coûte, faire sa cour
à l'empereur Charles IV, il cherchera à la répudier.
Depuis Alexandre le Grand, il est vrai, on a vu tant
d'hommes, que leurs actions eussent suffi à illustrer,
demander à des aïeux d'emprunt un lustre factice, qu'il
est difficile de se montrer sévère envers Rienzo, surtout
si Ton songe qu'en ces temps lointains une haute nais-
sance était le plus sûr garant d'une haute destinée.
Au reste, voici ce que lui-même raconte à ce sujet,
sans reculer devant l'opprobre qu'il jetait sur sa mère :
l'empereur Henri VII étant venu à Rome (7 mai 1512),
à la tête d'une armée pour se faire sacrer, selon la
coutume, dans la basilique de Saint-Pierre, en fut
empêché par les soldats du roi Robert et par les par-
tisans des Orsini, qui s'étaient solidement retranchés
dans la cité Léonine; les Colonna lui avaient livré le
1. Il en fut de même pour Francesco, fils de Ser Petracco, notaire flo-
rentin, qui a gardé dans l'histoire le nom de Pétrarque.
2. En latin : Nicolaus Laurentii.
•"i« COLA Ui K1ENZO.
(.apitoie, lu (lolisce, Saint-Jean de Latran, enfin presque
toute In partie de Rome située sur la rive gauche du
Tibre. On se battit longtemps; de guerre lasse», Henri VU
se résigna à recevoir la couronne impériale dans Péglisc
du l.atran. Mais il ne voulait pas quitter Rome sans
avoir au moins visité la fameuse ha>ilique de Saint-
Pierre, Prenant un guide stir, un Romain, il traverse
mhis un déguisement les lignes eastmks et pénètre jus-
qu'à Saint-Pierre: |>ourlanl sa jcv-e^.*e ce L-rnJe pas l\
être >ou|h>mukv et la fuiie lai ,:o>:t:. :z::*«?it>. Uans
iv:;e extremis il i-ntre •!.■ n> u-rf j -:• ^ -C j 'irinîr.i'
1*i '.»"■ - - • » ••
* * »*......»»..,» .î. V*. .. \ d« %-..»_ * "%.. ^«. *•** I I - ~ « ■» » ^- -
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• •
JEl.NESSE DE COLA 1)1 K1ENZO. 5!
La morl de son père l'obligea alors à revenir a Rome,
où il mena d'abord l'existence des gens du peuple. Mais
un secret penchant le portait vers Fétu de et la médita-
tation; ces monuments imposants, dont les débris épars
se voyaient de tous côtés, provoquaient son admiration
et aussi sa curiosité; peut-être avait-il déjà reçu à
Anagni un commencement d'instruction, soit de son
parent, soit d'un de ces nombreux spirituels 1 , qui
avaient leur retraite dans les gorges sauvages des
Abruzzes, et peut-être fut-il conduit par cette première
initiation à vouloir mieux connaître les créateurs de
tant de merveilles.
11 errait tout le jour parmi les ruines qui entouraient
Rome; il les contemplait longuement et s'efforçait de
leur arracher leurs secrets. Tite-Live, Sénèquc, Valère-
Maxime, Cicéron, ainsi que Boctius et Symmaque, lui
devinrent promptement familiers. Jules César l'enthou-
siasmait; dans les veillées, il ne se lassait pas de
raconter ses hauts faits, ses victoires, ses conquêtes.
H étudiait avec non moins d'ardeur et de fruit, comme
on le verra plus tard, l'Écriture sainte. Grâce à son
intelligence et à sa mémoire, qui étaient prodigieuses,
Rienzo s'assimila rapidement la littérature latine, ce
qui n'était pas peu de chose, si l'on songe au milieu où
il avait vécu et aux difficultés presque insurmontables
qui s'opposaient alors à l'étude de l'antiquité. Les livres
étaient rares et plus rares encore ceux qui savaient les
lire. Pétrarque s'en plaint amèrement dans le récit d'un
de ses voyages : ce Nulle part Rome n'est moins connue
qu'à Rome même », dit-il. 11 aimait à familiariser ses
1. Voir chapitre xix.
Si COU M RIEXZO.
concitoyens étonnés avec les beautés qu'il découvrait
dans ses auteurs favoris. Personne mieux que lui ne
savait interpréter les inscriptions, dont le sens elait
demeure jusqu'alors impénétrable.
Plus il étudiait l'antiquité el plus il la voulait con-
naîtra; chaque vestige du passé qu'il retrouvait augmen-
tait son admiration pour les Romains d'autrefois. Com-
parant leurs vertus, le bonheur dont ils jouissaient, la
crainte qu'ils inspiraient à tout l'univers, à l'état où
Rome était réduite de son temps, il lui arrivait de
s'écrier a\ec désespoir : * Où sont ces vertueux
Romains* que sont devenues leurs lois si sages, pour-
quoi ne suis-je pas né quand Rome était florissante? »
Le souvenir de ce passé glorieux faisait croître en lui
ses regrets et la haine qu'en sa qualité de plébéien il
nourrissait contre les nobles, seuls responsables à ses
yeux des maux dont il était le témoin.
Deux circonstances contribuèrent sans doute à exalter
ces sentiments. D'abord le meurtre d'un de ses frères,
qui périt de la main d'un noble, dont il ne put, malgré
tous ses efforts, obtenir le châtiment. Puis le couron-
nement de Pétrarque. Le poète, qui depuis longtemps
déjà caressait en secret l'idée de recevoir au Capitolc la
consécration de sa gloire naissante, avait vu ses vœux
exaucés au delà même de ses espérances, car le
23 août 1540 il reçut dans sa retraite de Vaucluse,
à peu d'heures d'intervalle, deux lettres, Tune des
sénateurs romains lui demandant de venir se faire
couronner à Rome, l'autre de son ami Robert de Rardi,
qui lui adressait une semblable invitation au nom de
l'Université de Paris. Comme on le pense, le chantre
des Scipions choisit Rome pour lieu de son triomphe
JEUNESSE DE COU DI RIENZO. . 55
et, après avoir fait déclarer par le roi Robert de Naples
qu'il était digne de recevoir la couronne poétique, il
se rendit à Rome, où il arriva le 6 avril 1341. Le
surlendemain, qui était le dimanche de Pâques, le comte
Anguillara, sénateur en exercice (son collègue Stefano
Colonna se trouvait à Avignon), fit annoncer dès l'aube
la cérémonie qui se préparait.
Alors que dans les cités voisines : Bologne, Prato 1 ,
Padoue\ l'usage de couronner les poètes s'était con-
servé, le Gapitole n'avait pas vu depuis bien des siècles
se dérouler une pareille solennité; on y déploya toute la
pompe que Pétrarque pouvait souhaiter, et les Romains,
arides d'un spectacle nouveau pour eux, accoururent
en foule. Douze jeunes gens vêtus d'écarlatc, apparte-
nant aux plus illustres familles, ouvraient le cortège,
ils récitaient des vers dont Pétrarque était l'auteur à
la louange du peuple romain; puis venaient six nobles
citoyens, couverts de manteaux verts et portant chacun
une couronne formée de fleurs différentes 5 ; le poète
s'avançait à leur suite. Le comte Anguillara l'avait pré-
cédé au Gapitole; la tête ceinte d'une couronne de lau-
rier, il prit place sur un trône dans la grand'salle du
palais et y manda Pétrarque par un héraut. Celui-ci se
présenta devant lui et s'écria : « Vive le peuple romain,
vive le sénateur, que Dieu leur laisse leur liberté! »
Puis il mit un genou en terre; le sénateur lui posa sa
couronne sur la tête, en disant : « Cette couronne récom-
pense la vertu », et il lui conféra le diplôme de poète
i. A Prato, on couronna Convcnnole, dont Pétrarque fut le disciple,
1 A Padoue, Alb. Mussato.
3. Les couronnes que reçut Ricnzo, le 15 août, étaient aussi formées de
plantes différentes. Voir chapitre xu.
M COLA. Dl RIENZO.
et d'historien, ainsi que le titre de citoyen romain.
Pétrarque déclama quelques vers sur Rome et l'on se
rendit à Saint-Pierre pour y célébrer une messe solen-
nelle. Le peuple criait de toutes paris : « Vivent le
Capitolc et le poêle! » Plus d'un citoyen dut regretter
ce jour-là que cette cérémonie, qui rappelait les plus
beaux temps de Rome, n'eût pas de lendemain.
Rwmzo y assista probablement, cl cette évocation d'un
passé qu'il chérissait ne put qu'exercer une grande
influence sur sa conduite à venir. Quant à Pélrarque, il
partit de Rome peu de jours après cl faillit périr victime
d'une bande de brigands, aux porlcs mêmes de la ville.
Voici comment, longtemps après, il parlait de son cou-
ronnement i « Ces lauriers ne m'ont rendu ni plus
savant, ni pins éloquent; île n'ont servi qu'à déchaîner
l'envie contre moi el à me priver du repos dont je
jouissais' >>.
Quelques années auparavant un bourgeois, nommé
Franccsco, qui possédait quelque fortune, avait accordé
à Cola di Rienzo la main de sa fille, donl la beauté était,
dit-on, remarquable. De celle union naquirent un iils
qui reçut le nom de Laurenzo (Rienzo y ajouta plus lard
celui de Roelius 1 ) el deux filles. Bien que la dot de sa
femme ne dût pas s'élever à plus de cent florins 1 , Rienzo,
qui avait dès lors de quoi vivre, put s'adonner tout
entier à ses études et au soin de sa popularité.
Les émeutes se succédaient à Rome, sans que le peu-
pin, qui prenait toujours les armes quand l'occasion s'en
1. Il ilîl iiusM |ioir chapitre ïi) : « le désir an peu trop précoce d'être
comtmiré », etc.
2. Voir kffDtiiiu, n* Il el page 83.
Ô. Voir Aj> r iL<liiv, u° I.
JEUNESSE DE COLA DI MEMO, 55
présentait, dans le vain espoir de recouvrer une parcelle
de sa liberté perdue, parvînt à secouer le joug de ses
maîtres. Le 16 juin 1340, le pape avait même été obligé
d'intervenir pour rendre aux sénateurs le pouvoir dont
ils avaient été dépouillés.
Le 23 juillet de l'année suivante, Benoît XII se vit
contraint d'accorder aux Romains l'autorisation (le
désigner pour six mois des sénateurs de leur choix.
Rienzo resta-t-il en dehors de ces mouvements? C'est ce
qu'on ne peut ni affirmer ni encore moins nier, car son*
éloquence, sa connaissance des choses de l'antiquité, ne
pouvaient manquer de lui donner une grande influence
sur ses concitoyens.
CHAPITRE 111
AMBASSADE DE COLA Dl RIENZO A AVIGNON
Le pape Benoît XII mourut le 25 avril 1542, el le
conclave, réuni à la hâte, lui donna pour successeur,
le 7 mai, Pierre Roger', seigneur de Bozières, qui fui
sacré en grande pompe le 19 du même mois, sous le
nom (le Clément VI.
Benoît XII, homme de mérite fort médiocre, n'était
arrivé sur le trône pontifical que grâce à un hasard
des plus singuliers : les cardinaux, pensant perdre leurs
voix sur un candidat qui n'avait aucune chance, votèrent
tous pour lui et il se trouva ainsi élu à l'élonnement
général; il avait rétabli de son mieux l'ordre et la disci-
pline dans l'Église et donné constamment l'exemple de
1. îié h lUDMBt, diocèse de Limoges, en 1291.
AMBASSADE DE COLA DI RtENZO A AVIGNON. 57
l'austérité et de la piété, mais on l'accusait de s'êlre
montré trop ménager des deniers du Saint-Siège.
Avec le nouveau pape, la cour d'Avignon prit un autre
aspect. Élevé en gentilhomme, quoiqu'il eût pris l'ha-
bit de Saint-Benoît dès l'âge de -dix ans, Pierre Roger
s'était fait remarquer par son éloquence, son érudition
et son habileté, d'abord à Paris lorsque, professeur en
Sorbonne, il expliquait les décrétales de Jean XXII,
puis dans les divers sièges épiscopaux qu'il occupa suc-
cessivement : à Arras (1528-1529), à Sens (1529-1550),
puis à Rennes (1350-1338). On assurait qu'il n'oubliait
jamais rien de ce qu'il avait appris et qu'il devait cette
faculté merveilleuse à une blessure reçue à la tète dans sa
jeunesse. Devenu de droit pair de France, il sut gagner
la faveur du roi Philippe VI, qui lui confia les sceaux
du royaume, bien que, étant à Rouen, il eût poussé le
peuple à la révolte et obtenu aux Étals Généraux que la
province de Normandie ne payât que les impôts aux-
quels elle aurait consenti. Le 15 décembre, Benoît XII
l'avait créé cardinal du titre de SS. Nereo ed Àchilleo.
Clément VI aimait les chevaux, les fêtes ; sans cesse
entouré d'une cour brillante, il surpassait les rois en ma-
gnificence et en générosité ; il se mon Irait même prodigue,
surtout envers ses parents, et épuisa rapidement les tré-
sors qu'avait accumulés la parcimonie de son prédéces-
seur. Les plus hautes dignités ecclésiastiques furent
parfois accordées à des jeunes gens, presque à des
enfants (on vit des cardinaux de dix-huit ans) qui désho-
norèrent par leurs débauches la dignité dont ils étaient
revêtus. Ces abus contribuèrent à augmenter la cor-
ruption qui existait à Avignon. On lui reprochait
aussi de ne pas interdire assez sévèrement aux femmes
38 COLA DI R1ENZO.
l'accès de son palais, et même de se laisser influen-
cer, plus qu'il ne convenait, par la vicomtesse de
Turenne, Cécile, femme de Jacques d'Aragon, comte
d'Urgel.
Quoi qu'il en soit de ces accusations, il est certain que
Clément VI s'occupa activement d'apaiser les guerres
qui désolaient l'Europe, lors de son avènement et parvin t
souvent à négocier des trêves, quelquefois même des
traités de paix entre les belligérants. Sa piété et sa clé-
mence étaient partout vantées et l'on disait de lui, en
le comparant à Benoît XII, qu'il avait humanisé sa vertu
trop rigide, sans en dégénérer.
Les Romains, dès qu'ils apprirent qu'un nouveau
pape venait d'être élu, lui envoyèrent une ambassade
composée de dix-huit membres, dont six représentaient
la noblesse, six la gentilezza et six le peuple. Stefano
Colonna en était le chef; Francesco di Vico, Giacobo
Savello, Lello di Pietro di Tossetti 1 , syndic de la ville et
ostiaire* du pape, en faisaient partie, ainsi que Pétrarque,
qui, sur les instances du cardinal Colonna, s'était vu
obligé de quitter sa retraite de Parme et d'affronter les
Alpes, encore couvertes de neige, pour rejoindre l'am-
bassade à Avignon. Outre les félicitations d'usage, que
les ambassadeurs romains étaient chargés de présenter
à Clément VI, ils devaient lui demander trois choses :
de revenir à Rome; d'accepter à vie, en tant que Pierre
Roger et non en sa qualité de pape, de même que ses
prédécesseurs, les fonctions de sénateur, syndic, capi-
1 . Il fut un moment syndic de la ville.
2. L'os ti a ire était chargé généralement de la garde des églises, dont
les clefs lui étaient confiées. C'était lui qui devait admettre les fidèles et
exclure les excommuniés.
AMBASSADE DE COLA DI RIENZO A AVIGNON. 39
laine et défenseur du peuple; enfin de décider que Tan-
née 1550 serait une de ces années privilégiées, durant
lesquelles, ainsi que l'avait institué Boniface VIII, tout
chrétien, qui se rendait à Rome et y accomplissait cer-
taines dévotions prescrites, obtenait une indulgence
plénière 1 .
La renommée de Pétrarque, son amour pour l'Italie,
son titre de citoyen romain, le désignaient pour porter
la parole au nom de ses collègues. Dans une harangue
en vers latins, il déploya toutes les ressources de son
génie pour amener le pape à fixer sa résidence à Rome.
Il lui rappela les reliques que renfermaient ses églises et
ses litres si nombreux à l'amour et au respect des chré-
tiens, il fit même intervenir des miracles récents. Mais
Clément VI demeura inébranlable. Pouvait-il abandonner
sa résidence d'Avignon, si gaie, si paisible, pour Rome,
en proie aux factions, dominée par une noblesse dont
les papes avaient eu tant de fois à subir les violences?
De graves intérêts, au reste, Te retenaient en France. La
trêve conclue entre Philippe VI et Edouard, roi d'Angle-
terre, allait expirer; l'Allemagne était menacée d'une
guerre civile, il fallait que partout Clément VI exerçât sa
vigilance.
Il fit longtemps attendre sa réponse aux ambassa- '
(leurs et finit par la donner fort évasive : il se rendrait à .
Rome, dit-il, dès que les circonstances le lui permet-
traient. En attendant, il chargea le cardinal Aimeric
d'aller en Italie y représenter son autorité. Toutefois il
i . Le premier pèlerinage eut lieu en 1500; Boniface VIII avait décrété
qu'il se renouvellerait tous les cent ans. Clément VI réduisit, comme
nous le verrons, cet intervalle à cinquante ans; Urbain VI déclara qu'il
ne serait que de trente-trois ans, en souvenir du nombre d'années qu'avait
vécu le Christ; depuis Paul III, il n'est plus que de vingt-cinq ans.
40 COLA Dl RIESZO.
accepta le titre de sénateur à vie, tout en faisant ses
réserves touchant les droits du Saint-Siège.
Les Romains, cependant, commençaient à perdre
espoir; ils avaient même, à ce qu'il semble, chassé les
sénateurs du Ca pi tôle et investi du pouvoir suprême le
conseil des treize buonuomini et les consuls des arts.
Rienzo, désireux de se faire connaître et de plaire au
peuple, lui insinua que peut-être il serait plus heureux
à Avignon que Stefano Colonna et ses collègues. En
même temps, il briguait avec ardeur auprès du conseil
des treize buonuomini l'honneur d'aller exposer au pape
les doléances de ses concitoyens et hâter, s'il était pos-
sible, la marche des négociations.
On finit par accéder à sa demande et il partit seul.
Quoiqu'il n'eût pas de titre officiel, Clément YI con-
sentit à le recevoir et fut vite séduit parce charme mys-
térieux et invincible qu'exerçait Cola di Rienzo sur tous
ceux qui l'approchaient. Sa taille élevée et élancée, son
maintien plein de noblesse, son visage pâle et calme
d'ordinaire, mais que la discussion animait aisément
et dont un sourire presque surnaturel illuminait par-
fois les traits fins et réguliers, ses yeux pleins d'un feu
étrange, prévenaient tout d'abord en sa faveur. Son in-
telligence active, ouverte aux idées nouvelles, l'étendue
de ses connaissances, surtout en ce qui concernait l'an-
tiquité, sa parole élégante et facile, l'ardeur commu-
nicative qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait, éton-
naient, puis fascinaient ses interlocuteurs; on ne pouvait
lui résister longtemps.
II savait aussi merveilleusement dompter et captiver
la foule, lui faire partager ses émotions, ses idées, ses
enthousiasmes. Aucun de ses discours ne nous est par-
AMBASSADE DE COLA DI RIENZO A AVIGNON. 41
4
venu en entier, et les lettres, les écrits que Ton possède
de lui nous semblent parfois d'un style trop orné, -
voire même un peu ampoulé; mais puisque de son
temps on les considérait comme des chefs-d'œuvre,
nous devons en conclure que ce défaut est imputable à
l'esprit de l'époque et ne peut lui être reproché; au
demeurant, on y trouve une logique serrée, une grande
habileté pour présenter les faits, une force d'argu-
mentation peu commune, de beaux mouvements d'élo-
quence. Pétrarque dit que son langage brillait plutôt
par la richesse des images et la douceur que par
l'abondance des idées; selon son biographe il était
« bon grammairien, meilleur rhétoricien, excellent
écrivain ». Caractère bizarre, plein de hardiesse à son
heure, plein de timidité parfois (quelques-uns ont même
dit de couardise), la modestie et l'ambition, le désinté-
ressement et l'amour des choses de ce monde, la dou-
ceur et la cruauté, la grandeur d'âme et la petitesse
d'esprit, s'alliaient en lui d'une étrange façon. Il rêvait
le bonheur de Rome, de l'Italie, du genre humain et sa
propre gloire, dût-il, pour atteindre son but, renverser
ces deux pouvoirs augustes : le pape et l'empereur.
Mais, lorsqu'il se trouva face à face avec la réalité, quand
il eut à lutter avec des difficultés qu'il n'avait pas su
prévoir, ses forces trahirent son ambition ; il succomba
dès l'abord. 11 savait concevoir, mais non pas exécuter.
La fortune servit bien Rienzo, car, peu de temps après
son arrivée, le pape, « considérant la brièveté de l'exis-
tence humaine », se décida enfin à accéder aux prières
des Romains, en ce qui concernait l'indulgence. Le
27 janvier 1343, il annonça cette résolution et publia
la bulle « Unigenitus Dei filius », où étaient formulés
43 COU M RIENZO.
les devoirs imposés aux fidèles qui se rendraient à
Rome en 1 année 1350. H y compare ce pardon au jubilé
des juifs et de là Tint le nom qui est resté à ce pèleri-
nage.
a Tous les peuples, et principalement les Romains, dit
malicieusement Yillani, se réjouirent grandement à cette
nouvelle, - 11 se peut que l'habileté de Rienzo et que
son récit trop réel des souffrances qu* éprouvaient les
Romains» aient vaincu les derniers scrupules de Clé-
ment YI : nous ne saurions raflinner : quant à Rienzo, il
n'hésita pas à s'attribuer tout le mérite d'une décision
qui allait être pour ses compatriotes la source d'im-
menses proGts; il leur adressa une lettre, dont le début
rappelle de loin une bulle de Clément Y, commençant
par ces mots : * Exultet in gloria «.
Nous en extradons les passages suivants : ** Que nos
montagnes, nos collines et nos plaines se réjouissent,
que Rome et ses fécondes campagnes voient renaître la
paix et l'abondance. Relève-toi, ville sacrée, de ton long
abattement, rappelle ta splendeur passée, dépose les
voiles de veuve et revêts la robe de pourpre des Gancées;
mets sur ta tète le diadème de la liberté et reprends
enfin le sceptre de la justice! car voici que les cieux se
sont ouverts et que la gloire et la lumière de Dieu,
père du Christ, vont l'éclairer. Le Saint-Esprit, qui a
répandu ses bienfaits sur nous jusque dans les ombres
de la mort, nous a préparés à cette grâce inattendue.
L'agneau de Dieu, le saint pontife romain, notre père
plein de clémence, touché de nos malheurs sans
nombre, de nos lamentations, de nos prières, promet
la rédemption à l'univers et consent à nous venir en
aide.
AMBASSADE DE COLA DI RIENZO A AVIGNON. 43
« Après notre humble ambassade, s'inspirant, non
des hommes, mais de Dieu même, il a annoncé devant
un grand concours de peuple celte heureuse détermina-
tion; il s'est engagé à revenir à Rome dès que les
troubles qui désolent la Gaule auront pris fin. Nous
vous supplions donc, avec des larmes de joie, de déposer
vos armes meurtrières et de mettre un terme à vos luttes
intestines, afin que vous puissiez recevoir ces dons
magnifiques, ces dons infinis avec des chants de
triomphe, des hymnes d'allégresse et des actions de
grâces pour Notre-Seigneur Jésus-Christ et pour son suc-
cesseur, notre souverain pontife, qui vient de nous tirer
de l'abîme et de nous sauver pour toujours. Élevez-lui
une statue d'or dans le Capitolc ou sur l'amphithéâtre,
pour que la mémoire du père, du libérateur, du fonda-
teur de notre cité, ne périsse jamais. Les Scipions, les
Césars, les Marcellus, les Fabius, ne doivent leur gloire
qu'à des victoires qui ont coûté des torrents de sang et
de larmes, et lui, d'un mot, vient de mériter vos
louanges et celles de vos descendants; car il a assuré
voire salut et la sécurité de l'Etat. N'est-ce point là
un beau triomphe? Peut-être, si le souverain pontife
apprend que vous vous êtes purifiés et que vous êtes
entrés dans le chemin de la vertu, viendra- t-il à Rome
plus tôt qu'on ne le pense ».
« Nicolas, fils de Laurent, consul romain, seul envoyé
des orphelins, des veuves et des pauvres auprès du sou-
verain pontife romain, a écrit ce qui précède de sa
main. »
Le conseil des treize buonuomini s'empressa de faire
part de cette heureuse nouvelle aux différentes villes
voisines, entre autres à Modène (12 mai).
44 COU m RIENZO.
Clément VI voulut voir à plusieurs reprises le jeune
ambassadeur, s'entretint en particulier avec lui et ne
lui ménagea pis les marques de sa faveur. Alors, tous
les familiers du palais, tous les courtisans, s'empres-
sèrent autour de lui; c'était à qui le verrait, à qui lui
parlerait, à qui lui montrerait le plus de sympathie. Et
lui, ignorant la vanité de semblables démonstrations,
crut pouvoir profiler de cet engouement pour tirer sa
patrie de la misère où elle gémissait et se venger des
grands. Il parla avec véhémence dans le consistoire
contre les barons romains et dépeignit sous les plus
vives couleurs leur licence effrénée, leurs rapines, leurs
cruautés. Clément VI conçut une violente colère contre
les auteurs de tant de forfaits et se montra disposé à
les châtier sévèrement; mais le cardinal Golonna prit
leur défense auprès du pape, sut l'apaiser, et Rienzo
porta tout le poids de sa généreuse témérité.
Chassé du palais pontifical, abandonné de ses amis,
laissé sans ressource par ceux qui l'avaient envoyé, il
errait dans les rues d'Avignon, en proie h la faim et h
la fièvre. Peu s'en fallut que le futur tribun ne se vît
forcé de demander un asile dans l'hôpital de la ville;
« il rampait à terre comme un serpent », dit son histo-
rien. Ce brusque revirement de fortune aurait dû servir
d'avertissement à Rienzo pour l'avenir; mais il n'en
tint aucun compte, quand la prospérité lui revint.
Les autres ambassadeurs étaient partis, comblés de
présents; Pétrarque avait reçu, à cette occasion, le
prieuré de San Nicolo di Migliario, dans le diocèse de
Pise(6 octobre 1342).
Heureusement pour Rienzo, le cardinal Colonna ne
lui tint pas rigueur et la main qui s'était appesantie
AMBASSADE DE COLA DI RIENZO A AVIGNON. 45
sur lui, l'aida à se relever. Touché de son malheur,
non seulement le cardinal lui pardonna, mais même il
plaida sa cause auprès de Clément VI et le fit rentrer en
grâce.
Cependant les ennemis de Rienzo n'étaient pas
demeurés inactifs à Rome, d'autant plus que ses pro-
tecteurs ne pouvaient plus le défendre, car les séna-
teurs nommés par le Saint-Siège, Paolo Conti et Malteo
Orsino, venaient de chasser du Capitule le conseil des
treize buonuomini. Ils publièrent que Rienzo avait tenu
dans le consistoire un langage outrageant envers la
noblesse et traité d'imposteurs les ambassadeurs romains.
On décréta contre lui des mesures de rigueur et ses
biens furent confisqués. Sur sa prière, le pape inter-
vint et, par une lettre adressée aux sénateurs en date du
9 août 1545 1 , il recommanda Rienzo à leur bienveil-
lance comme un de ses familiers; « il s'est borné,
disait le pape, à exposer avec modération et habileté
les réformes qu'il jugeait convenable d'apporter à l'or-
ganisation de la ville et les moyens de délivrer le peuple
de l'oppression des grands. » Grâce à cette intervention,
Rienzo put s'en retourner à Rome sans craindre les
représailles de ses ennemis ; il y rapporta contre les
nobles une haine que ses malheurs avaient encore
aigrie.
1. Cette lettre, dont Papencordt et ses prédécesseurs avaient ignore
l'existence, met fin à la controverse élevée sur le point de savoir si Rienzo
faisait partie de la première ambassade ou s'il avait été envoyé posté-
rieurement à Avignon. En effet le pape dit : Cum autem per aliquos
ipsiux ISicolai emulos vobis, ut atserit, suggettum extiterit, licet falso,
eumdem Nicolaum dixisse coram nobis aliqua que in vestrorum et ciusdem
Romani populi ambassiatorum dudum missorum ad nostram presenciam
preiudicium ac vituperium redundabanl, etc. Theincr, t. Il, n° cxxx. Voir
aussi page \o.
46 COLA H RŒLNZO.
11 semble probable que Pétrarque el Rienzo, faisant
pour ainsi dire partie d'une même ambassade, bien
qu'à des titres différents, lièrent connaissance 1 dès celte
époque; animés tous les deux d'une égale passion pour
l'Italie, ils durent s'entretenir sans doute plus d'une
fois de leurs pensées et de leurs espérances sur son
avenir. Cependant, bien que le poète ait passé tout cet
hiver à Avignon, sa liaison avec Rienzo se borna à cet
échange de sentiments, car, lorsqu'il parle plus tard
du tribun, il se plaint de ne l'avoir que vaguement
connu. Tout au plus est-il permis de supposer que
les prières de Pétrarque ne furent pas complètement
étrangères à la réhabilitation de Rienzo.
4 . Lettre de Pétrarque à Francesco di Nello : De me qusesivit infelix,
an in Curia essem, seu opem forte atiqnam ejr me sperans, que in me %
quod ego quidem nocerim, nulla est, seu sola veteru eisque ipsis in locis
contracte olim amicitie memoria.
CHAPITRE IV
EFFORTS DE COLA Dl RIENZO
POUR EXCITER LES ROMAINS A LA RÉVOLTE
De retour à Rome vers la fin de Tannée 1345, Cola tli
Rienzo songea à profiter de la bienveillance que le pape
lui avait témoignée pour acquérir une situation offi-
cielle, qui le mît à l'abri des intrigues de ses ennemis
et lui permît d'arriver plus facilement à ses fins. Il lui
envoya donc une supplique dans laquelle, après s'être
représenté comme en butte à la haine des nobles pour
avoir osé défendre les droits du peuple, il le priait de
l'admettre au nombre des serviteurs de l'Église à Rome,
eu lui accordant la charge de notaire de la Chambre
urbaine \ Cette fonction ou plutôt cette magistrature
était des plus enviées, car, outre qu'elle était fort hono-
rifique et qu'elle rapportait cinq florins d'or par mois*,
certains privilèges y étaient attachés; le brillant costume
qu'avaient droit de porter les notaires est une preuve
du haut rang qu'ils occupaient dans la hiérarchie sociale.
1. Au moyen âge, le mot « notaire » avait La même signiûcation que
secrétaire ; il y avait des notaires ou scribes attachés au sénat et chargés
de rédiger • notare » ses délibérations, on les appelait « scriba-senato » ;
ks évéques, les abbés, les comtes, les corporations avaient des notaires
particuliers. Charlemagne réglementa ce droit.
2. Et non par jour, comme Font dit par erreur de Sade et quelques
auteurs après lui.
48 COLA DI RIENZO.
La réponse de Clément VI fut conforme aux désirs de
•Rienzo; dans le registre où cette supplique se trouve
consignée, elle est suivie du mot « Bat ». Le 15 avril
1 344, le pape lui adressa en conséquence une lettre dans
laquelle il lui annonçait qu'en récompense de son zèle
et de ses services, il lui accordait la charge sollicitée
par. lui; Clément VI ajoutait que Rienzo entrerait en
fonctions dès que les pouvoirs des notaires nommés
par les sénateurs en exercice seraient expirés. Selon la
coutume, il devait verser entre les mains du vicaire
apostolique une caution, pour répondre de sa bonne
gestion.
Rienzo ne jouit pas longtemps en paix de sa charge,
car, au mois de juin, Matteo Orsino, et Paolo Comte
furent remplacés, suivant l'usage, par Giordano Orsino
et Giovanni Colonna, et, comme ceux-ci avaient le droit
de confirmer ou de destituer les magistrats en exercice,
Rienzo, qui se savait détesté des nobles, crut sa posi-
tion menacée, d'autant qu'il n'était point fait mention
de lui dans le bref par lequel le pape nommait les nou-
veaux sénateurs. 11 s'adressa donc encore à Clément VI
qui, àla datedu 17 juin, le confirma dans ses fonctions.
Contrairement à ce qui se pratiquait alors, Rienzo
s'acquittait par lui-même avec diligence de tous les
devoirs de sa magistrature; d'un abord facile, on le
trouvait toujours prêt à secourir les faibles, les mal-
heureux, les victimes des nobles, car il avait à cœur de
mériter son titre de « défenseur des orphelins, des veuves
et des opprimés ». La plume dont il se servait était
d'argent, car c'eût été, disait-il, déshonorer sa charge
que d'employer une plume d'oie. Il ne faut pas voir dans
cette conduite un trait de sotte vanité; son dessein était
RIENZO CHERCHE A SOULEVER LES ROMAINS. 49
plutôt de relever ses fonctions aux yeux du peupla,- afin
d avoir, à l'occasion, plus d'autorité pour parler en son
nom. Il surveillait étroitement les quelques subalternes
sur lesquels il se reposait du détail de sa charge.
Grâce à sa position, il pouvait constater encore mieux
qu'auparavant les vexations et les injustices sans nom-
bre que commettaient chaque jour ceux qu'il appelait
éloquemment : les chiens du Çapitole; il sentait son
cœur frémir d'indignation et pourtant, autour de lui,
les témoins de ces excès restaient muets et indifférents.
Un jour, dans une des assemblées du conseil, il se leva
et blâma ouvertement les autres magistrats, les accu-
sant de n'être que de mauvais citoyens, occupés unique-
ment à sucer le saçg du peuple au lieu de chercher à sou-
lager ses misères, et il leur rappela que leur devoir était
de veiller aux intérêts de la ville. Quand il eut fini de
parler, Àndreo diNormanno, de la famille des Colonna,
qui exerçait les fonctions de camerlingue, s'avança vers
lui et, pour toute réponse, lui donna un violent soufflet;
un certain Tommaso Fiortifiocca, scribe du sénat, lui
témoigna également son mépris par un geste encore plus
insultant 1 .
Rienzo comprit qu'il ne pourrait jamais rien obtenir
par la persuasion, de ces hommes qui ne songeaient qu'à
opprimer leurs concitoyens et à s'enrichir à leurs dépens,
et il ne s'occupa plus, dès lors, qu'à se faire des par-
tisans parmi le peuple et la bourgeoisie, afin de pouvoir,
le moment venu, imposer aux barons ce régime de
liberté et de justice qu'il rêvait pour sa patrie. Il (allait
1. En se frappant le bras, selon Zefirino Re, avec la main, geste de
mépris encore pratiqué en Italie par les gens du peuple, qui raccompa-
gnent du mot : « td ! ». Pour Tommaso Fiortifiocca, voir Bibliographie.
4
i
jr:
««
RIENZO CHERCHE A SOULEVER LES ROMAINS. 51
se voyaient quatre femmes, la Prudence, la Justice, la
Tempérance et le Courage, agenouillées, se cachant le
visage dans les mains et paraissant plongées dans la plus
profonde tristesse. Elles disaient, d'après la légende
inscrite au-dessus d'elles : ce Rome, tu possédais toutes
les vertus; à présent tu es ballottée au gré des vents! »
À la droite du tableau, sur un autre îlot, se tenait une
femme, dans l'altitude de la prière, les mains tendues
vers le ciel, vêtue de blanc : c'était la Foi chrétienne.
« mon père suprême, s'écriait-elle, mon guide, mon
seigneur, si Rome périt, quel sera mon destin? » En
haut, on apercevait quatre rangées d'animaux ailés, qui
paraissaient souffler avec des cornes sur les flots, comme
pour accroître la violence de la tempête. Le premier
rang se composait de lions, d'ours et de loups \ « Ce
sont là, disait l'inscription, les nobles et les grands
qui ne reculent devant aucun crime » ; au deuxième
rang, étaient des chiens, des porcs et des boucs, repré-
sentant les mauvais conseillers des barons; puis venaient
des moutons, des dragons et des renards, image des
juges, des notaires et des magistrats; enfin au dernier
rang, on apercevait des lièvres, des chats, des singes,
des chèvres ; c'était la tourbe des brigands, des assassins,
des adultères et des voleurs.
La foule étonnée s'amassait devant ce tableau et se
livrait à mille commentaires. Cependant les nobles ne
s émurent nullement des allusions si peu déguisées de
Riemo qui, enhardi par leur indifférence, se décida à
frapper un grand coup. Il avait remarqué dans l'église
Saint-Jean de Lalran une table en bronze noir', qu'on
1. Voir page 154.
2. Elle se trouve actuellement au musée du Capitole.
L-i K 1
2 ; .-.il jt ;-j^£ :i ♦? >:«2f is -iécombres quelque cin-
i ..j : ^ ; :s i.:.ir;v;Ti. i« k-ir-s Je Boniface VIII;
r. 1*1 ii*.' ; i-N.i: :ti z. i*i . ra :. rsdceowrrir le sens des
c;.ic.r.< :\_: y r.j^-i: j?u^^, «^ pape l'employa à
£i. ^ car £i i; iî. «Tis^ >i c--e F^mo la Tit. Habitué
c / t- .* .. i i».-v j. . "r^r *i< l:>::i:i;2> antiques, il n'eut
:a> ic ro. '< i ^z irc_-. "tf \n $*zs : c'était la loi Regia,
ror \k ; j_ c l«k ^ci: v: V j^-j"^ aa. .«niaient a l'empe-
rv-.: ^^s,.a^Vc» ir.:* Ic*> ~i^-js fermes qu'à Tibère, les
c« ^v- :* ^> ; •> iv.ci.^ >or IVanire romain : droil de
rv>s .-v -.i ■* c iV.c -.irv i str jrv le jardin de Rome 1 , de
oc -jv.ct >;s jI.::~x5^ ii !:>;>:r*T des ci lés et des états
o- {-.:$,. i:* :. r iiff ce i^* i*::.-\;:r^ vies villes, de changer
îo cv-urs i-os .\-<^ i- crtxr ces impôts. C'était, en
sc:r:;fc\ IViv: •..: .: *: *.;\ !•.> ui.ùcs de l'empereur de
ia;.^ îvs t :v\\ ^-^cs, «ie :ou:es les libertés dont les
lw:u**v.$ sV-ie;:; a:;..v:\ :s n:;nï:és si jaloux. Pourtant
U,*tj\> re \c ,;.,:: v ir o.,::.s ce témoignage desservisse-
uu:;î *:u\:.u : :^u\e v:o ; i;:>sa:ice; il résolut de se servir
\Li îe\;e *v cxv.e I^i jv;;r îa;re éclater, aux yeux de ses
oe;x\:oy::s% V ev:;«r*s:e enîïv la grandeur passée et
l\tKùsseuio::; pivser.: de leur |vitrie.
Sur sos o:\i:vs. on e:;!e\a celte plaque de bronze et on
lasoeKadaus !o mur. au fond do l'abside. Afin do donner
plus do fo:\v à la baraque qu'il méditait, liienzo fit
)vuultv à IVulour une scène qui représentait Vespasien
tvooxaul cvt acte mémorable. I ne haute tribune fut
oloxoe au milieu do redise; tout autour étaient dis-
jh^os dos gradins; les murs disparaissaient sous des
laplv^rios et dos étoiles do prix. Quand tout fut prêt,
I, Ou <t)i|vUil *to co nom uno ivarfon qui comprenait presque toute
1*1 U ho ot \\\\\ joui*vmI vW oorlaim\< i m muni (os.
RIENZO CHERCHE A SOULEVER LES ROMAINS. 53
Cola di Rienzo annonça qu'il allait révéler le sens de la
mystérieuse inscription. Au jour dit, une foule pleine
de curiosité se pressait au pied de l'estrade : juges, no-
taires, magistrats de tout ordre, barons même, étaient
accourus. Giovanni Golonna, qui était alors presque le
seul à apprécier les beautés de Rome, et son père Stefano
vinrent également écouter cet homme, dont le savoir çt
I éloquence faisaient déjà l'admiration de tous.
Rienzo parut enfin, revêtu d'un costume symbolique
et bizarre : sa tête était couverte d'une coiffure élevée,
de couleur blanche, se terminant en pointe et cerclée de
couronnes d'or 1 , dont l'une semblait partagée en deux
par une épée nue en argent, qui pendait du haut, tandis
qu'une longue robe, également blanche et de forme
allemande, lui tombait des épaules jusqu'à terre; le
capuchon, en One étoffe de même couleur, était
rabattu. Il monta hardiment les degrés de la tribune et
aussitôt un grand silence se fil sous les voûtes de la
vieille basilique : « Rome, dit-il, est abattue, elle ne peut
voir où elle gît, car elle a perdu ses deux yeux : le pape
et l'empereur, que les iniquités de ses habitants ont
chassés. Voyez quelle était autrefois la puissance du sénat
el de quels droits sur le monde entier il pouvait dis-
poser à son gré. » Après avoir lu les articles de la loi
Regia, il parla longuement de la majesté de Rome, de sa
puissance, de sa prospérité et, faisant un triste retour
sur son état présent, il s'écria : <r Romains, vous ne
pouvez jouir un instant de la paix; vos champs restent
incultes; par ma foi ! le jubilé approche et vous n'avez
\. La tiare des papes était, h cette époque, de morne forme et omée
paiement de trois couronnes superposées. Voir monnaie de Clément VI,
page 36.
îî:t»càe* r«;ra.i» jos sm j«-* m»* miirc» Se invite»
~.i iritTA.: i i;i n^»* *ti 7v*.-' r-nm* li nacreia. Puis,
^IVr xi-*:" •à.fcv^r •-* '. u:* os: ru: <e ta ;!eaux, ainsi
<ure course ?r*i ji*:;: c?^-t f".-piif suffit: i* novenàge,
~\\s «ea: ras <*oïî<> r r fr^aatr tu? aà.ti rcise à on
».\-ï*-:r: rr'ïcr^ "r:a.> xitî >re j* i^*^ i;c: l'ensemble
f.rriiî: V sc # .:i* 1^ ~k- . *V; t r^r-il: 5:« cette cou-
ïvcrv « il rcr-a : su: il .^ L: -i *;eJ~ femme. Au-
vKs^scsc^ <*\:e j'^-ra* :c Ls»; : * i v**s venir le
tcatjt? ce U çnz : * i^j^^ ** Vu r.issa^:.. e?f«t-reï »
Lacvv :rS? bli?cce rfcrïseir •!- : I* Saie>£sprit. dont
Lola Ji Rio-:o s<? ici: :?»*■: r :s*i~\: ri^terprèîeel Pin-
s: ru ment: Jirrs le reà; ;>ca- ni cmtjbbaïI Rome, on
reconnaîtra siïïs :r*ç ce peir* îe f-:ur In'r^a. Les uns
{vissaient «levant curî-e r.s«e :t:2.sre en haussant les
épaules ou disaient en r t~: : ' Ce n\*rf pas avec des
tableaux qu'on aaklicMwa *;o:re sort : d 'autres, plus
avises, soutenaient qu'il 3 aval: là niAÙère à réflexion et
que de graves événements pourraient s'ensuivre.
Tout en préparant ainsi les esprits à la révolution
qu'il méditait, Rienro continuait à remplir scrupuleuse-
ment ses fonctions: le 28 mars lôltf, il contresigna les
statuts des marchands de la ville et ce document, écrit
tout entier de la main du tribun, est parvenu jusqu'à
nous 1 .
Rienzo, que le peuple écoutait avec une faveur tou-
jours croissante, ne se cachait plus guère pour exprimer
ses espérances. Un jour même, on apposa par son ordre
sur la porte de l'église San Giorgio in Velabro un
écriteau portant ces mots : « Avant peu les Romains
4 . Nou* le reproduisons en partie ci-conlre.
*"
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R1ENZ0 CHERCHE A SOULEVER LES ROitfLNS. ' 57
reviendront au bon état des anciens jours ». Ce bortétat;
qui fut pour Rienzo comme la désignation officielle de
son gouvernement, était ce temps passé, cet âge d'or
après lequel tous les Italiens soupiraient et que Rienzo
se flattait de leur rendre.
*
t
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\
CHAFITIE V
-X
por:ari:If* :* c*:> •r-5r:n:::D sV.aieut passés
ju-jn'i a: m . zir^c rj zr^^i J -ur. sr.r II p**ce publique,
f»-: *ar.s prvi>M*rr: û±:is PiistoL-e; cep^rAmt il fallait à
Rienzo •j'j./.ries p>ir*îs>~> ré>»Ia>„ initiés à tous ses
dr-^-ins et prtisà le soutenir djias les premiers moments
>"il failjil chasser les nol !*r> par h fart*. Dans ce but,
il réunit plusieurs citovens dont l'énervie et la discré-
tîon lui étaient connues; c'étaient. pour la plupart, des
bourgeois aisés et instruits et même des chevaliers.
Comme on le voit, Rienxo trouva son appui, non dans
le peuple, ainsi qu'on Fa prétendu à tort, mais dans la
classe moyenne, et ce fut grâce à elle que la révolution
put s'accomplir. Le futur tribun s'entretint plusieurs
fois avec les conjurés de la tyrannie des barons, des
maux dont souffraient les Romains et des moyens d'y
porter remède; peu à peu, il leur dévoila ses plans.
Lorsqu'il crut les avoir complètement gagnés, il les
assembla tous en un Heu écarté et désert, sur le mont
Aventin, antique témoin des soulèvements de la po-
pulace romaine. Là on délibéra sur le rétablissement
du bon état; puis Cola di Rienzo se leva et parla avec
émotion des malheurs de Rome et de la dureté des
LA KÉTOLCTNM. 59
barons; il rappela aux assistants la longue paix dont
avaient joui leurs ancêtres, leur puissance univer-
sellement respectée et la crainte qu'ils inspiraient aux
peuples voisins. Il pleurait et ceux qui l'entouraient ne
pouvaient maîtriser leur émotion. « 11 ne faut pas,
ajouta-t-il alors, désespérer de l'avenir; nous devons
imposer de nouveau à tous le respect des lois et l'amour
de la paix; nous en possédons les moyens, sachons
seulement nous en servir. De l'argent? nous en avons.
La Chambre urbaine a des revenus inépuisables : l'impôt
de quatre florins par feu, qui est prélevé sur toute
letendue du territoire romain, rend cent mille florins;
l'impôt sur le sel rapporte tout autant, ainsi que la
redevance payée par les ports et les châteaux*. Chaque
année on envoie au pape cet argent, et son vicaire le
sait bien. N'allez pas croire que nos oppresseurs aient
l'approbation et l'appui du Saint-Siège, loin de là, cor
ils ont souvent dépouillé l'Église de son bien et mal-
traité ses serviteurs. » Il parla longtemps sur ce ton
et les conjurés, touchés par ses paroles, jurèrent sur
les saints Évangiles, avant de se séparer, de rétablir le
bon état.
Comme pour donner plus de force aux exhortations
de Rienzo, les iniquités, les rapines, les violences des
barons devenaient de jour en jour plus intolérables et
leur joug odieux pesait plus lourdement que jamais sur
le peuple romain. Rienzo comprit que le moment d'agir
1. Rienzo exagère ici, sans doute ù dessein, les revenus de la Tille, qui ne
(feraient pas excéder le tiers de la somme qu'il indique ; lui-même donne
plus tard (voir chapitre xxi) des chiffres qui semblent mieux en accord
avec la réalité. Les revenus de Florence, ville autrement florissante à
celte époque que Rome, s'élevaient à peine à trois cent mille florins.
60 COU Dl MEMO.
était venu; mais, avant de tenter la révolution, il voulut
s'assurer la bienveillance ou tout au moins la neutra-
lité du vicaire du pape. Si la grande influence que le
souverain pontife exerçait alors à Rome, malgré son
éloignement, n avait rendu cette tentative indispen-
sable, l'exaltation des sentiments religieux de Rienzo 1
lui en eût fait un devoir. Il déploya donc toutes les
ressources de son éloquence pour faire entrer dans ses
vues le représentant de Clément VI, Raimond, évêque
d'Orvielo. Ce prélat, qui devait à la faveur plutôt qu'à
ses talents le poste important qu'il occupait, ne pos-
sédait ni l'habileté, ni l'énergie nécessaires pour
défendre, dans ces conjonctures difficiles, les préroga-
tives de la papauté. Né à Orvieto, il avait été successi-
vement chanoine à Amiens et évéque de Rieti (1342).
Clément VI le nomma vicaire du Saint-Siège à Rome, peu
après son exaltation. En 1346, il devint évéque d'Or-
vieto. Rienzo lui représenta que le pape serait fort satis-
fait de voir les barons dépouillés d'un pouvoir dont ils
abusaient autant contre l'Église que contre le peuple, et
le persuada sans peine que dans Rome, redevenue maî-
tresse d'elle-même, l'autorité du pape serait bien plus
respectée que dans Rome asservie et gémissante.
Raimond prit sur lui de promettre l'appui de l'Église.
Soit que Rienzo eût exigé de lui un silence absolu, soit
qu'il l'ait, à dessein, prévenu trop tard, le vicaire n'en
référa pas à Clément VI, et il est certain que le pape fut
laissé dans l'ignorance du mouvement qui se préparait.
Malgré la nouvelle et précieuse recrue qu'il venait
de faire, Cola di Rienzo n'était pas sans inquiétude : les
i. Voir page 120.
LA RÉVOLUTION. 61
barons étaient braves, bien armés, ils disposaient de
beaucoup de partisans; on ne pouvait guère se rendre
maître de la ville que par un coup de main. Mais la
fortune le servit cette fois encore.
Vers la fin du mois d'avril, un convoi de blé était
arrivé dans le port de Corneto, à destination de Rome,
et, comme une violente famine causée par de fréquents
orages sévissait alors sur tout le pays 1 , Stefano Golonna
alla lui-même l'y chercher avec tous les siens et une
grande partie des barons afin de le soustraire aux con-
voitises des cités voisines. Rienzo n'hésita plus : des
hérauts parcoururent la ville, annonçant à son de trompe
que les citoyens soucieux d'assurer le bon élal devaient
se réunir sans armes, le lendemain malin, jour de la
Pentecôte*, à l'appel des cloches. Les sénateurs crurent
sans doute à une de ces manifestations dont il était
coutumier et ne s'en émurent aucunement.
Durant la nuit, Rienzo entendit dans l'église Sant
Àngelo in Pescheria trente messes du Saint-Esprit, afin
d'obtenir sa protection; vers huit heures et demie du
matin, le 20 mai 1547, il sortit de l'église, revêtu d'une
armure complète, mais la tète nue*. Bien qu'en proie à
une vive émotion, il n'en laissait presque rien paraître
et il se dirigea vers le Capitole d'un pas assuré; devant
i. À Bologne, par exemple, une corbeille de blé valait deux livres en
janvier, trois livres en mars et trois livres et demie en avril ; il en fut
ainsi jusqu'à l'automne ; la récolte ayant été bonne, les prix baissèrent
alors, mais la population avait été affaiblie par les privations, ce qui con-
tribua beaucoup à rendre plus meurtrière l'épidémie qui survint l'année
suivante.
2. 11 est à remarquer que Rienzo affectionnait les anniversaires de ce
genre, surtout ceux relatifs au Saint-Esprit.
3. C'était une habitude fréquente au moyen âge de ne pas porter de
casque dans les cérémonies.
02 COLA M RIENZO.
lui, Cola Guallalo, qui passait pour un des meilleurs
orateurs de Rome, porlail un gonfalon immense, cra-
moisi, brodé de lettres d'or; Rome y était représentée
assise sur deux lions adossés et tenant d'une main le
globe, de l'autre une palme, symbole de la paix 1 . Ste-
fanello Magnacaccia, un notaire, tenait un deuxième
o-onfalon de couleur blanche et décoré de l'image de
sa int Paul avec l'épée à la main et la couronne de la
justice; sur un troisième gonfalon on voyait saint Pierre
avec les clefs de la concorde et de la paix; enfin un
quatrième conjuré portait, dans une caisse plantée au
bout d'une pique, la bannière de saint Georges, qui était
trop vieille pour être déployée. Le vicaire du pape mar-
chait à côté de Rienzo, donnant ainsi à la révolution
qui s'accomplissait la sanction de l'Église. Les citoyens
qu'avait attirés l'appel de Rienzo, l'entouraient, et une
foule sans cesse grossissante, de jeunes gens et d'en-
fants suivait le cortège en chantant et en poussant
des cris de joie. Personne ne chercha à arrêter leur
marche et Rienzo arriva sans obstacle au pied du Capi-
tolc; là, cent hommes armés vinrent se joindre à lui.
Les sénateurs Luberlello, fils du comte Rertoldo,ctPietro
di Agabito, seigneur de Genazzano 1 , hommes faibles
et indécis, avaient disparu; ils ne songèrent pas un
instant à disputer aux révoltés la possession de ce pa-
lais, qui était pourtant la clef de la ville.
Cola di Rienzo, qui avait recouvré toute son assu-
rance, gravit les degrés du Capitole et, montant dans la
• 1 C'étaient les armes de la ville, voir chapitre vu, monnaies sénatoriales.
Les deux protomés de lion représentaient sans doute primitivement les
bras du siège sur lequel Rome était assise.
2. Genazxano, petite ville située à l'est de Palestrine.
LA RÉVOLUTION. 03
tribune du haut de laquelle c'était l'usage de parler au
peuple, il harangua la foule qui l'avait suivi ; après avoir
rappelé eu tenues éloquents les malheurs de Rome et son
long asservissement, il déclara que, par amour pour le
pape et dans l'intérêt de ses concitoyens, il n'était pas
de périls qu'il n'affrontât avec joie.
Les Romains accueillirent ses paroles par des acclama-
tions enthousiastes, et Rienzo, certain désormais d'être
soutenu par eux, fit lire par Conte, lils de Cecco Man-
cino, les lois et les règlements qui devaient faire la
base de son gouvernement. En voici le résumé.
Tout meurtrier, quel que soit son rang, sera puni de
mort ;
Les procès en suspens devront être terminés dans le
délai de quinze jours ;
Tout délateur qui ne pourra prouver la culpabilité
de celui qu'il dénonce subira la peine qu'on aurait
infligée à l'accusé, s'il avait été reconnu coupable ;
Les maisons des condamnés et des exilés ne seront
plus rasées, mais appartiendront à la ville ;
Chaque quartier de Rome devra entretenir à ses frais
cent fantassins et vingt-cinq cavaliers, qui auront droit
à un bouclier d'une valeur d'au moins cinq carlins
d'argent et à une solde convenable 1 ;
La famille de tout soldat mort pour la défense du
bon état recevra cent livres si c'était un fantassin,
cent florins si c'était un cavalier;
Un navire de guerre se tiendra constamment en sur-
veillance le long des côtes et dans les estuaires qui font
i . H y avait treize quartiers à Rome ; la milice urbaine devait donc se
composer de mille trois cents soldats de pied et de trois cent vingt-cinq
cavaliers.
64 COLA W RIEN20.
partie du territoire romain, afin de protéger le com-
merce;
Les impôts sur le sel, sur les feux, ainsi que les péages
et les amendes, seront consacrés, s'il le faut, à maintenir
le bon état;
Le conseil des buonuomini donnera aux orphelins et
aux veuves des secours pris sur les revenus publics ;
On puisera à la même source pour venir en aide aux
monastères ;
On construira des greniers dans chaque quartier, et
ils devront* être toujours pleins pour subvenir aux
besoins du peuple, en cas de disette;
Les ports, les ponts, les citadelles, les villes fortifiées,
seront livrés par les barons au chef du peuple ;
Les nobles veilleront à la sécurité des chemins, ne
donneront plus asile aux voleurs ni aux malfaiteurs, et
devront approvisionner la ville; en cas de désobéissance,
ils payeront une amende de mille marcs d'argent.
La foule vola avec joie toutes ces propositions, qui
avaient surtout pour but, comme on voit, d'assurer le
rétablissement de la paix, la sécurité des habitants et le
retour au peuple de biens dont les barons l'avaient
frustré; c'étaient, si nous pouvons nous exprimer
ainsi, des mesures de police plutôt qu'un système de
gouvernement; fiienzo se réservait de ne faire connaître
que plus tard et graduellement ses idées à ce sujet. Les
Romains, au surplus, ne s'en inquiétaient guère ; ils
voyaient en lui leur défenseur contre les barons, leur
sauveur; le pouvoir était entre ses mains, peu leur
importait le reste. Ils accordèrent sur-le-champ à Rienzo
des droits dictatoriaux : droit de porter et d'abroger des
lois, droit de vie et de mort sur tous les citoyens, droit
LÀ RÉVOLUTION. 65
de conclure des traités et des alliances, de limiter à son
gré le territoire romain.
Ainsi s'accomplit cette révolution, qui commença par
une procession et ne coûta pas une goutte de sang.
Rien ne fut changé en apparence à l'état de choses
existant : les sénateurs conservèrent leur titre, le con-
seil des buonuomini continua à connaître des affaires
municipales, les magistrats qui ne s'étaient pas trop
compromis au service des nobles gardèrent leurs
charges; Cola di Rienzo se contenta momentanément
du titre de « rector », mais, grâce à la toute-puissance
que donne la popularité et à l'ascendant qu'exercent
toujours les âmes élevées, il devint le maître absolu
dans Rome et chacun s'inclina devant sa volonté.
Le nouveau chef du peuple romain ne perdit pas de
temps pour entreprendre son œuvre : il s'installa au
Capitole, y rendit de nombreux décrets, attribua les
places vacantes à des hommes de son choix, ordonna
que les malfaiteurs, qui attendaient leur sort dans les
prisons, subissent leur peine sans plus tarder; ceux
qui n'avaient pas encore été jugés, passèrent devant un
tribunal qu'il présidait souvent lui-même; il se mon-
trait impitoyable envers les coupables; les exécutions
furent nombreuses.
La nouvelle que l' émeute était triomphante à Rome
remplit de stupeur les barons assemblés à Corneto. Le
plus intrépide d'entre eux, le vieux Stefano Colonna,
revint aussitôt à Rome à bride abattue, pensant que sa
présence suffirait pour calmer l'agitation. Arrivé sur la
place San Marcello 1 , il s'arrêta et témoigna son mécon-
\ . Elle s'ouvre^actueUement sur le Corso.
fi0 COU M IIIEXZO.
lentement avec l'ai-ragenee qui lui élail li
il se retira clans son palais, .lien*,, lii ,„■
le lendemain malin, le chef de la famille
rail l'ordre du quitter la ville sans délai,
elia des mains de l'envoyé do tlienro le i
oonlen.il «I ordre et le décllira en in
sccrianl Si - l:u s avise de m irnl a
l'f'tai jeter |,ar les fenêtres ,1„ Ca|,ilole.
Anssiiùt que Bien» ■pprii eette nom
lit sonner la eloelie d'alarme; loul le ne
prâl a se livrer aux dernières violences eo
mis du don étal. Le palais de Stefano fu
vieillard n'eut d'autre parti à prendre q
toute Mte à rhoval, suivi d'un seul serv,
|»il-d s arrêter un moment dons la Ijasih
Laurent hors des murs, pour v manger u
' ,i "" ; '''• l; ' a s " dirigea fera Palestrim
valent son llls et son neveu.
Col exemple apprit au chef du pennh
s« loree et remplit de terreur les autre
obéirent sans résistance lorsqu'ils rentra
so retirer dans leurs châteaux; Rion/o f,il |
de loules les leurs et de Ions les ponts sil,
ll ; 1 "'"'- '''■ "■ ville. Alors il assembla de
citoyens ,.„ parlement pour leur faire n
qoi .«™« 'le faire, ol il les pria de le no
=1 Mieraleur du peuple, conjoinlomonl ir
;'" W- y: ''"■' J" Irilmn, que d'ane
louis rendaient cher aux Romains avait
" S * ,W ■»«»' i' Home, ni suscep.
llaiire, ri d indiquer elairemenl la volonlo
se dévouer aux intérêts du peuple. Los II
LA RÉVOLUTION. G7
lionnèrent tout ce qu'il voulut et l'acclamèrent tribun ;
il proposa ensuite de fixer à trois mois la durée de
ses fonctions, mais cette offre ne fut point acceptée et
Ton se borna à nommer un conseil devant lequel le
tribun aurait à rendre compte de ses actes en sortant de
charge, comme c'était la coutume. Une colombe blanche,
qui, dit-on, vint planer sur sa tête pendant l'assemblée,
parut à tous un témoignage irrécusable de la divinité
de sa mission. Les Italiens aimaient à voir dans ceux
qu'ils acceptaient pour chefs des envoyés de Dieu; un
siècle et demi plus tard, Savonarole exploita "habile-
ment, beaucoup plus longtemps que Rienzo, ce sen-
timent dont il y a eu d'ailleurs bien des exemples
autre part qu'en Italie.
Rienzo avait donc obtenu, grâce à son habileté et ù
sa fermeté, tout ce qu'il souhaitait et, de plus, en
s'adjoignant pour collègue Raimond, il lui faisait par-
tager la responsabilité de l'acte qu'il venait d'accomplir
et se mettait, aux yeux de tous, sous la protection de
l'Église. Son triomphe était complet; ses ennemis con-
tribuèrent à le rendre plus éclatant; ils cherchèrent à
s'unir pour étouffer à son début cette révolution qui
les menaçait tous, mais leurs haines et leurs divisions
prirent le dessus; ils ne parvinrent pas à s'entendre;
ce que voyant, le tribun les cita à comparaître person-
nellement devant lui. Stefanello Colonna, soit pour le
défier, soit pour se rendre compte par lui-môme de
I état de Rome, osa le premier se présenter devant lui ;
ce qu'il vit dut lui faire perdre tout espoir d'opérer
sur-le-champ une contre-révolution : l'activité la plus
grande régnait au Capitole; une foule de gens, venant
de la ville et des alentours, s'y pressaient pour y récla-
68 COLA Dl RIENZO.
mer justice ou pour y apporter le montant des impôts;
les tribunaux tranchaient loyalement les procès ; et des
envoyés partaient continuellement pour tous les points
de l'Italie, porteurs de missives du tribun. Le baron,
étonné d'un spectacle auquel il était loin de s'attendre,
ne fit aucune difficulté, lorsque Cola di Rienzo s'avança
vers lui, revêtu d'une brillante armure, pour jurer sur
le corps du Christ et sur les Évangiles de ne rien entre-
prendre contre le peuple romain, de veiller à sa subsis-
tance et à la sécurité des routes, de ne point donner
asile aux malfaiteurs, mais de venir toujours en aide
aux veuves et aux orphelins, de ne plus détourner à son
profit les revenus de la ville, et enfin de comparaître
avec ou sans armes chaque fois qu'il en recevrait
Tordre.
Rainaldo Orsino fut ensuite admis à prêter le même
serment, puis Giovanni Colonna, Giordano, Stefano;
tous les barons promirent obéissance l'un après l'autre
et s'engagèrent à mettre au service du bon état leurs
personnes, leurs châteaux et leurs vassaux. Franccsco
Savello, bien qu'il fût le seigneur de Rienzo \ ne fut pas
exempt de cette obligation.
Au bout de quelques jours, les juges, puis les no-
taires, les marchands et enfin la plupart des citoyens
imitèrent l'exemple des barons.
Bientôt les querelles cessèrent par suite des sages
mesures prises par le tribun, la tranquillité régna dans
l'intérieur de la ville, et les barons n'osèrent plus mal-
traiter les citoyens comme naguère. La popularité de
Rienzo allait croissant.
4 . Rienzo était né dagK^^fe de Rojûû qui appartenait aux Satelli.
CHAPITRE VI
RETABLISSEMENT DE LA JUSTICE
Ce n'était pas tout d'avoir dépossédé les nobles du
pouvoir, il s'agissait pour Rienzo de tenir les promesses
qu'il avait faites et de rendre effectivement aux Ro-
mains cet état de paix et de prospérité, ce bon étal
dont il s'était plu à leur faire de si séduisantes pein-
tures. Tout autre eût reculé devant une lâche aussi
rude; mais lui se mit courageusement à l'œuvre et, en
peu de temps, il lira sa patrie de l'abîme de misère où
elle était plongée depuis tant d'années! Par In, il mérita
vraiment les éloges qu'on lui ménageait si peu, car,
s'il est relativement aisé à un homme éloquent et pas-
sionné de séduire et d'entraîner la multitude en faisant
luire à ses yeux de chimériques espérances, rien, au
contraire, n'est plus difficile et plus rare que de ne point
se rendre indigne, après la victoire, de la confiance et
de l'admiration gagnées durant la lutte.
Initié au maniement des affaires publiques, lorsqu'il
était notaire de la chambre urbaine, Rienzo n'était pas
un de ces révolutionnaires qui arrivent au pouvoir
sans avoir la moindre notion de gouvernement ; de plus,
il devait à sa connaissance approfondie de l'antiquité
des idées larges et justes. La plupart des mesures qu'il
70 COIA DI RIENZO.
prit des son arrivée au Capitule sont empreintes d'un
remarquable esprit de sagesse et d'équité auquel on ne
saurait trop rendre hommage.
Au lieu de profiter de sa popularité pour écraser ses
ennemis personnels et s'assurer ainsi pour longtemps
la tranquille possession du pouvoir, il ne songea qu'au
bien commun. Or, ce qu'il y avait de plus urgent était
de faire régner Tordre et l'équité ; il fallait pour cela
imposer à tous les citoyens également le respect des
lois et mettre un terme aux iniquités qui se commet-
taient chaque jour sous l'égide de la justice et au profit
des barons. Le premier soin du tribun avait été, comme
nous l'avons dit, de punir les criminels, et il continua à
poursuivre et à châtier, sans distinction de rang, tous
ceux qui violaient les lois. « Obéir à la justice, avait-il
coutume de dire, est la suprême liberté. »
Il fit emprisonner un moine du monastère de Sant
Ànastasio qui menait une vie déshonorante, et or-
donna qu'on lui tranchai la tête devant la porte même
de son monastère. Peu après, ce fut Marti no, seigneur
de Porto 1 , qui expia par la mort une longue série de
forfaits, quoiqu'il fût membre de la puissante famille
des Gaetani, neveu du cardinal Ceccano* et du cardinal
Jacobo Gaetano, allié par sa femme Masia aux Àlber-
teschi, et qu'il eût exercé, en 1540, les hautes fonctions
de sénateur. À l'abri derrière les épaisses murailles de
son repaire de Porto, il avait longtemps semé l'épou-
vante et la dévastation dans la campagne romaine ; entre
autres méfaits, on lui reprochait d'avoir pillé, quel-
1 . Porto, sur la rive droite du bras occidental du Tibre, près de son
embouchure.
2. Ccccano, voyez chapitre xvm.
% .
RÉTABUSStJŒTT ÏC Li JTSUQL Ti
ques années auparavant, une galèi* qui partait à U
reine Jeanne les revenus de la Provence et qui. pour
éviter une tempête, s'était réfugiée dans l'estuaire du
Tibre, où elle s était échouée sur un banc de sable \
Devenu vieux, épuisé par ses débauches et atteint d'hy-
dropisie, il était Tenu à Rome et se faisait soigner dans
son palais situé près du Tibre, croyant que son rang lui
assurait l'impunité. C'est là que, malgré son état, mal-
gré les prières et les menaces de sa femme, le tribun le
Gt saisir par ses gardes. On le conduisit au Capitale.
Le peuple fut convoqué à son de cloche, et les citoyens,
croyant le bon état menacé, accoururent en armes ; le
baron pillard fut alors amené sur l'escalier du Capitale,
près de la statue du lion ; on lui arracha son long
manteau, insigne de son titre, on lui lia les mains der-
rière le dos, et on lui donna lecture de sa sentence de
mort. Le principal chef d'accusation relevé contre lui
était l'acte de piraterie dont nous avons parlé. C'est à
peine si on lui accorda le temps de se confesser ; il fut
entraîné sur la place du Capitale et pendu, comme le
dernier des malfaiteurs, presque sous les fenêtres de
son palais. Son cadavre resta attaché à la potence deux
jours et une nuit.
Un membre de la famille des Ànnibaldeschi, qui
mit contrevenu aux ordonnances du tribun, fut égale-
ment exécuté par son ordre. Petruccio Frangipani, Luca
Savello, Stefano Colonna, Giordano Orsino, furent em-
prisonnés au Capitale, pour avoir désobéi ît Rienzo.
Hetro di Agabito Colonna, malgré son titre de sénateur,
*ut le même sort. Un brigand redouté avait cherché
1. S«r cette galère se trouvait Montréal, dont nous aurons h reparler
d"ue fois dans la suite.
1% COLA Dï RIENZO.
un asile dans le palais de Stefano Colonna ; le tribun
n'hésita pas à l'y faire arrêter. Dans les cas d'impor-
tance, il rendait lui-même la justice, vêtu d'un long
manteau de pourpre. Bien des coupables, qui ne de-
vaient l'impunité qu'à la clémence intéressée des no-
bles, furent jugés et condamnés, et ces exemples répétés
inspirèrent une salutaire terreur aux nombreux malfai-
teurs qui infestaient Rome et ses environs : il leur
semblait que les soldats du tribun allaient les traquer
jusque dans leurs retraites les mieux cachées; ils
fuyaient en hâte, abandonnant leurs champs, leurs
vignes, leurs femmes, leurs enfants et ne se croyaient
jamais assez loin de Rome. Les chemins ne tardèrent
pas à devenir aussi sûrs le jour que la nuit, les forêts
mêmes ne recelaient plus de bandits; les marchands
purent vaquer en toute sécurité à leur négoce et les
pèlerins visiter sans crainte les saints lieux ; pour la
première fois depuis longtemps, les laboureurs osèrent
s'aventurer hors des murs de la ville et cultiver leurs
champs. Les rouliers laissaient le soir leurs voitures
toutes chargées au milieu des routes, certains de les
trouver intactes le lendemain. Le tribun veillait à ce
que cette conliance fût justifiée : ainsi, il arriva qu'on
déroba le manteau d'un moine noir venu en ambassa-
deur de la ville de Castello ; il s'en fut trouver Rienzo
et lui dit : « J'ai laissé, durant mon repas, ma cape en
dehors de mon auberge, je pensais que, par crainte de
votre colère, personne n'oserait y toucher, et voilà pour-
tant qu'on me l'a prise. Je suis un moine, mon carac-
tère est sacré, et je vis au jour le jour comme un
oiseau. » À quoi le tribun répondit : « Ta cape n'est
pas perdue »; et aussitôt il envoya chercher de riches
RÉTABLISSEMENT DE LÀ JUSTICE. 73
étoffes et lui en fit couper et coudre séance tenante une
autre, semblable à celle qu'il avait perdue. Le moine
revint chez lui tout joyeux et répétant à qui voulait
l'entendre : « On ne m'a rien dérobé; j'ai retrouvé ma
cape. » On prit la description exacte des lieux où le lar-
cin avait été commis, et l'aubergiste aurait eu certaine-
ment, dit le biographe, plus de mille florins d'amende
à payer, si Rienzo était resté au pouvoir.
Une autre fois, dans les environs de Capranica, village
qui se trouvait sur les terres 1 du comte Bcrtoldo 1 , des
voleurs enlevèrent une voiture chargée d'huile et attelée
d'un mulet ; le comte fut obligé d'envoyer en dédom-
magement trente florins au conducteur de la charrette
et de payer une amende de quatre cents florins.
Une fois même la sévérité du tribun alla jusqu'à la
cruauté : un de ses courriers, s'étant arrêté dans une
hôtellerie pour y passer la nuit, fut assassiné et volé
par un autre courrier. Rienzo condamna le coupable
à être enterré vivant dans la même fosse que le ca-
davre de sa victime. Empressons-nous d'ajouter que
Ton ne rapporte aucun autre fait de ce genre h
la charge de Rienzo, et que des actes de barbarie sem-
blables étaient la monnaie courante de la justice à cette
époque *.
Le tribun prit également une série de mesures des-
tinées à ramener la concorde parmi les citoyens : il
rappela tous les Romains bannis depuis l'amnistie de
1540; il rendit les biens confisqués ; un jour, il assem-
bla les citoyens et, dans un langage élevé, entraînant,
\ . Non loin de Palestrine.
2. Saint Louis, qui ne passe pas pour un monarque sanguinaire, faisait
jxrcer la langue aux criminels avec un fer rouge.
tx vu .: i •«. •• fL'-s :. s^as. es -: : leurs querelles
*%s.- !•* *i^> i . :^ / .1 -■':•- r -^zt*r; 5*^ exhortations
v.vi ,w»i •.>>- -• ï :»^ :* •-!> se rveonci lièrent et
Vt*r* v : v— • : ;* •: ^ :r.v»*x f^rt-z: î z>i terminés sar
Vu-v jvî* i *«.Ar- il "'i *-£ :r.zs<»r ooreélé jugés,
V :* .\i t „»r • •? » ? n'iTt- ?r::::-.!f \.uî:..»n leur fût
*Vi* iw\ *.x „v - ex -h* * ^■• , : ^crs..:"* de >e partager
ix t,i^.N ^ i x n»x>^ .j «.•!. m .rcr:-2 et qui étaient
ii v,u w ; : i.»-«n t.: .v.s ra; rv_.es. l„i*zi> établit aussi
4 i iv x^-v *- . • *.i m. ;>• :»• a :■- -* ;-^tîre se rendait
. i tv i v »î ■ •*% * v** ' . ^ > : ■- trè* équitable; ce
» \. i>.\ <. x» ^ î u .V ..-V, r..«:t composé des
s-."H"\ vx •«! 4 v \.**. , x ro.r if-^r s:,:esse et leur
x«v„'. ; . ,;•,, »... »; . \ r -iV*."„ sur .t'*juel on voyait
u v w\v *i -v w * *v v%« u*\ S :. : i^-v^sus de leurs
. ,ww l * w \w% v ^ i . ;• s ~ t j> s. n: ,es : elle consis-
,*,*.•.; ..v»'-\ » . , : • *»x *«..'#•; i • •*. : t " * jvîïie du talion.
Ka-î ^ ■ t\i t x* *.* » : v :\ ?. r\ruvjiî> traitement
Vv- - 0« k exv.\ i s >^ Yr*^x i.x* ;•.:: Msa:ent aussitôt
i\\\w\»i s\ >v k a r v ,Vv~vr; s % :î était reconnu
sv- >ù\ x \i \v v t*. . V -\\: Vcxlzrr le talion,
y<u.\ !\a,i n \o. % vt v\ Joj o-: >c r\v* -.:;;-.cr a^ant de sor-
uv slo l^ j°,w w v ,i> v ^s o: >o i;v.*:-:T sur la bouche
K x Kum^* sic |\< k v IVv-^x ^ À va jv.rùes <e présen-
Vu iv>U\ \vMvi mu* a \\\î:,o v;ui tr.vv*:rv fort bien
wuuucut lesctuwox m^ jM>v*u^t : u" h ::une avait crevé
IVil ^ un »uhv daux une ri\e; le lî-.^sséalla porter
I^KùuledoN^nt lotrihuud; le ivuj ville fui amené sur
l'oMMlior du r^piioK\ où ou le lit mettre a genoux.
i)uaud il \it «rrixer sa \icliun\ il se nvo:inut coupable
et se mit à |Hms<er des cris de terreur et à implorer
RÉTABLISSEMENT DE LA JUSTICE. 75
avec larmes son pardon; cependant il tendait son
visage, prêt à subir le châtiment de son crime si
l'offensé voulait le lui infliger; mais celui-ci, touché de
ses lamentations et de son repentir, lui fît grâce et tous
deux s'en allèrent réconciliés.
Le talion existait depuis longtemps dans les lois que
Ton observait à Rome, et Rienzo ne fit probablement
qu'en généraliser l'usage; parfois il était rachetable,
mais il ne semble pas que le tribun ait admis cette tolé-
rance.
Rienzo défendit aux Romains de porter des armes dans
la rue; les querelles furent sévèrement réprimées, à ce
point que les maîtres n'osaient plus brutaliser leurs
serviteurs comme auparavant. Non content de rétablir
la tranquillité, Rienzo voulut aussi corriger les mœurs
des Romains : il leur interdit de jouer aux dés, d'en-
tretenir des concubines; il édictades lois sévères contre
les adultères et les blasphémateurs; contraignit ceux
qui avaient répudié leurs femmes, sans raisons suffi-
santes, à les reprendre 1 ; il fit aussi des règlements
fort rigoureux sur les ventes de denrées et sur le com-
merce en généra] : les marchands, étroitement surveil-
lés, devinrent d'une probité peu commune; les bouchers
et les marchands de poisson, par exemple, qui passaient
auparavant pour tromper sans scrupule leurs acheteurs,
leur disaient franchement : « Ceci est du porc et ceci de
la chèvre; voici de la bonne viande, en voilà de la
mauvaise! » Comme les effets de la disette continuaient
à se faire sentir, le tribun fit défricher une partie des
1. Dans la suite, nous verrons Rienzo rendre obligatoires certains de-
voirs religieux.
T4 COLV H MEMO.
câimp* incultes qui entouraient la Tille, et enTOva
chercher du Me jusqu'en Sicile.
Plein de doucvur et d'affabilité poor tous ceux qui
scLichaient sa protection. Cola diRienzo s'efforçait tou-
jours de leur Tenir en aide ; chacun avait libre accès au-
près de lu: et rarement on sortait mécontent de sa pré-
sence; à certains jours, il recevait plus spécialement les
veuves et les orphelins. Quand les plaintes qu'on lui
apoocuî: client fondées, il sévissait durement contre
k< *ruj:al !<*<. Cest ainsi qu'il condamna deux citoyens
de manrae. scribes du sénat, Tommaso di Fiortifiocca *
e: !\}ueeLl- ::o de la Caméra, qui avaient outrepassé leurs
dr^hs. à porter le bonnet d'infamie, supplice infligé
ordî:iJÙreiucut aux faussaires, et à payer une amende
de m: le livres chacun.
Sou esprit d'équité fut bientôt célébré partout ; de
fort loin les lia! ions venaient lui soumettre leurs litiges,
et il cita à son tribunal et condamna une quantité in-
crojatte de criminels de toute espèce. A Pérouse, par
exemple on avait assassiné un Juif enrichi par l'usure,
ainsi que sa femme, et ce meurtre était demeuré im-
puni ; Cola di Rienio évoqua l'affaire à son tribunal et
juMivv fut faite.
Tue foule d'exilés et de malheureux, victimes de la
txrannic de leurs seigneurs, vinrent de Toscane supplier
le tribun d'user de son influence pour les faire rentrer
dan* leurs biens ; il les accueillait avec bienveillance,
leur prodiguait des paroles d'encouragement et ne né-
gligeait rien pour soulager leur infortune.
Malgré tous ces soins absorbants, il trouvait le temps
RÉTABLISSEMENT DE LA JUSTICE. 77
de veiller attentivement à l'administration de la ville,
et J on s étonnait qu'il pût suffire à tant d'occupations
diverses. Un grand nombre de secrétaires travaillaient
jour et nuit sous sa direction ; quelques-uns d'entre
eux étaient des hommes fort instruits, qu'il avait su
s'adjoindre pour rédiger les innombrables missives qu'il
expédiait dans toutes les directions et dont il avait soin
de garder copie.
à
CHAPITRE VII
POLITIQUE INTÉRIEURE OU TRIBUN
Cola tli Rienzo ne négligeait rien de ce qui lui sem-
blait de nature à consolider ou même à affirmer son
autorité. Il prit, par exemple, un blason qu'on voyait
encore représenté, il y a deux siècles, sur un des murs
du Capitolc; c'était
un soleil d'or à sept
rayons terminés
a chacun par une
étoile d'argent, se
détachant sur un
fond azuré. Ces ar-
/ mes étaient, préten-
dait Rienzo, celles
de Boetius Severi-
nus, ce philosophe
m*»» do cola di m*™ <I U > avait gouverné
Rome au temps de
Théodoric et que le trioun considérait comme le
dernier des Romains digne de ce nom glorieux'. Peut-
être étaient-elles destinées à représenter Rome et son
chef répandant la lumière sur le monde. Quant aux
1. Voir Appendice, n' 11.
v
roUTIQl'E INTÉRIEURE DU TRIBUN. 70
sept étoiles, elles avaient sans doute pour but de rap-
peler les sept dons du Saint-Esprit 1 , que le tribun se
1. La sagesse, l'outeodement, la science, la prudence, la force, la piété,
a crainte de Dieu.
84 COLA I>I MEMO.
flattait d'avoir reçu*. Ce blason était gravé sur le sceau
dont il marquait les pièces officielles et décorait l'éten-
dard qu'on portait devant lui dans les cérémonies.
Il datait ses actes : de la première année de la répu-
blique restaurée. Armand de Brescia en avait fait
autant avant lui, car les hommes ont toujours été portés
à s'imaginer que leurs efforts ont renouvelé la face du
monde et que tout ce qui a été fait avant eux ne compte
pas.
Une des prérogatives les plus enviées du pouvoir était
le droit de faire battre monnaie; c'était à la fois une
marque de puissance, une preuve d'indépendance poli-
tique et une source de profits souvent aussi grands
qu'illégitimes. Les Romains, des qu'ils eurent rétabli
le sénat, s'empressèrent de fabriquer des monnaies cl
les sénateurs usèrent presque constamment de ce droit;
ces pièces représentaient le plus souvent d'un côté
saint Pierre remettant au sénateur ses insignes : la
barrette, le manteau, etc. : de l'autre un lion ou les armes
de la ville. Les papes firent également battre monnaie
à Rome et accordèrent même parfois ce privilège aux
gouverneurs des provinces. Rienzo, jaloux d'exercer, lui
aussi, ce droit régalien, pria les Florentins (le 7 juin)
de lui envoyer un graveur, un essayeur et un ouvrier
expert; car, à ce moment, Florence passait à juste titre
pour posséder les plus habiles monnayeurs de l'Italie.
Les pièces que le tribun fit frapper sont composées d'un
alliage où l'argent et l'élain entrent en quantités à peu
près égales, alliage qui était d'un usage fréquent au
moyen âge. On l'appelait en Italie « mistura », ce qui
signifie mélan|^| « argento nero », à cause de la
ruait l'étain. Ces mon-
rOUTIUUE INTÉRIEURE DC TRIBUN. 81
naies, devenues excessivement rares 1 , appartiennent à
deax types légère-
meot différents,
correspondant aux
deax périodes du
tribunal de Ricnzo.
Le premier type
représente d'un cô-
té, dans le champ,
un objet difficile à
identifier : un éten-
dard déployé, dont
le graveur aurait voulu figurer les plis perpendiculaire-
ment à la hampe,
selon certains au-
teurs' (opinion qui
nous paraît pour
lemoinsavenlurée);
un peigne à lisser,
selon d'autres 1 , à
l'imitation de ceux
qui sont gravés sur
les deniers de Pro-
vins, ville où se fa-
briquait alors une grande quanlilé de drap et qui élail
en relations constantes de commerce avec Rome*. Ce qui
1. On n'en connaît que trois ou quatre exemplaires : musée Kircher,
Bclli, Barlolotnco Borghèse.
2. Flora vaut i, AnUqui romanorum pontificum denarii, Ztrnrino Re, etc.
3. Zanetii, flttova raceolta délie monete délie Zecche (Malin; Grade-
aigo; Papcncordi.
4. Au moyen âge, il était fréquent qu'une Tille empruntât a une autre,
pour des niions diverses, son type de monnaie, en le modiliant légèro-
Denarii provitini.
82
COU DI RIENZO.
rend fort plausible cette explication, c'est qu'on frappa
longtemps à Rome des deniers dits provisini ou provia,-
nesi, sur le modèle des deniers de Provins. Au-dessus
de ce peigne, un soleil, un croissant et une étoile ou
un annelet; en légende circulaire les mots : ROMA
CAPVT MV. (Roma capul mundi 1 ) vaine et pompeuse
épithète à laquelle les Romains tenaient beaucoup et
que portèrent presque toutes leurs monnaies durant le
Monnaie de Cola di Rienzo.
Variante du premier type.
Monnaie de Cola di Rienzo.
second type.
moyen âge. Au revers est une croix cantonnée des quatre
lettres V. R. R. S. {Urb$), autour -h ALMVS TRI-
BVNAT. (Almus tribunatus).
On connaît une variante de ce type dans laquelle les
lettres V. R. B. S. manquent; mais ce ne fut là proba-
blement qu'un essai, car il n'est signalé ni par Zefirino
Rc, ni par Papencordt.
Le second type est semblable au premier. Il porte en
légende -+- ROMA CAPVT MV. et le peigne de Provins
dans le champ; au revers les lettres V. R. B. S. ne s'y
trouvent pas; on lit en légende -h N. TRIRVN. AVGVST.
(Nicolam tribunus Àugmtus). Cette qualification de
« Augustus », que le tribun ne prit qu'après le 1 er août,
indique que ce second type fut créé postérieurementr à
celte date. Quant au premier, il est probable qu'il fut
i . Ces trois mots forment commencement du vers : Roma capul mundi
régit orbis frena roiundi.
POLITIQUE INTERIEURE DU TRIBUN. 85
émis dans le courant de juillet; car, dès le 21 août,
Clément VI se plaint que Rienzo ait osé faire frapper
des monnaies.
Le tribun faisait toujours suivre son nom, dans les
actes officiels, d'une série de titres qui étaient, si nous
pouvons nous exprimer ainsi, comme une profession
de foi et auxquels ses contemporains attachaient une
grande importance, car tous les chroniqueurs ont soin
de les rapporter exactement; dans la confirmation des
statuts de la corporation des lainiers 1 , il s'intitule :
« Nicolas, sévère et clément, tribun de la liberté, de la
paix et de la justice et libérateur illustre de la sainte
république romaine» et, plus tard 2 (statuts des drapiers) :
« Le soldat vêtu de blanc du Saint-Esprit, sévère et clé-
ment, libérateur de la ville, défenseur de l'Italie, pro-
tecteur du genre humain et tribun auguste. »I1 prétendit
dans la suite que l'épithète de sévère avait été choisie
par lui en souvenir de ce même Boctius Scverinus, dont
nous avons dit qu'il avait pris les armes; il alla même
jusqu'à donner à son fils le nom de Boctius.
Au haut du palais qu'il habitait flottait toujours
I étendard du peuple, aux armes de la ville; quand il
sortait à cheval, on portait devant lui la bannière de la
justice, tandis que des serviteurs, marchant à ses côtés,
jetaient au peuple de l'argent à poignées. La première
fois qu'il se montra dans ce pompeux appareil fut le jour
de la Saint-Jean (24 juin), peu de temps après l'exécu-
tion de Martino di Porto. Rome tout entière se rendait
ce jour-là à l'église dédiée au précurseur. Sous couleur
d'y aller aussi faire ses dévotions, le tribun traversa la
1. 27 juin.
3, 6 septembre.
*4 GOLÀ DI R1ENZ0.
ville escorté d'une troupe nombreuse de cavaliers, tous
superbement velus; pour lui, il montait un cheval
entièrement blanc et portait un manteau de soie blanche,
frangé d'or et garni d'ornements en drap; un corps
d'élite composé de cent citoyens du quartier de- la Reola
marchait devant lui.
Une autre fois, il déploya plus de faste encore : le
peuple prévenu à l'avance par des hérauts, encombrait
le chemin que devait suivre le tribun, et poussait, à son
approche, de longues et bruyantes clameurs ; tous vou-
laient contempler de près cet homme qui, par le seul
effort de sa volonté, avait mis eu fuite les barons et
rétabli si promptement la paix et la justice. Une troupe
de cavaliers, aux armures étincelantcs, ouvrait la mar-
che; Rienzo venait de les désigner pour aller guerroyer
contre le préfet di Yico, ainsi que nous le verrons tout à
Fheure ; derrière eux s'avançait la foule des magistrats :
juges, notaires, camerlingues, chanceliers, scribes du
sénat, syndics, officiers chargés de la sécurité publique;
puis venaient quatre cavaliers du corps de la ma-
réchaussée, montés sur leurs palefrois. A leur suite
s'avançait seul Gianni di Allô, portant une coupe d'ar-
gent doré où se trouvait l'offrande destinée aux autels,
comme cela se pratiquait lorsque les sénateurs se ren-
daient en gala à une église; il était suivi de soldats à
cheval et de musiciens dont les uns portaient des trom-
pes d'argent et les autres des tambours lamés du même
métal, et qui remplissaient les airs de sons éclatants;
les crieurs publics, les hérauts marchaient en silence
derrière eux. Ensuite venaient Buccio, Gis de Guibileo,
une épée nue, symbole de la justice, à la main, et Liello
Migliaro,qui, tout le long du chemin, jetait à la foule de
POLITIQUE INTÉRIEURE DU TRIBUN. 85
droite et de gauche de la menue monnaie ; deux hommes
portant des sacs pleins d'argent se tenaient à ses côtés.
Immédiatement après Liello parut Cola di Rienzo monté
sur un cheval de haute taille; il portait un vêtement
de velours moitié vert , moitié jaune, tout garni de
vair ou petit gris 1 . De la main droite il tenait, selon
la coutume, un bâton de commandement en acier poli,
qui se terminait par une boule en argent doré, sur-
montée d'une croix; cette croix contenait, disait-on, un
morceau de la vraie croix ; on y avait gravé d'un côté :
Deus, de l'autre : Spiritw sanctus. Cecco di Àlesso por-
tait au-dessus de la tête du tribun un étendard blanc
sur lequel étaient représentées ses armes; au haut de la
hampe était une colombe blanche en argent, qui avait
dans son bec une couronne d'olivier. De chaque côté de
Rienzo, formant la haie, marchaient cinquante soldats
venus exprès de Vitorchiano* ; ils étaient armés de haches
el couverts de peaux d'ours. Une foule de gens sans
armes, pour, la plupart citoyens riches et considérés,
mais n'occupant pas de charges publiques, fermaient la
marche et témoignaient par leur présence de la sympa-
thie universelle qu'inspirait alors le tribun.
.On avait dû abattre les murs de la ville pour per-
i , Il faut se souvenir que les Français, qui déjà en ce temps-là étaient
les maîtres de la mode, donnaient l'exemple de ces accoutrements bi-
zarres, contre lesquels ni les papes, ni les rois ne parvenaient à réagir
efficacement. En ce qui concerne les fourrures, extrêmement rares alors,
elles étaient le complément indispensable de tout vêtement luxueux ; les
nobles et la haute bourgeoisie s'en réservaient exclusivement l'usage. Les
Allemands forent les premiers a les introduire en Italie. Les religieuses
s'étant mises à porter des fourrures, les papes le leur interdirent et celles-
ci, ne pouvant renoncer complètement à cette parure, employèrent désor-
mais des peaux de chats et d'agneaux.
2. Vitorchiano, sud-est de Montefiascone.
mettre à celte multitude de passer sans encombre. Le
cortège traversa le pont Saint-Pierre 1 el arriva au pied
de l'escalier qui menait à Tactique basilique*. Là, Rienzo
mit pied à terre, il gravit les degrés ; tons tes chanoines
et tons les prêtres, vêtus de leurs babils de fête el de
leurs surplis blancs, sortirent à sa rencontre, portant la
croii et l'encens, et enlonnèreot l'hymne : Yen» creator
Spirihu. Le tribun pénétra dans l'église, mit un genou
eu terre devant l'autel el y déposa sou offrande.
Certes il eût élé à nos yeux plus noble, pour Rienzo,
de suivre jusqu'au bout l'exemple des tribuns qu'il
s'était d'abord proposés pour modèles, cl de conserver
comme eut dans les honneurs sa simplicité première ;
mais en ces temps où la puissance se mesurait à la
magnificence, où les rois, les seigneurs, les prélats,
tous les grands enfin, aimaient à s'entourer des signes
extérieurs de la richesseel de la force.on n'aurait point
manqué de considérer une pareille conduite comme un
aveu de faiblesse et une preuve que Rienzo se reconnais-
sait tacitement indigue des hautes fonctions dont il
s'était empare. Pour qu'on crut à sa puissance, il devait
en faire ostentation.
Il faut avouer toutefois que cette concession aux pré-
jugés de son temps lui coûta peu, et qu'il se laissa bien
vite séduire par les douceurs du luxe et de l'adulation.
Sa frugalité d'autrefois lit place à un amour immodéré
pour la botine chère; on le vit prendre part chaque
jour t\ de somptueux festins où les mets les plus déli-
1 h. ■'.,:■' k'atkanu » aujourd'hui détruit.
■■>, on partie drlniite par la. foudre en dé-
> ilors i peu près rasped qu'on lui toit dans
i il* lUjJuhî. jji- -1 ■<■ I* • Incendie du Borpo ».
POOTIQUE INTÉRIEURE DU TRIBUN. 87
cats et les vins les plus recherchés étaient servis avec
profusion; des bouffons, des chanteurs venaient le dis-
traire durant ses repas, et il accueillait favorablement
les flatteurs et les faiseurs de sonnets qui chantaient en
vers pompeux ses vertus et ses hauts faits.
Rienzo entendait que tous les siens profitassent de sa
rapide élévation : lorque sa femme allait à l'église Saint-
Pierre, elle se faisait accompagner de jeunes gens
armés et d'un grand nombre de femmes nobles; des
enfants munis de parasols et d'éventails la protégeaient
des ardeurs du soleil et veillaient à ce qu'elle ne fût
point incommodée par les mouches. Un de ses oncles;
nommé Giovanni Barbieri parce qu'il avait exercé le
métier de barbier, reçut le titre de baron; son nom
malsonnant fut changé en celui de Giovanni Rosso, et
Ton vit ce seigneur de nouvelle date parcourir à cheval
les rues de la ville, suivi d'une nombreuse escorte. Il
voulut faire épouser à sa sœur, qui était veuve, un baron
fort riche. Un de ses neveux, Conte, reçut la garde de
la forteresse de Civita-Vecchia.
II semble que les Romains manifestèrent quelque
étonnement de voir leur tribun se conduire d'une
manière si peu conforme aux sentiments qu'il profes-
sait naguère, car Rienzo éprouva le besoin de se dis-
culper et écrivit dans ce but à l'un de ses amis résidant
à Avignon une lettre qui n'était sans doute point
destinée à demeurer secrète. Elle porte la date du
15 juillet. « Dieu, dit-il, pour qui rien n'est caché, sait
bien ce qui nous a fait accepter un joug si pesant : ce
n'est pas le désir des dignités, des emplois, de l'honneur
ou de la gloire (nous avons toujours méprisé ces choses
comme de la boue), mais c'est l'amour du bien public.
88 COLA DI RIENZO.
Dieu lui-même nous a imposé cette mission que nous
ne lui avions jamais demandée. Il sait si nous avons
distribué des charges, des bienfaits et des honneurs à
nos parents, si nous amassons des trésors pour nous-
même, si nous nous écartons jamais de la vérité, si
nous leurrons les hommes par de vaines paroles, si
nous dépouillons autrui pour nous enrichir, nous et
nos héritiers, si nous nous délectons aux mets délicats
ou à quelque autre plaisir, et si nous sommes fourbe en
quoi que ce soit. Dieu nous est témoin de ce que nous
avons fait et faisons encore pour les pauvres, les veuves,
les orphelins et les enfants abandonnés. Cola di Rienzo
vivait bien plus tranquille que le tribun. »
C'est ainsi qu'il énumère plutôt qu'il ne réfute les
griefs plus ou moins fondés de ses adversaires. Il voulut
même un peu plus tard se démettre de sa charge, mais
tous ses conseillers s'y opposèrent énergiquement et il
consentit à la conserver au delà du terme primitive-
ment fixé.
Rienzo n'en continuait pas moins avec persévérance
et habileté le cours de ses réformes; il sentait bien qu'il
ne suffisait pas d'avoir établi, grâce à un coup de main
heureux, le bon état, et qu'il fallait faire disparaître au
plus tôt les derniers vestiges de la tyrannie des nobles,
et les mettre hors d'état de rien entreprendre contre la
liberté des Romains. Des lois édictées le 24 juin et le
7 juillet eurent pour but d'abolir tous les privilèges des
nobles et d'environner la puissance du peuple d'un
apparat qui la rendit plus imposante. Défense fut faite
aux barons d'avoir sur leur palais des écussons à leurs
armes; les armoiries des Colonna, desOrsini, desSavelli
furent arrachées et brisées ; on ne vit plus à Rome que
MM
POLITIQUE INTÉRIEURE DU TRIBUN. 89
les armes du pape et de la ville, et le tribun ordonna
aux Romains de ne reconnaître désormais d'autre auto-
rité que celle du souverain pontife et du peuple.
Afin d'ôter aux barons tout point d'appui dans l'inté-
rieur de la ville, il leur donna Tordre de jeter bas les
palissades dont leurs demeures étaient environnées ; ils
obéirent; alors Rienzo les obligea à transporter à leurs
frais au Capitole les pieux et les planches qui en prove-
naient. Avec tous ces matériaux, il fit murer les colonna-
des qui entouraient le Capitole, fortifiant et agrandissant
ainsi son palais. Comme il rêvait d'y accomplir d'impor-
tantes restaurations, il imposa une taxe de cent florins
à tous ceux qui avaient exercé les fonctions de sénateur.
Les travaux furent, en effet, commencés, mais restèrent
inachevés; seule une petite chapelle dont la charpente
était tout en fer et les parois en lames d'étain fut ter-
minée à temps ; l'intérieur en était richement décoré et
splendidement illuminé quand on y célébrait les offices,
et le chœur passait pour un des meilleurs qu'on eût
jamais entendus. C'est là que le tribun venait, sans
sortir de son palais, remplir ses devoirs de chrétien et se
donner le plaisir, fort peu chrétien, de voir les barons
qu'il avait vaincus forcés d'assister aux services debout,
les bras humblement croisés sur la poitrine, le capu-
chon rabattu, dans une attitude pleine de crainte et
d'abattement. Un prodige acheva de jeter la consterna-
lion parmi ses ennemis : une femme accoucha de deux
enfants attachés par le milieu du corps et dont le plus
grand semblait absorber le plus petit. On y vit un signe
évident que le peuple, devenu le plus fort, allait détruire
complètement la noblesse.
Rienzo abolit certains impôts vexaloires qui pesaient
90 COLA DI RIENZO.
principalement sur le peuple : les droits de péage
furent réduits ou supprimés ; les impôts de consomma-
tion sur le pain, sur le vin, disparurent. Pour remplacer
ces sources de revenus, le tribun eut recours à une
gestion plus économique des deniers publics et sur-
tout à une perception plus rigoureuse des autres
impôts.
La taxe des feux, sorte d'impôt foncier qui existait
également en France à cette époque, n'élait perçue que
fort irrégulièrement; elle s'élevait jadis à vingt-quatre
deniers par habitation, soit à un peu plus d'un carolin,
mais au temps de Rienzo bien des cités ne la payaient
plus, et dans les campagnes les seigneurs s'en appro-
priaient souvent le montant.
Le tribun résolut de mettre un terme à ces abus
et des émissaires chargés de percevoir cette taxe par-
coururent tout le pays soumis à Rome; partout ils
reçurent bon accueil : les habitants de la Toscane infé-
rieure, de la Campanie, du Littoral et môme ceux de
Sant Anliocca 1 , qui étaient tributaires de Rome, s'em-
pressèrent de fournir l'argent exigé par le tribun, car
ils étaient certains que Rienzo en ferait bon usage. Dans
les campagnes, les vassaux des barons payèrent un
carolin d'or par feu, et les seigneurs eux-mêmes, qui
auparavant s'étaient toujours soustraits à cet impôt,
durent se résigner à le subir. L'argent affluait de
tous côtés ; c'est à peine si l'on avait le temps de le
compter.
Seul, au milieu de cet empressement général à obéir
4 . Peut-être est-ce l'île S. Antiocca, voisine de la côte sud-ouest de la
Sardaignc.
POLITIQUE INTÉRIEURE DU TRIBUN. 91
aux ordres du tribun, Giovanni di Vico, préfet de Rome
et seigneur de Viterbe, refusa de se soumettre. Cola di
Rienzo lui accorda trois jours pour faire amende hono-
rable en présence du peuple assemblé, le menaçant des
plus grands châtiments s'il n'obéissait pas. Giovanni ne
tint nul compte de cet ordre ; le tribun le déclara alors,
devant tous les citoyens réunis en parlement, déchu de
sa charge, de ses dignités et de ses titres ; l'appela par
son nom, Giovanni di Vico, ce qui passait pour une
sanglante injure; le qualifia de fratricide; le somma de
rendre la forteresse de Rispampano 1 , qui appartenait
au peuple romain ; et finalement lui déclara la guerre.
Pour éviter toute compétition au sujet du titre de préfet
de Rome, il se réserva cette charge.
1. Rispampano ou Rocca Rispampano se trouve au sud de Toscanella.
CHAPITRE VIII
GUERRE CONTRE GIOVANNI Dl VICO ET SES CONSÉQUENCES
En cherchant à faire rentrer dans le devoir le préfet
par la force des armes, Rienzo se lançait dans une dan-
gereuse aventure, car une défaite ou même un échec
eût été fatal à son autorité à peine établie 1 . Or Giovanni
passait pour un guerrier intrépide; la vie de brigan-
dages qu'il menait, ses luttes incessantes avec les cités
et les seigneurs voisins l'avaient accoutumé au métier
des armes; il pouvait, grâce à ses richesses, soudoyer,
comme il le lit d'ailleurs, de nombreux mercenaires ;
de plus, la majeure partie de la noblesse romaine était
de connivence avec lui, et ses sujets, surtout les habi-
tants de Viterbe, montraient, quelque étonnant que cela
paraisse, un grand attachement pour leur maître malgré
sa cruauté; ils avaient accueilli très froidement la lettre
par laquelle Rienzo leur annonça, dès le 24 mai, les
événements qui venaient de s'accomplir.
Les empiétements de Giovanni étaient incessants et
néanmoins il savait se concilier les bonnes grâces du
Saint-Siège; ainsi, l'année précédente, il avait eu une
querelle avec le pape au sujet de Yetralla, petite ville
i . U chute de Cerroni fut en grande partie causée par raTortement de
I expédition des Romains contre le préfet. Voir chapitre xx?.
GUERRE CONTRE GIOVANNI DI YJGO. 93
qui faisait partie du domaine de l'Église 1 et qu'il
voulait acheter à Andréa Orsino; Clément VI s'était
énergiquement opposé à la cession de cette place et en-
joignit 1 aux barons romains de l'empêcher au besoin
par la force. Le préfet ne tint aucun compte de cette
menace et s'établit à Vetralla; il trouva moyen cepen-
dant d'apaiser la colère du pape. Peu après, nous le
trouvons en guerre avec le recteur du Patrimoine; la
ville d'Orvieto s'était liguée avec lui. Cette fois encore
il réussit à conclure une paix avantageuse 3 (14 jan-
vier 1347); bien plus, il obtint de ce même recteur, au
moment de sa lutte contre le peuple romain, des secours
en hommes et en argent. Le recteur de la Campanie
lui fournit également des subsides.
C'est de quoi se plaint violemment le tribun dans la
lettre suivante, adressée au pape le 7 juillet, au plus
fort de sa lutle contre Giovanni di Vico :
«Les pauvres sont satisfaits, les faibles se réjouissent,
dit-il, les Romains ont juré de défendre le bon état
jusqu'à la mort; deux hommes seulement s'opposent à
nos efforts, tous deux fratricides, coupables de tous les
crimes, rebelles à l'Église, Giovanni di Vico et le comte
de Fondî *. Ce qui nous est plus douloureux à dire et sur-
tout à supporter, c'est que les obstacles que nous ren-
controns pour les faire rentrer dans le devoir, nous
viennent des représentants de Votre Sainteté dont nous
étions en droit, au contraire, d'espérer la bienveillance:
1. Au sud de Viterbe, sur le bord du lac de Vico.
2. Le 22 août 1546.
5. Grâce aux bons offices de Giordano Orsino, capitaine du Patrimoine,
et de Guido.
4. Le comte de Fondi avait refusé de reconnaître Rienzo. Voir cha-
pitre un.
*4 COU W RIENZn.
le gouverneur du Patrimoine, oublieux des maux que
Giovanni a causés à l'Église, s'est ligué avec lui contre
nous et lui fournit des secours sansdroitet sans raison ;
le gouverneur de la Campanie, Alniengo, agit de même.
11 ne faut pasque vous ignoriez plus longtemps la conduite
de deux de vos serviteurs, qui trahissent ainsi leurs
devoirs. Nous aurions gardé volontiers le silence, mais
leurs crimes sont connus de tous; Dieu nous est témoin
qu'ils ont une passion insatiable pour l'argent et ne
montrent aucun zèle pour les intérêts de Votre Sainteté,
de l'Église et de la justice. Loin de là, ils prennent tou-
jours le parti des tyrans contre les malheureux qui
réclament leur appui et les forcent souvent à s'exiler.
Le gouverneur de la Campanie a acquitté, pour un peu
d argent, deux assassins qui, après avoir violé une de
leurs parentes, Pavaient lâchement massacrée avec ses
enfants; il a de même absous le comte de Fondi, qui
cependant a fait mettre à mort Ceccano et Rainaldo de
Murolo et a laissé égorger sur ses terres plus de cent
croisés qui se dirigeaient vers Smyrne; enfin il n'impose
d'autre châtiment a un parricide qu'une amende de cent
florins. Le frère de ce serviteur infidèle, ÀngelodeMon-
teleone n'a pas craint de s'engager au service de Louis
de Hongrie, votre ennemi. Nous vous supplions donc
avec respect et humilité, mais avec instance, de donner
des ordres à ceux qui commandent en votre nom, afin
que ces scandales prennent fin.
« Nous ne pouvons, dit-il en terminant, vous cacher
une coutume abominable qui s'est introduite parla faute
de ceux qui représentent votre autorité : les magistrats
subalternes, délégués dans les petites villes et dans les
places fortes, ont l'habitude d'oÔr^nx coupables de les
GUERRE CONTRE GIOVANNI Dl VICO. 95
acquitter moyennant un peu d'argent et se hâtent de ter-
miner les procès de cette façon, afin de prévenir l'arrivée
des juges et de s'approprier indûment le montant des
amendes; ainsi pour dix florins ils rendent la liberté à
un meurtrier; les juges, quand ils arrivent, ne peuvent
plus poursuivre les criminels et cette impunité augmente
leur audace. »
Rieuzo ne fut pas pris au dépourvu par la résistance
du préfet. 11 avait eu soin d'organiser militairement la
ville et d'exercer les citoyens au maniement des armes,
car il comprenait bien que la résignation des nobles
n'était qu'une feinte destinée à cacher leurs agissements
secrets et à endormir la défiance du peuple, que tôt ou
tard ils tenteraient un suprême effort pour reconquérir
ce pouvoir, dont ils avaient tant abusé et qui leur était,
par conséquent, si cher, et qu'il n'y aurait de sécurité
pour le bon état que du jour où une victoire rem-
portée sur les ennemis de la liberté démontrerait à
tous la force du peuple et son ardeur à défendre ses
droits.
Chaque quartier devait fournir un contingent de ca-
valiers et de fantassins : les cavaliers, au nombre de
trois cent vingt-cinq, formaient un corps d'élite; le tri-
bun leur donna des chevaux de combat richement har-
nachés et caparaçonnés, des roussins, pour porter leur
équipement, des armures neuves d'un travail remar-
quable et une solde ; les fantassins, choisis parmi les
jeunes gens les plus robustes et les plus vaillants de la
ville, reçurent des armes et une paye relativement éle-
vée, ils durent prêter serment et se tenir toujours prêts
à partir au premier signal donné par la cloche d'alarme
duCapitole; Rienzo les répartit en treize compagnies,
c>?cr*5fcclir.: awx tr*:ie quartier* et ayant chacune
la as^n {z*** n:«i:-re de haros* 1 s'enrôlèrent dans
lancée c« :«<i:4t« soi: par crainte, soit par ambition,
ce. o:a=3e ils êtaieat les seu's qui eussent quelque
cc££i:n£jld>;? de Fart militaire, Rienzo fut contraint
p«^^ ::..; ursce Wur o>r.5or le commandement de
ses tr:cr*s^ Jjrmîs es effet ii ne trouva dans le peuple
d'iociz» carvjl !>e de eve luire une année et lorsque,
; * jt> tari, !;:rs !cs a; :!^> eurent abandonné sa cause, il
<e *i; c:L\s* d'avoir recours à des chefs mercenaires
çui. :- N moquent venu* ou bien restèrent inactifs, ou bien
A c*-:;e arir.êe essentiellement romaine et relative-
u>>ui frru\ eu êcarvï à la faille population de la ville,
sej^i^nirent des tnxi[vs auxiliaires. Les habitants de
Cornet >, dont tiiovanni di Yico «renaît singulièrement
le oaimecw» envièrent au tribun tous les soldats
*:,>£• ils pouvaient disposer, m)q$ la conduite de leur
se:.::KHi!\ Manfredo: Fervmse fournit soixante cavaliers;
Todu Nanti* mirent également des troupes à la disposi-
tion de Rienco, qui se tn>uva avoir ainsi sous ses ordres
mille cavaliers et six mille tantassins; il n'y avait pas
un seul nicrvvnaire dans leurs rangs et tous étaient
animés d'une èjale haine contre la tyrannie des barons
et dune rçale conviction qu'ils travaillaient à l'affran-
chissement commun: un tel spectacle était rare alors en
Italie.
Pour êuter toute tentative de revolte de la part des
nobles pendant l'absence des milices, le tribun en fit
t, \w p*£t m.
GCERRS G03TKE GI0YA5M M UCW. 01
mettre en prison un grand nombre : Gionlano et Rinaldo
Orsini, Gîordano di Marino, Stefano Colonna, Buccio,
enfin tous ceux dont il redoutait l'audace. Suivant un
usage fréquent alors, il offrit mille florins de Pérouse à
celui qui lui apporterait la tête de son adversaire.
Le commandement suprême de l'armée fut confié à
Cola Orsino, seigneur du château Saint-Ange; Rienzo
lui adjoignît Giordano Orsino comme conseiller et
peut-être aussi comme surveillant. Les Romains étaient
pleins de confiance et d'ardeur, et le tribun résolut d'en-
vahir sur-le-champ le territoire de Giovanni. Pour lui,
il attendit à Rome que les événements rendissent sa pré*
sence nécessaire sur le théâtre des hostilités.
Le mois de juin lirait à sa fin quand l'armée se mil
en marche; la première ville qu'elle rencontra sur son
chemin, après Sutri, fut Vetralla, qui appartenait,
comme nous l'avons dit, au préfet. A peine arrivés sous
ses murs, les Romains se mirent en devoir de ravager
sans merci les champs et les fermes d'alentour; les
habitants, saisis de terreur, ouvrirent le lendemain
leurs portes aux assiégeants, mais la garnison se réfugia
dans la citadelle qui dominait la ville. Pour s'en rendre
maître, il fallut entreprendre un siège en règle.
Or, l'usage de lapoudre était encore inconnu en Italie
à celte époque, car, bien que Villani en parle dans sa
description de la bataille de Crécy, il semble démontré
que l'on n'en fit point usage dans ce pays avant l'année
1380. Les Romains attaquèrent donc la forteresse sui-
vant les anciens principes, qui n'avaient guère varié
depuis Jules César, et, à grand renfort de catapultes et
de balistes, ils couvrirent les remparts de pierres, de
morceaux de fer et de plomb, de matières incendiaires
7
5» Ci H M3*\
<k ..u:. sorte; pcis, quizd les soldats do Giovanni,
a-xai L^s soiîsceue ^rrle de prv>jectiles, semblèrent hors
d\:it de d-ifen-ire i\*"»nxlie des mors, ils roulèrent
devant une de> fortes nn immense bélier en bois, qu'ils
avaient coct&nit sur place. La nuit étant survenue pen-
dant Fop*raû ?n. ils eurent l'imprudence d'abandonner
leur macLine. que les assiégés se hâtèrent d'inonder
d*hui*\ de poix, de soufre, de térébenthine enflammés.
Le lendemain matin, les Romains ne trouvèrent plus
qu'un monceau de cenire- Quelque peu découragés par
celle mésaventure» ils renoncèrent à s'emparer de vive
force de la citadelle et se bornèrent à ravager svstéma-
tiquement le pays, jusque sous les murs de Yilcrbe,
brûlant les maisons, sciant les arbres, coupant les pieds
de vigne et saccageant les champs couverts de blé et de
lin prvts à èlre récoltés; les dégâts s'élevèrent à qua-
rante mille florins. In détachement de l'armée alla
assiéger Bieda, petite forteresse au nord de Vetralla,
tandis qu'un autre se dirigea sur Rispampano.
Les habitants de Viterbe tremblaient pour leurs vies ;
ils priaient et suppliaient Giovanni de céder, mais le
hautain seigneur s'obstinait dans sa résistance. Il alla
chercher des mercenaires jusqu'en Lombardie. Rienzo,
instruit de ce fait, écrivit aux Florentins : « Giovanni
di Vico, ce traître infâme, ennemi de Dieu et des
hommes, a recruté des soldats en Lombardie pour
attaquer Rome et attenter ainsi à la sécurité de toute
l'Italie ; mais* nous l'espérons bien, le peuple et le
Saint-Esprit sauront repousser ses attaques. Nous vous
demandons, au nom de votre amitié, d'interdire aux
troupes de Giovanni l'accès de votre territoire, car il est
notre ennemi et, par conséquent, le vôtre. Si vous y
GUERRE CONTRE GIOVANNI DI VICO. 99
consentez, vous nous rendrez un plus grand service
qu'en nous envoyant deux cents cavaliers. » (18 juillet.)
Cependant le siège de Vetralla traînait en longueur,
la chaleur était devenue accablante, les auxiliaires com-
mençaient à se lasser, tandis que le préfet voyait grossir
chaque jour le nombre de ses soldats. Rienzo résolut de
prendre en personne le commandement de son armée et
il se disposa à partir de Rome avec un corps d'élite. À
cette nouvelle, Giovanni tint un conseil de guerre et,
sur l'avis de ses capitaines, prit le parti de demander
la paix. Le vice-recteur du Patrimoine se chargea d'en-
gager les pourparlers; Giovanni consentit à tout ce
qu'exigea le tribun et un accord préliminaire fut signé
le 16 juillet.
La nouvelle en fut aussitôt apportée à Rome par un
frère hospitalier d'Assise, Àcuto, qui, grâce à sa vie
exemplaire et à sa générosité, était entouré d'une
grande vénération; il avait de plus, disait-on, con-
tribué au rétablissement de la paix. Monté sur un âne,
vêtu d'un manteau blanc, la tête couronnée d'olivier,
un rameau d'olivier à la main, il arriva sur la place du
marché 1 précisément au moment où Cola di Rienzo
karanguaitle peupleet l'encourageait à continuer la lutte.
Lorsqu'on vit apparaître Acuto au fond de la rue, la
foule curieuse et inquiète se précipita à sa rencontre;
et lui, du plus loin qu'il aperçut le tribun, de s'écrier :
« Kispampano est à toi! » Les Romains, pleins de joie,
Grent retentir les airs de leurs acclamations.
Rienzo affirma que, la nuit précédente, il avait vu
en rêve ce qui allait arriver; il semble plus probable
1. Probablement la place Campo di Fiorc.
100 COU Dl MEMO.
que, prévenu à l'avance par Àcuto, il avait préparé,
fort habilement d'ailleurs, toute cette mise en scène.
Aussitôt les préliminaires signés, le préfet vint à
Rome, accompagné de son fils et de soixante hommes
d'armes. 11 se présenta au Capitole ; admis en laprésenec
du tribun, il se prosterna à ses pieds, le serra dans ses
bras et implora sa miséricorde, jurant, sur le corps du
Christ et sur la bannière de Saint George, obéissance
et respect au peuple romain et à son chef. Rienzo, qui
se méfiait, non sans raison, des bruyantes démonstra-
tions de son adversaire, fit fermer les portes du Capitole,
sonner la cloche et, lorsque les citoyens se trouvèrent
réunis, il leur annonça que Giovanni venait de faire
acte de soumission, qu'il promettait de restituer au
peuple romain tout ce qui lui appartenait et demandait
humblement l'oubli de ses fautes. Le peuple s'en remit
à la décision du tribun, qui non seulement consen-
tit à pardonner à Giovanni, mais lui rendit sa charge
de préfet ainsi que tous ses titres et en ajouta même de
nouveaux. Néanmoins, il le retint prisonnier au Capitole
et laissa l'armée romaine devant Vetralla, jusqu'à ce
que la forteresse de Rispampano eût été remise entre
les mains du syndic du peuple romain. Quand cette
clause fut exécutée, Rienzo licencia l'armée; les auxi-
liaires s'en retournèrent aussitôt chez eux, tandis que
les soldats romains rentraient dans la ville (22 juillet),
la télé ceinte de couronnes d'olivier, au milieu des
transports de joie de leurs concitoyens; des arcs de
triomphe en feuillage furent dressés sur leur passage:
lo^nies étaient jonchées de fleurs. Les Romains se
% nt revenus au temps des Sci pions.
les clauses déjà mentionnées (cession de Ris-
GUERRE GOSTRE G10VASU Di T1CO. 101
pampano, soumission dn préfet au peuple), il était sti-
pulé dans le traite de paix 1 que les Romains ne confis-
queraient point les biens que Giovanni possédait à
Rispampano, n exigeraient de lui aucune réparation
pécuniaire ou autre pour les dommages causés pendant
Signature de Cola di Rieozo. «.Traité de paix «toc Giovanni di Vico.)
les hostilités, et lui rendraient tous les titres et toutes
les dignités dont le tribun l'avait déclaré déchu; par
contre, le préfet s'engageait à payer la somme de
cinq cents livres que Rienzo avait promise, sous la foi
du serment, à la famille d'un soldat romain tué en com-
battant. Un iils de Giovanni demeura en otage.
Le jour de la rentrée triomphale des troupes, Rienzo
écrivait aux Florentins : « Vous vous êtes intéressés à
nos malheurs, il est juste que vous soyez informés des
succès que le ciel nous envoie. Giovanni di Vico a fini
1. Cet instrument existe à Bologne, revêtu de la signature du tribun,
dont nous donnons le fac-similé ; il portait aussi le sceau de Rienio, mais
le temps Ta détruit et Ton n'en voit plus que la place.
i^.. hî<bs TiTrc* reçu aTec clémence et
Ju i^iifc r^ii^ i ?» :«»*il> rf ses dignité>. Nous vous
ciiOfr 0* :■* ra* * «rs it«i lut pour nous et tous
àf xs ia T j*r i*s soldats que tous nous aTez
--■•i-r £amja.nfef~ rL :wïl~: is ;«ple romain de faire
«T'ii'^'ixaiK'ï : "rssi. if >.■* f-rres renaissantes, aTait
mr: il ïi« •> i ït^i*: z»>irun: elle eut un grand
?«M' >**!!iD**i ' r»j< :.«. r ITi'Ie. Tous ccut, et ils
"iMca-. ï-ai.:r»<cL r:^ inic^S eu à se plaindre de
: .i •.Ti.ii" i.. V»\. iriTtiu.LnKiî à sa défaite et accla-
id-^-ï î.; :> ■: •-:«£! "-i- s^-teur, un Tengeur; les
*». ^ r •:«:.. ;^s J. r- n:re e: de la Toscane, qu'il
!!•••• j* -j sa :.< r^v*?, k-: jç-1-.rvnî ]a nouTelle de sa sou-
ii ss« it j-;c i" i*.i*: j -s 'ie j--ïe que le succès de
* kij: ti. T«trx ;"-> i^vrula. O'^nt au pape, il ne
» m» iirra ?***> ses sec 1~- n:s^ mis îl dut Toir sans re-
^.•. ."i':4^-mc., JT*2 hv^rae qu'il aTait considéré si
1 1?^ LOT7S t\ i >i vsce tir* comme un ennemi dange-
\ > ï«s-vi^ £» I-:~r *\-.è furent fort déconcertés en
x 1 1 i. r ics Ver?, ce c- n îe moins puissant, obligé
* j. ■ c ^- . <r li cirac«ce da chef du peuple. Ceux
c* vcsxv i •;«::: ios <rhl:ea«x sur le territoire romain et
*o V> jvj v«.;: pas eitvVnî livrés aux délégués du peuple,
s^itticvs^rv^. vk le faire» entie autres Giovanni Orsino,
V -o^v-ur i\0.,::»\ celui d'Orrieto, et bien d'au-
.re< % \:s t :n. I\>pulente cité de Ceri 1 , Monticelli*,
GUERRE CONTRE GIOVANNI DI VICO. 103
ïïforchiano, Civita-Vecchia, Piglio 1 , Porto, à l'embou-
chure du Tibre, reconnurent la suzeraineté de Rome;
le duché de Soria * et quelques villes de la Campanie
suivirent cet exemple, en sorte que, dans tout le pays
situé entre la mer et les premiers contreforts des
Apennins, de la frontière de la Toscane jusqu'aux envi-
rons de Gaëte, il n'y eut pas un pont, pas une route,
pas un château fort, pas une cité enfin, dont le peuple
romain ne fût rentré en possession, grâce à l'énergie de
son chef. La commune de Fano 5 , malgré sa proximité,
et le comte de Fondi refusaient seuls de reconnaître
l'autorité de Rome. Tels furent les résultats de cette
courte expédition qui coûta aux Romains peu d'hommes
et encore moins d'argent 4 .
Rienzo n'abusa pas de la crainte qu'inspiraient ses
armes; il sut tout au contraire gagner l'amitié des
cités que Rome avait forcées à reconnaître sa supré-
matie, tantôt en réduisant, tantôt en transformant, de
manière à le rendre moins humiliant, le tribut qu'elles
(levaient payer. Ainsi, depuis 1259, Tivoli était astreinte
à envoyer à Rome, chaque année, mille livres, et même,
dans la suite, mille florins ; Toscanella devait également
fournir deux mille mesures de blé ou mille livres;
Corneto une redevance en nature; le tribun abolit ces
obligations et exigea seulement que les villes tributaires
1. Piglio, au nord d'Anagni.
2. Soria ou Soria no, près de Viterbe.
5. Probablement Fia no, au nord de Rome.
4. Si Ton en juge par ce que dépensèrent les Romains en 4300 durant
une guerre contre les mêmes adversaires ; les habitants de Viterbe, ayanl
été vaincus, durent payer les frais de l'expédition qui ne s'élevèrent pas*
à plus de vingt-cinq mille livres. Comme nous l'avons déjà dit, il n'y avait
pas de mercenaires dans l'armée des Romains.
l*i COU M RflSZO.
envoyassent tous les ans, à l'église du Capitale, cent
livres de cire. Velletrî, après avoir soutenu avec des
fortunes diverses de longues luttes contre Rome, avait
fini par être obligée a recevoir un podestat romain ; sur
la prière de ses habitants, Rienzo leur rendit toutes
leurs libertés „ moyennant une somme d'argent.
Ainsi se trouvait en partie réalisé ce qu'avait rêvé le
tribun durant ses longues méditations au milieu des
ruines de Rome : sa patrie était libre et son autorité re-
connue sur tout le territoire romain, la paix, la sécu-
rité, régnaient partout, et la justice triomphait au nom
du Saint-Esprit.
CHAPITRE IX
POLITIQUE EXTERIEURE DU TRIBUN
Après avoir affranchi sa patrie de l'oppression des
grands, le premier et le plus constant souci de Rienzo
fat de lui assurer la prépondérance à laquelle sa gran-
deur passée, à défaut de sa puissance actuelle, lui don-
nait droit et de délivrer l'Italie de toute ingérence
étrangère. Devançant le cours des siècles , il aurait pu
prendre , lui aussi , pour maxime cette parole célèbre
« l'Italia farà da se ». Son rêve était de rendre enfin
l'Italie maîtresse de ses destinées sous la direction d'un
empereur italien, si ce n v est même romain, et sous la
protection d'un pape, résidant à Rome; rêve brillant
mais irréalisable, il le comprit lui-même, quelques
années plus tard, quand il alla solliciter l'appui de
l'empereur d'Allemagne pour rétablir la paix dans son
pays. Mais alors, dans toute la fraîcheur de ses pre-
mières illusions, il se lança sans hésitation dans celte
périlleuse entreprise.
Il fallait tout d'abord mettre un terme aux que-
relles intestines qui, depuis si longtemps, déchiraient
l'Italie, la ruinaient et servaient de prétexte aux en-
vahisseurs ; pour atteindre ce résultat , il s'efforça
d'établir entre toutes les cités et tous les peuples de
106 COLA DI RIESZO.
la péninsule une sorte de fédération : chaque État,
chaque ville aurait conservé ses lois, son gouverne-
ment, son indépendance, mais l'Italie entière se fût
trouvée unie au moment du péril, prêle à défendre sa
liberté et à faire respecter ses droits 1 . La direction de
cette ligue revenait de droit à Rome et c'est par ce
moyen que Rienzo comptait lui rendre une partie de sa
puissance. Déjà de pareilles fédérations avaient été for-
mées en présence de l'étranger 1 , et grâce à elles l'Ita-
lie fut quelquefois sauvée, mais elles ne duraient jamais
plus longtemps que le péril qui les avait fait naître;
les haines intestines reprenaient promptement le des-
sus et les alliés d'un jour devenaient les ennemis
acharnés du lendemain. Le tribun tenta d'asseoir sur
des bases solides, d'organiser d'une façon durable une
semblable ligue, et, pour n'être point nouvelle, sa con-
ception n'en eût pas moins assuré, s'il avait pu la
réaliser, la tranquillité et le bonheur de l'Italie. Ce fut
vers ce but que tendirent, dès les premiers jours, tous
ses efforts, et sa politique extérieure n'eut pas d'autre
mobile.
Mais Rienzo allait avoir à lutter contre bien des
obstacles : il devait ménager des susceptibilités tou-
jours en éveil, des ambitions étroites autant qu'insa-
tiables, des rivalités sans nombre, des haines parfois
cachées, parfois ouvertes, mais toujours implacables;
il lui fallait concilier des intérêts multiples et souvent
opposés; en un mot, faire disparaître l'antagonisme de
cette foule do cités et de petits États qui se disputaient
1 On sait qu'A ris! i do avait rêvé et en partie réalisé une semblable
confédération entre les cités grecques, après la bataille de Platée,
tf. Ligue* lombarde en 1170.
POLITIQUE EXTÉRIEURE DU TRIBUN. 107
la possession du sol, le commerce, la suprématie, et
y substituer une sorte de confraternité, d'aspiration
commune vers un même idéal : l'intérêt supérieur de
l'Italie. Pour surmonter tant de difficultés accumulées,
Rienzo aurait eu besoin de l'astuce d'un Machiavel, de
la finesse d'un Médicis, de la ténacité indomptable d'un
Grégoire VII; mais il était loin de réunir toutes ces
qualités. Peu versé dans les subtilités qui formaient
alors le fond de la politique, il manquait de cette
énergie soutenue qui est le propre des âmes vraiment
fortes, et de la modération, de la mesure sans lesquelles
rien de durable ne se fonde; il avait, il est vrai, des
sentiments élevés, généreux et une puissance de séduc-
tion extraordinaire, jointe a une foi aussi profonde que
sincère dans le caractère éminemment divin de sa mis-
sion; il fascina plutôt qu'il ne convainquit ses compa-
triotes, et c'est pourquoi son triomphe fut aussi écla-
tant qu'éphémère. L'Italie, un instant séduite par cette
brillante vision et qui avait cru toucher au port de salut
que lui montraient de loin les poètes, retomba dans
cet état de déchirements et d'anarchie où elle devait
gémir si longtemps; l'heure du relèvement n'avait pas
encore sonné pour elle !
D'abord Cola di Rienzo ne rechercha l'adhésion que
des villes du centre , dQnt la sympathie pour Rome
était connue : Pérouse, Orvieto, Sienne, Florence même,
et ce ne fut que plus tard qu'il voulut faire entrer
dans la confédération l'Italie entière. À peine élu, il
écrivit officiellement à quelques cités voisines pour leur
faire part de la révolution qui venait de s'accomplir
et leur demander leur appui. Voici le texte, de
la lettre adressée aux citoyens de Viterbe ; toutes les
t fe COU H BJETO.
autres ^nt KbvLées en termes presque identiques :
* Par b sràee de Noire Seigneur Jésus-Christ,
Nicolas, juste et miséricordieux, tribun de la liberté,
de b paix et de b justice, libérateur de la sainte répu-
blique romaine, aux noble» et sages citoyens, aux
podestats, capitaines, conseillers, s; ndics et gouverneurs
de b eue de Viterbe. en Toscane, Bile et alliée du
peuple romain, salut, paix et justice.
Nous portons à votre connaissance le don précieux
que le Saint-Esprit a daigné accorder à notre sainte
xi.'.e et à tous les peuples d'Italie, qui en sont comme
les membres, le jour à jamais béni de la Pentecôte.
Par b »4u:e »îes nobles, coupables autant que cruels,
notre malheureuse cité et tout son territoire étaient
p'.oniës dans b douleur et b désolation. Il n'y avait
plus de justice; la paix était bannie, la liberté mécon-
nue, b sécurité de tous détruite, b vertu méprisée,
b miséricorde, la piété honnies; non seulement les
étranswrs. mais les habitants eux-mêmes étaient en
bulle aux vexations et aux rapines des barons sur
tertv comme sur mer; les pèlerins effrayés ne venaient
plus visiter les reliques de nos bienheureux conci-
toyens saint Pierre et saint PauK les premiers des
apôtres, ainsi que les tombes de tant d'autres martyrs,
qui ont arrusé cette ville de leur sang. On ne saurait
sYtonner après cela de nos malheurs.
* Kl vous-mêmes* ne vous envoyait-on pas un
podestat qui vous opprimait % et n'exigeait-on pas
de vous des subsides écrasants en hommes et en
argent ?
w Ne pouvant plus supporter sa misère, le peuple nous
a chargé en parlement d\ mettre un ternie et il nous a
POLITIQUE EXTÉRIEURE DU TRIBUN. 109
accordé dans ce but un plein pouvoir. Nous voulons ré-
tablir partout la paix et la justice ; c'est pourquoi nous
vous convions à rendre grâce avec nous au Saint-Esprit
ainsi qu'aux apôtres, et à partager avec nous la faveur
que nous avons reçue d'eux. Nous vous prions en outre
d'assembler le peuple à son de trompe et de lui don-
ner des armes, afin qu'il puisse nous aider à abattre
l'orgueil des tyrans et des rebelles, qui ont l'audace de
s'opposer à l'établissement du bon état.
« Dans les trois jours qui suivront la réception de
celte lettre, nous vous demandons d'accréditer auprès
de nous deux ambassadeurs en vue de la réunion d'une
assemblée qui sera composée des représentants de
toutes les cités de la province romaine et qui aura pour
mission de rétablir l'ordre et la paix. Nous vous prions
également de nous envoyer un jurisconsulte, qui nous
guidera de ses conseils et recevra les honoraires et les
présents d'usage.
« Fait au Capitole, le 24 mai 1347. »
Le 7 juin, il écrivit dans le même sens à Modènc
et à Lucques ; sa lettre se termine par ces mots : « du
Capitole, où nous siégeons en toute justice. » Le
même jour, il annonça aux Florentins son élévation au
pouvoir, réclamant, comme à Viterbe, l'envoi de deux
ambassadeurs et d'un légiste.
On voit que le plan de Cola di Rienzo était d'instituer
une assemblée où toutes les cités de quelque importance
(levaient être représentées et dans laquelle chacune
aurait eu le même nombre de voix; cette assemblée eût
été appelée à discuter et à trancher toutes les querelles
des villes confédérées. Outre ce rôle d'arbitre, le tribun
lui réservait une mission plus élevée, celle d'examiner
HO COLA Dl RIENZO.
les questions d'ordre général l et de représenter l'Italie
vis-à-vis des nations étrangères. Dans ce grand conseil,
il eût trouvé moyen sans doute de donner à Rome voix
prépondérante, comme il le fit plus lard dans l'as-
semblée qui devait être chargée d'élire un empe-
reur \
A côté de ce conseil, le tribun méditait de créer un
tribunal suprême, sorte d'aréopage composé des plus
habiles jurisconsultes de l'Italie, auquel il aurait soumis
les difficultés d'ordre juridique qui pourraient s'élever
entre les cités, ainsi que les litiges entre citoyens. Comme
on le voit, les fonctions de ces deux assemblées étaient
bien distinctes.
Vers la fin de juin, Rienzo envoya à Florence cinq
ambassadeurs : Pandolfuccio Guido de' Franchi, Matteo
di Beanni, Francesco, surnommé l'esclave des Baron-
celli 3 , Stefanello dcsBoezi, Pandolfo Franco. Le conseil
de la ville les reçut le 2 juillet avec le cérémonial
accoutumé 4 ; Pandolfuccio parla le premier!
« Florence est fille de Rome, dit-il, votre sagesse, votre
prudence, que le monde admire, l'esprit de justice dont
s'inspirent vos lois, les hautes vertus qui honorent vos
concitoyens, attestent clairement votre illustre origine,
et Rome s'écrie en voyant votre félicité, comme jadis
Salomon : « Le bonheur de mes enfants me remplit
\. Voir page il G.
2. Voir chapitre xv.
o. Plusieurs membres de celte famille habitaient Florence, où ils occu-
paient une situation élevée; voir aussi chapitre xxv.
4. Les trois discours qui suivent se trouvent dans un manuscrit de la
Bibliothèque nationale (fonds italien 557) cité par Baluze; il porte le titre
de : Canzone morali. Papencordt y fait allusion dans l'appendice de son
ouvrage, en exprimant le regret de n'avoir pu, faute de temps, le con-
sulter. Ce manuscrit contient en outre la lettre de Rienzo à Viterbe.
POLITIQUE EXTÉRIEURE DU TRIBUN. 111
« d'allégresse». Cette parenté a été la source d'une longue
amitié entre nos deux patries ; vous serez donc heureux
d'apprendre la bonne nouvelle que nous vous appor-
tons : Rome est enfin délivrée de la dure servitude
qu'elle endurait depuis tant de siècles. Si jamais peuple
fut plongé dans la douleur et les ténèbres, ce fut assu-
rément le peuple romain ! Enfin, le Tout-Puissant a
pris nos souffrances en pitié et, grâce à l'intervention
du Saint-Esprit, il a envoyé parmi nous, afin de nous
sauver, un homme vertueux et juste, un libérateur,
Nicolas, fils de Laurent, dont le nom prédestiné signi-
iîe : gloire éclatante.
« Nicolas, fils de Laurent, votre maître, ainsi que le
peuple romain, vous saluent et s'offrent à vous prêter
en toute occasion leur concours, pour défendre la
liberté et la justice. Dans ce but, notre maître aura
sur pied, au mois d'août, huit cents soldats dont cinq
cents sont prêts à marcher dès à présent; tous, sans
exception, sont tirés de l'élite de la noblesse romaine.
Adressez-vous à lui avec confiance, comme à un
père. »
Après lui, messire Malteo parla dans le même sens;
ensuite ce fut le tour de Francesco. Il s'excusa d'abord
de ce que, malgré sa jeunesse, il prenait la parole
devant une si vénérable assemblée, puis il renouvela
les témoignages d'amitié et d'admiration du tribun et
des Romains pour Florence, sœur et alliée de Rome, et
poursuivit : « Nous vous notifions la délivrance de
notre patrie, tirée de l'opprobre et de la servitude par
notre haut et puissant seigneur, Nicolas. Notre misère
était profonde, nos gouvernants donnaient l'exemple
des vices et de la cruauté, ils ne justifiaient que trop
112 COU DI R1ENZO.
le diclon : « Reclores, raplores 1 »; les femmes étaient en
pleurs, le peuple avait renonce à tout espoir, les pèle-
rins, les prêtres, assaillis, égorgés aux portes mêmes
de la ville, ne pouvaient plus sanctifier leurs âmes
dans nos temples. Rome, où Ton ne voyait ni richesse,
ni vertu, ni piété; Rome, mère de tous les vices et de
toutes les hontes, était devenue une caverne de bri-
gands, un repaire d'assassins, de parjures, de faus-
saires, et les plus noirs forfaits se tramaient à l'ombre
des autels. Dieu semblait nous avoir abandonnés; mais
souvent il est le plus près de nous, alors qu'il semble
être le plus loin. Il nous envoya Nicolas de Rienzo et le
peuple, à la vue de ses vertus, s'est écrié : « Tu seras
« notre sauveur et notre maître, délivre-nous, ordonne
« et tu seras obéi ; fais descendre la lumière sur ce
« peuple qui t'implore du fond des ténèbres, car l'heure
« de la délivrance est enfin venue! » Notre maître ac-
cepta le pouvoir; le Saint-Esprit l'inspira, comme il
l'inspire encore. 11 a rétabli partout Tordre et la justice.
Mais il lui faut lutter contre bien des obstacles pour
affermir le bon étal, qui est comme le prélude et la pré-
paration du jubilé, et afin de pouvoir extirper à tout
jamais les germes de rébellion et de perversité qui
subsistent encore, il vous prie de l'éclairer de vos sages
conseils et de lui envoyer, quand vous le pourrez, un
corps de cent cavaliers, dont il a le plus grand besoin;
le peuple romain vous en gardera une reconnaissance
éternelle. »
Le lendemain 5 juillet, Tommaso Corsini fut chargé
par la commune de répondre favorablement à cette
1. Gouvernants, dévorants.
POLITIQUE EXTÉRIEURE DU TRIBUN. 113
demande. Pandolfuccio l'en remercia abondamment,
mais dans la crainte que les Florentins ne s'en
tinssent à de vagues promesses, il les supplia d'en-
voyer sans retard les secours qu'ils s'étaient engagés à
fournir, leur rappelant les paroles de Jules César: Toile
moras, semper nocuit differre parafa. Florence consen-
tit, en effet, à faire partir sur-le-champ cent cavaliers
pour concourir à la défense du bon état, et en promit
d'autres, si besoin était ; mais la défiante république;
redoutant de s'engager plus qu'elle ne le voulait par
l'envoi d'une ambassade, fit quelques difficultés à ce
sujet et le tribun dut affirmer, pour lever ses scrupules,
que sa demande n'avait d'autre but que d'assurer d'une
façon durable la tranquillité de l'Italie, à l'état de la-
quelle nul moins que lui, avait-il soin d'ajouter,
ne songeait à apporter de changements. (Lettre du
22 juillet.)
Le 11 juin Cola di Rienzo fit part de son élection à
Guido de Gonzague ; en juillet, une ambassade solen-
nelle se rendit à Sienne, et cette ville envoya à Rome, le
22 de ce mois, cinquante cavaliers sous le commande-
ment d'un officier de haut rang. Ils devaient rester
trois mois au service du tribun, mais dès le 12 sep-
tembre ils étaient de retour à Sienne. Pérou se, qui
avait déjà envoyé soixante cavaliers à Rome, reçut éga-
lement le 15 juillet les envoyés de Rienzo et leur fit
le meilleur accueil. Le doge de Venise l , Luchino Vis-
conli, le marquis de Fer rare 1 , les régents du royaume
de Naples, reçurent fort bien les ambassadeurs envoyés
par le peuple romain.
i . Andréa Dandolo, élu en 1343, mort en 1354.
2. Obizco d'Esté, fils de Rainaldo. Voir page 115, note 1.
8
U4 OXA H UEXZO.
Les courriers chargés des missives de Cola di Rienzo
parcouraient le pays sans armes, n'ayant pour toute
sauvegarde qu'un petit bâton peint et argenté qui attes-
tait leur mission ; personne n'aurait osé les attaquer ;
partout on les accueillait avec joie, comme des libéra-
teurs. « Ce bâton, disait l'un d'eux à Rienzo, non sans
quelque emphase, cç bâton, symbole de votre autorité,
je Fai porté sur les routes et a travers les forêts; des
milliers de personnes se sont agenouillées devant lui et
l'ont embrassé avec des larmes de joie, car grâce à
tous les chemins sont sûrs et les brigands ont disparu. »
Chacun voulait rendre hommage au tribun dans la
personne de ses représentants ; Rienzo, craignant sans
doute que cet empressement ne provoquât des abus,
leur défendit sévèrement de recevoir, comme c'était
pourtant l'usage, de l'argent ou des cadeaux des cités et
des princes auprès desquels ils étaient accrédités : l'un
deux, un certain Tortora, convaincu d'avoir enfreint
cet ordre, fut marqué d'un fer rouge à la gorge.
Dès le commencement de juillet, la Toscane tout
entière avait répondu à l'appel du tribun : les dépu-
talions affluaient à Rome, la ville avait un air de fête,
les mots de paix et de concorde étaient dans toutes les
bouches et peut-être aussi dans tous les cœurs. On
vit arriver successivement les ambassadeurs de Flo-
rence, de Sienne, d'Arezzo, de Todi, de Terani, de
Spolète, de Rieti, d'Amelia, de Tivoli, de Velletri, de
Pistoia, de Foligni, d'Assise, etc. ; c'étaient tous des
citoyens renommés dans leurs villes pour leur savoir,
leur éloquence, leurs richesses; des marchands, des
juges, voire même des chevaliers. Les Vénitiens envoyè-
rent une lettre, marquée du grand sceau de la républi-
XT-'i: û^ JU^ !fcr. 7— - T ,*- — .I..1 - --I -I-pr -i 1
s
ArÎ3Li..\*!L. ;■ «zLiciit itj-'L" ~r~«-v r* r-»L. — ••■>- i"i
trifcsn a^-ct z^*~r-s; t^l^*- 7 !"!!!;. ri* >ml m: «r* ^ ^ •*-"
* «
des paroles les ;.^ ii-^isi^ ï s-a ^r:r£.
d lai enrova tr>is aLLÎ^&fcïnir^ : ^ ir:i*v: Ji -•«
l'ordre de Saint-Frm-r.. 1^, cxccc: in ^:\!x>:* ~~
1. Obîzzo d'Esté, seûueur e> fam. <t- : xa n'.,;i: ri .» a *rc : *
reconquit Modes* et Re*po. qû mnt acçurûesa î ses «oKr^ et 3* «
redouter par ses voisins. Mort eu lôdi.
2. Fdippino, fils de Louis de Goonrue, iiLl JLl-.=a=I rxûîae : »**►'
«e venger dune injure personnelle, il tua Fram-sc* Boaaowsi jus** H* 31 *
son frère (1328), et s'empara de Mantoue. où il f.uia b nuî^n de W«*
zzgue, qui devint si célèbre par b suite. Il s'allia à Lewis de lK>tuiK cl
mourut en 1358.
3. Jacobo était alors seigneur de Carrare; il se rendit plus Ur\l uuître
de Padoue en faisant assassiner Marsigtietto Pappafeva, qui gouvernait to
ville; il fut pourtant adore de ses nouveaux sujets et Pétrarque en l» 1 *
on pompeux éloge.
4. Prancesco, fils de Sinibaldo des Ordelaffi, passait pour cruel «4 «mil
calif : il résisla longtemps au cardinal Albornos et mourut a Vcuisc-, d«n»
b misère (1374).
5. Malatesta, seigneur de Rimini et de presque toute 1a Roiumims * *w
para d'Ancone en 1348. Vaincu et fait prisonnier par Alboruo», il dut n»
coonaitre b suzeraineté du pape. Mort en 1364.
116 COU DI RIENZO.
chevalier de haute noblesse, à éperons d'or 1 , et un juge
réputé pour sa science ; ils étaient suivis d'une bril-
lante escorte. Lorsqu'ils se trouvèrent en présence de
Rienzo, l'archevêque prit la parole et dans son exorde
il rappela ces paroles de la Bible ce Jonathas 1 envoya des
messagers à Rome pour renouveler amitié » ; il parla de
la satisfaction qu'éprouvait son maître à voir le peuple
romain heureux et libre et termina sa harangue en
suppliant le tribun de secourir le royaume deNaplcs,
que le roi de Hongrie voulait mettre à feu et à sang.
Rienzo lui répondit aussitôt en citant un autre passage
de la Bible, très voisin de celui que l'archevêque avait
pris pour texte : « Que les armes soient loin de nous
et que la paix règne sur la terre comme sur la mer ! »
11 ajouta : « Nous avons auprès de nous quelques con-
seillers ; nous leur communiquerons vos demandes et
vous ferons connaître ensuite notre décision. »
Cette réplique, faite avec tant d'à-propos, laissa le
prélat tout interdit, car il était loin de penser qu'un
laïque pût avoir une connaissance aussi approfondie
des Écritures saintes.
De. son côté, le duc de Durazzo faisait sa cour au tri-
bun et l'appelait même « mon très cher ami ». Les
régents du royaume de Naples le comblaient de présents
et s'efforçaient de gagner ses faveurs, car il avait été
convenu, d'un commun accord, que la querelle de la
reine Jeanne et de Louis de Hongrie lui serait soumise.
Louis n'était pas non plus resté inactif; il envoya au
4 . Les éperons d'or étaient un des signes distinctifs de la chevalerie ;
les valets d'armes les portaient en argent.
2. Jonathas, roi des Juifs, mort en 145 av. J.-C., liv. I des Macchabées,
chapitre xn.
POLITIQUE EXTÉRIEURE DU TRIBUN. 117
tribun une nombreuse ambassade, chargée de lui
demander son amitié et de lui offrir en retour l'appui
d'une troupe de cinq cents cavaliers, tirés de l'armée
qu'il réunissait en ce moment à Aquila. Les envoyés du
roi lui portaient une grande quantité de présents ; selon
l'usage, ils se firent précéder par des messagers qui
étaient eux-mêmes des personnages d'importance; ils
avaient des vêtements de velours vert tout garnis de four-
rures et de belles capes allemandes, dit le biographe.
Rienzo, afin de leur inspirer une plus haute idée de
sa puissance, leur donna audience un jour qu'il ren-
dait la justice au milieu d'un grand concours de peu-
ple. Quand on le prévint que les envoyés du roi de
Hongrie allaient paraître devant lui, il se fit apporter une
pomme en argent surmontée d'une croix et plaça sur sa
tête la couronne tribunitienne, puis il donna ordre qu'on
amenât les ambassadeurs et s'écria, quand il les vit
s'avancer : « Je jugerai tout le globe selon la justice, et
les peuples selon l'équité. » Désignant ensuite aux Ro-
mains les ambassadeurs : « Voici, dit-il, les envoyés
du roi de Hongrie, qui viennent demander justice pour
le meurtre du malheureux et innocent roi de Naples,
André. »
L'empereur d'Allemagne lui-même, Louis de Bavière,
cet irréconciliable ennemi du Saint-Siège, fit supplier en
secret Cola di Rienzo d'intercéder en sa faveur auprès
de Clément VI, car il craignait fort de mourir sans avoir
fait sa paix avec l'Église.
Jean V Paléologue, empereur de Constantinople, lui
envoya des ambassadeurs, et il n'y eut pas jusqu'au roi
d'Angleterre qui n'entrât en relations avec le chef du
peuple romain.
118 COLA DI R1ENZO.
Rienzo avait adressé une lettre à Philippe VI, alors
occupé à secourir Calais ; mais elle fut mal accueillie
par le roi de France, qui ne se souciait guère que le
pape quittât Avignon; un simple archer fut chargé de
porter sa réponse à Rome; elle était, de plus, écrite en
langue vulgaire et sur un ton trivial. Le tribun ne subit
pas l'affront de la recevoir : quand elle arriva, il était
déjà tombé du pouvoir, et elle fut remise aux seigneurs
du château Saint-Ange qui la confièrent au chancelier
de la ville, Malabranca.
Ainsi Rienzo avait su intéresser à la révolution qu'il
venait d'accomplir tous les peuples de l'Italie et tous
les souverains de l'Europe, et gagner, en apparence au
moins, leur sympathie. Tandis que Crescentius, Arnaud
de Rrescia et plus tard Stefano Porcaro, bien qu'ils
fussent animés des mêmes sentiments que lui, du même
amour pour la liberté, virent leur renommée et leurs
efforts circonscrits par l'enceinte même de la ville, le
nouveau chef du peuple romain, à peine arrivé au pou-
voir, était traité d'égal par de puissants monarques et se
voyait désigné comme arbitre dans une querelle qui
tenait l'Europe en suspens.
y
CHAPITRE X
RELATIONS DE COLA Dl RIENZO
AVEC LÀ COUR D'AVIGNON ET AVEC PÉTRARQUE
Aestait à obtenir l'adhésion du pape sans laquelle
tous les efforts de Rieozo étaient vains. L'influence du
souverain pontife, représente partout par des légats, des
vicaires, qui s'occupaient activement des choses tempo-
relles, était plus grande en Italie peut-être que partout
ailleurs; il ne se passait pas un événement, quelque
minime qne fût son importance, sans que le pape n'in-
terrint d'une façon plus ou moins directe. De môme quo
Rienzo avait jugé indispensable d'obtenir l'appui de
l'Église ayant d'entreprendre la révolution, de mémo
il comprenait bien que, pour assurer la réalisation do
ses vastes projets, il lui fallait l'assentiment sinon le
concours du Saint-Siège.
Qooi qu'on en ait dit, ce ne fut pas volontairement
<pfil entra en lutte avec le pape ; il avait trop do sens
politique et il était trop profondément religieux pour
immeltre cette faute et cet acte de rébellion aux lois
■> l'Église. Comme on le verra surabondamment dans
à suite, il n'eut pas de plus ardent désir, pas de plus
instante préoccupation, que de se concilier la faveur
en pape; il ne se lassa pas de lui prodiguer les té moi-
12Q •*.'• COIA DI RIENZO.
♦ a
gnages du respect le plus profond ; il s'efforça toujours
de lui prouver qu'il était prêt à lui obéir, tant que ses
volontés ne seraient pas en contradiction avec ce que le
tribun croyait être les intérêts de sa patrie; il chercha,
jusqu'au dernier moment, à calmer par des paroles de
soumission et même par des actes la colère du souve-
rain pontife, et ce ne fut que plus tard, après avoir été
chassé de Rome et persécuté par le pape, sous l'influence
des doctrines des Spirituels^ qu'il songea à attaquer,
non pas le pape ou la papauté, mais la personne de Clé-
ment YI.
Gomme tant d'autres alors, Rienzo pensait que Rome
ne serait heureuse et tranquille qu'autant que les papes y
auraient de nouveau fixé leur séjour, et que leur absence
était un affront pour Rome en même temps qu'un grave
danger pour la foi chrétienne; c'est pourquoi il insista
si vivement, au risque d'irriter le pape, pour l'amener
à quitter Avignon, et c'est encore dans l'intérêt de
l'Église qu'il s'éleva avec tant de violence contre le
luxe et les vices trop évidents des prélats qui résidaient
à la cour de Clément VI.
Sa piété était profonde autant que sincère, encore
qu'elle fût parfois empreinte d'une certaine ostentation ;
ses discours, les lois qu'il fit, son habitude de com-
munier chaque jour, sa retraite parmi les solitaires des
Apennins qui poussaient à l'excès les vertus chrétiennes,
son intention d'aller en terre sainte, sa résignation
lorqu'il se vit en face de la mort, toute sa conduite
enfin, prouvent assez la sincérité de sa foi. On a peut-
être été au delà de la vérité en qualifiant sa révolution
de mystique; mais il est certain que les sentiments reli-
gieux eurent une grande influence sur l'âme de Rienzo
V
RELATIONS DE RIENZO AVEC LE PAPE. 121
et qu'il n'y avait chez lui que son amour pour Home qui
les dominât. Le choix qu'il fit toujours de dates rappe-
lant des fêles de l'Église pour accomplir tous les actes
importants de sa vie politique, comme aussi la pompe
religieuse dont il avait soin de les entourer, avaient
autant pour but de satisfaire ses propres croyances
que celles de la foule. Que s'il lui arriva de profiter de
la naïveté des Romains en leur faisant croire que des
songes, des voix venues d'en haut, lui dictaient sa con-
duite et lui dévoilaient l'avenir, faut-il pour cela sus-
pecter sa foi et le traiter de fourbe, comme on Ta fait?
A-t-on jamais reproché au roi Numa ou à Socrate leurs
pieuses supercheries?
Rienzo tenait donc doublement à ce que les pouvoirs
qu'il avait reçus du peuple fussent ratifiés ou, pour
mieux dire, consacrés à Avignon. A peine élu chef du
peuple ce rector », il dépécha auprès de Clément YI un
de ses courriers, un Florentin nommé Jean, en qui il
avait grande confiance; il devait assurer le pape que
Rienzo s'était borné à prendre la défense des intérêts de
l'Église, menacés par les barons, qu'il n'avait accepté le
pouvoir qu'avec la condition expresse que le souverain
pontife approuverait son élection et qu'il était prêt à se
démettre de sa charge, si Clément YI l'exigeait. Toutefois,
l'envoyé avait la mission secrète d'insinuer que -les
Romains ne laisseraient pas le chef de leur choix accom-
plir ce sacrifice, et qu'à aucun prix ils ne se résigne-
raient à subir de nouveau la tyrannie de leurs anciens
maîtres.
Ce langage adroit, le zèle que professait Rienzo pour
l'Église, l'espérance qu'un homme qui devait tout au
pape, se montrerait probablement disposé à servir les
Iti COLA M RIEXZO.
intérêts du Saint-Siège, l'impossibilité évidente de
rvCili.r dans le moment actuel le gouvernement des
a» clos* déterminèrent Qément VI à ratifier le vote
po£«i.aire. Il reconnut donc Raimond et Rienzo comme
c : w V ia peuple * rectores ». Le 26 juin, il leur écrivit
pour leur fiin? part de cette décision et le lendemain il
jiiressa xio loi:re aux citovens romains : « La ville de
L'Ofe». i;saïxL qui a été sanctifiée par le sang des apôtres
■»% {W Pioa t-à-méme a désignée pour être la capitale
ie I"l"a -?rs. !••*<» a toujours été plus chère qu'au-
••Li< i f t r* i:"/j» e: nous souhaitons par-dessus toute
:!.-?s.* ru: a paii.Ti pru$f*rilé et l'abondance y régnent.
\ u> ^•i- , f«»dfi? bk^w encore l'étendue des maux dont
■ ir* ^ a ~-«: I0< «ju* n--u§ les avons connus, nous
.tous v ut «c$ :cv'i/è. !e cvear plein de tristesse, de
:- »i ;r t > it. ;- ;*:> i\ porter remède, et, dans l'espoir
.1 s:u ^ r * ,»i.r ar.sC:* % nous avons ordonné au car-
* un "V--.Tnt i»- so rvcôrv à Rome ou d'y envoyer des
i*v.» t t.tv< .1 v..' ^«M! .^ et ox:r^nises. »
V ï>v* 'vurxi n . V p*ife» ïi révolution qui vient de
^ a-mk.-. .* i : ; . it , -j:* coincer les projets de
•m. r- * tic*; a.;: ^airse elle s'était opérée sans
.t k* i » T 4 ^.»it ••> sit^ scelle a*ait eu pour résul-
* " m - - : ••' ^ ; J ' : i ?.:2>* et aux alentours la paix
> a ,n\v, i iv^ ii. riVs^ V< d:v::s de PÉslise étaient
* • • -^ vï.t^ -\ -,,♦ , ^ : ; ^ rv;;-uissait dans le Sei-
% *■-» «v .-. *i;n->i i ,;.„, ^ ivur!e romain le véné-
•• - • , n îo. «^.n? ^ \ •;•;." j<^ i^r.t il connaissait de
v . ^ i ^ . ui .nvî. i c\ :~«ort:> do Rome et du
\ nVj. \ï» i.*-. ^ es R;~*:ts auraient dû le
^ ; " - x "• a - :> ^<^ • -s Sv -j^ur^ car ils avaient
^ v >vs *m ^ \ ^ ^ son exaltation,
* ^ i
RELATIONS DE MENZO AVEC LE PAPE. 123
de tous les droits de souveraineté et de juridiction
auxquels ils pouvaient prétendre, et ils l'avaient volon-
tairement choisi comme gouverneur et défenseur de la
ville. Clément VI terminait en les exhortant à persé-
vérer dans la voie où ils venaient de s'engager si glo-
rieusement, à veiller au maintien de la paix et de la
justice, à respecter scrupuleusement les droits du Saint-
Siège, et à se préparer ainsi à célébrer pieusement et
dignement le Jubilé, qui leur avait été accordé sur leurs
instantes sollicitations.
En somme, le pape faisait plutôt des objections de
forme que de fond et il crut, en effet, dans les premiers
temps, que la révolution provoquée par Rienzo était un
événement dont l'Église n'aurait qu'à se féliciter.
L'envoyé de Rienzo fut reçu avec honneur à Avignon et
chargé de porter à son maître, de la part de Clément VI,
une cassette en bois, richement sculptée, incrustée
d'argent fin et ornée des armes du peuple romain, du
pape et de Rienzo ; elle valait, dit-on, trente florins pour
le moins.
Giovanni Colonna, l'ancien protecteur du tribun,
répondit également sur un ton fort amical à une lettre
que celui-ci lui avait adressée; bien d'autres prélats
écrivirent à Rome, engageant le nouveau chef du peuple
à user avec prudence et modération du pouvoir qui
venait de lui être conféré et à favoriser l'Église. Nous
ferons observer à ce sujet que nombre de cardinaux
possédaient à Rome des bénéfices et des biens, ce qui
explique, avec leur souci des intérêts de l'Église, la
sollicitude avec laquelle ils suivaient les événements qui
se passaient dans cette ville.
Rienzo avait soin d'informer le pape de tous ses
1*1 COU DI RKRZO.
actes el il ne cessai! de rassurer qu'il n'agissait ja-
mais que de concert avec l'évêque d'Orvieto, son col-
lègue.
Les protestations du tribun, son désir sincère de ne
point irriter le pape, les témoignages de déférence qu'il
prodiguait à son vicaire, n'avaient pas été sans produire
la meilleure impression sur ceux qui espéraient que la
captivité de Babylone, comme ils appelaient l'exil volon-
taire des papes, ne durerait pas toujours. Le parti ita-
lien, qui se trouvait, il est vrai, en minorité, pensait
avec raison que Clément VI n'aurait plus de prétexte
pour différer son retour à Rome, si Cola di Rienzo
réussissait à y ramener la paix, l'ordre et la sécurité, et
il applaudissait à ses efforts.
Les cardinaux français, au contraire, tenaient à ce
que le pape restât à Avignon, sous la protection et sous
l'influence du roi de France, et ne cachaient pas leur
hostilité au tribun. Quant à celle foule qu'attirait à
Avignon la présence du Saint-Siège et qui n'avait qu'un
intérêt indirect à ce qui se passait à Rome, son premier
sentiment fut un étonnement qui n'allait pas sans une
certaine appréhension. Rome était encore, surtout dans
ces pays, cette cité terrible dont la domination avait
pesé d'un poids si lourd sur les populations soumises ;
on la croyait vaincue mais non pas abattue et l'on s'atten-
dait à voir renaître sa puissance, un moment éclipsée.
Son nom, doublement glorieux, inspirait au loin la vé-
nération et la crainte, et Pétrarque pouvait dire, sans
trop d'exagération : « Comme l'Italie s'est réveillée tout
à coup, et comme la terreur du nom romain s'est répan-
due dans les pays les plus éloignés 1 J'étais alors en
Gaule, je sais ce que j'ai vu et entendu, ce qu'on lisait
RELATIONS DE R1ENZ0 AVEC PÉTRARQUE. 125
dans les yeux des plus puissants. Ils le nieront peut-être
aujourd'hui, mais alors la terreur du nom romain était
partout. »
Ceux même qui comprenaient que Rome était trop
amoindrie pour ressaisir son sceptre, n'envisageaient pas
pourtant sans anxiété la perturbation profonde qu'au-
raient provoquée en Europe l'établissement durable
d'une république romaine forte et respectée, la création
d'une ligue de toutes les cités italiennes et le retour
plus ou moins volontaire du pape dans la capitale du
christianisme. Enfin, tous les hommes qui avaient le
culte de l'antiquité durent éprouver quelque joie en
voyant l'antique capitale de l'empire romain renaître de
ses cendres.
Dans le reste de l'Europe il y a tout lieu de croire
que la révolution de Rienzo eut un moindre retentisse-
ment, bien que l'éclat qui environnait Rome attirât
l'attention de tous sur les événements dont elle était le
théâtre. Il est un fait curieux et qui semble certain,
c'est que le Soudan de Babylone 1 , qui possédait alors
Jérusalem, ayant entendu parler, par un esclave venu de
Bologne, de ce qui se passait à Rome, craignit une
nouvelle invasion des chrétiens et fit mettre en état de
défense les ports de son royaume.
Pétrarque, dont la renommée était déjà grande à cette
époque, contribua dans une certaine mesure à pro-
voquer ce mouvement d'opinion. Son amour pour
Rome et pour l'Italie était profond : « Vous vouliez me
dissuader de venir dans cette cité, écrivait-il à son prp-
1. Probablement la Babylone d'Egypte, c'est-à-dire le Caire. Joinville
désigne de la même manière le prince musulman qui gouvernait l'Egypte.
m COLA DI RIEHZO.
lecteur Giovanni Colonoa la première fois qu'il alla à
Rome, de peur que le spectacle de cette ville, gisante
au milieu de ses ruines et si différente de l'image qu'on
s'en pent faire dans les livres, ne refroidit mon amour
pour elle. Moi-même, je partageais quelque peu cette
crainte. Le temps présent est toujours périlleux pour les
grands noms; mais ici, il n'a rien rapetissé, il a, au
contraire, tout grandi; Rome est plus majestueuse, ses
ruines ont plus de beauté que je ne me l'étais figuré. Je
ne m 'étonne plus qu'elle ail conquis le monde entier! »
Comme chrétien, le respect de Pétrarque pour Rome
n'était pas moins grand. « Combien ne sera-t-il pas doux
pour mon cœur, disait-il, de voir une ville, image du
ciel sur la terre, toute remplie des ossements des mar-
tyrs, arrosée de leur sang; de contempler au Latran
l'image du Sauveur; d'aller eu pèlerinage aux tombeaux
dos saints: de marcher sous les portiques où les apôtres
se sont réunis ! »
Il accueillit donc avec transport la nouvelle de la res-
tauration de la république romaine et crut que Rome
allait enfin reprendre possession d'elle-même et re-
conquérir sa puissance perdue. Que de fois Pétrarque
u avait-il pas rêvé de voir l'Italie et Rome surtout libres
et redoutées comme au temps passé; quede fois n'avail-
il pas adjuré en termes éloquents tantôt le pape, tantôt
l'empereur, tantôt les Italiens eux-mêmes, de songer
enlin aux intérêts de ce malheureux pays, que la dis-
corde épuisait et ensanglantait, que la concorde eût
rendu puissant et prospore! Ses larmes, ses « brûlantes
prières vêlaient restées sans écho; on admirait ses vers,
>»u louait son génie, nuujd^a'éctiutuit guère ses exbor-
UIJOIIS. Cl lUUHJÉ^H ■!!:,[. I>"**| i|UimU' IVpurti.T
RELATIONS DE RIENZO AVEC PÉTRARQUE. 121
m pensée vers les héros d'autrefois. Or, voilà qu'un
homme s'était trouvé, inconnu jusqu'alors, méprisé,
sans naissance, sans appui, qui, animé comme lui d'un
zèle ardent pour la grandeur du nom romain, avait réa-
lisé en moins de rien ses plus chers désirs. L'enthou-
siasme de Pétrarque ne connut pas de bornes et le tribun
n'eut point de défenseur plus passionné, d'admira-
teur plus exalté, d'apôtre plus convaincu que le chantre
des Scipions. Ce ne fut pas une exaltation passagère,
comme en ont les âmes poétiques et généreuses, éprises
d'une idée qui leur semble belle; son admiration pour
Cola di Rienzo résista à toutes les épreuves, aux plus
amers déchirements, et ils ne lui furent pas épargnésl
11 soutint son parti avec tant de vivacité qu'il se créa
à Avignon de nombreuses inimitiés : « Tout le monde
est témoin, dit-il, de la violence avec laquelle je m'em-
porte contre ceux qui doutent de la sincérité de vos
intentions etdc votre équité. Peu m'importe qui j'offense,
je me suis aliéné bien des gens dont j'avais depuis
longtemps acquis les bonnes grâces. L'expérience m'a
appris que ce mot de Térence n'est que trop vrai : la
complaisance fait des amis, la franchise, des ennemis. »
Bien plus, Pétrarque sacrifia à Rienzo sa vieille amitié
pour les Colonna; malgré tous les liens qui l'unis-
saient à cette famille, dont il avait reçu tant de bien-
faits et dont il considérait les membres, disait-il, comme
ses pères, malgré sa longue et intime liaison avec Gio-
vanni Colonna et sa vénération pour Stefano Colonna,
malgré les témoignages d'attachement et de respect
qu'il s'était plu à leur prodiguer dans ses vers, il n'hé-
sita pas un instant à prendre fait et cause pour le libé-
rateur de sa patrie d'adoption, contre ceux qu'il ne con-
128 €OLÂ M RIENZO.
sidérait plus désormais que comme des tyrans dange-
reux ; il poussa même le tribun à comprendre la noblesse
tout entière dans une égale proscription et, plus tard,
dans une égale persécution, car il ne voyait le salut
de Rome que dans l'anéantissement de ses anciens
maîtres. « II n'y a pas de famille qui me soit plus chère,
disait-il dans la suite en parlant des Colonna, mais
Rome, l'Italie, la liberté des gens de bien, me sont plus
chères encore. » Il l'a bien prouvé! Hâtons-nous de
rendre justice à son patriotisme, de peur qu'on ne soit
tenté de l'accuser de sécheresse de cœur et d'ingratitude.
S'il arriva parfois à Pétrarque de regretter son enthou-
siasme bruyant de la première heure, au moins ne
renia-t-il jamais son idole, même aux plus mauvais
jours. « J'aimais alors la vertu de cet homme, disait-
il quand l'événement eut détrompé ses illusions, je
louais son dessein, j'admirais son courage, je croyais
qu'il allait assurer le bonheur de l'Italie, la suprématie
de Rome, le repos du monde. Je ne pouvais cacher la
joie qui germait de tant de racines au fond démon cœur
et je m'imaginais prendre ma part à celle œuvre, en
aiguillonnant l'ardeur de Rienzo. Mais il a échoué dès
le commencement de son entreprise; je n'en accuse ni
lui ni personne ; je n'entends ni l'absoudre, ni le con-
damner. »
Comme nous l'avons dit, le poète ne connaissait per-
sonnellement que fort peu le tribun, mais leur passion
commune pour le bien de l'Italie remplaça les liens
que crée une vieille amitié, et une active correspondance
s'engagea entre ces deux hommes ; elle se poursuivit tant
que Rienzo resta au pouvoir, pour cesser ensuite com-
plètement.
RELATIONS DE RIENZO AVEC PÉTRARQUE. 190
Dès que la nouvelle du triomphe de Rienzo parvint à
Avignon, Pétrarque lui adressa une lettre des plus flat*
teuses; les termes lui manquent, écrivait-il, pour expri-
mer son bonheur et son admiration ; il ne sait qui il doit
féliciter d'abord : ou le grand homme qui a accompli
de si belles actions, ou le peuple heureux qui vient de
reconquérir son indépendance, ce bien précieux, qui
doit être plus cher à tous que la vie. « S'il vous fallait
choisir, dit-il en parlant aux Romains, qui de vous
n'aimerait mieux mourir que de vivre esclave? Vous
qui dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez
tant de rois à vos pieds, vous avez gémi sous un joug
humiliant et, ce qui met le comble à votre honte, vos
maîtres étaient des étrangers, des aventuriers. Recher-
chez leur origine, vous verrez que la vallée de Spolète 1 ,
le Rhin et le Rhône* ont conservé le souvenir de leurs
ancêtres. Des captifs sont devenus tout d'un coup des
citoyens romains, et, qui pis est, des tyrans; faut-il
s étonner qu'ils aient en horreur la gloire et la liberté de
Rome? Je ne sais si je dois rire ou pleurer quand je
songe qu'ils trouvent indigne d'eux le titre de citoyen
romain et veulent être appelés princes et seigneurs. Ro-
mains, souvenez-vous que vous êtes un peuple libre et
qu'il ne doit point y avoir de seigneurs parmi vous !
« Le nouveau tribun réunit en lui seul la gloire des
deux Bru tus; comme eux, il a mis en fuite vos tyrans,
mais il ressemble davantage au premier, car il a d'abord
caché ses desseins sous l'apparence de la folie ; du temps
de Bru tus, un crime seul révolta vos aïeux, c'est par
1. Allusion à la famille des Orsini.
2. Allusion à la famille des Colonna.
130 COLA DI RIENZO.
des forfaits sans nombre qu'on a enfin lassé votre pa-
tience. »
S'adrcssant de nouveau à Rienzo, il lui recommande
de veiller avec plus de soin sur les mauvais citoyens
que sur ses adversaires déclarés et d'imiter en tout
Brutus. « Je voulais vous demander deux grâces, pour-
suit-il; j'ai appris que, en ce qui concerne la première,
vous aviez prévenu mon désir, car on dit que vous
n'entreprenez jamais rien sans avoir d'abord sanctifié
votre âme en recevant le corps du Seigneur; je ne sau-
rais trop vous louer d'une si sainte pratique. Il ne me
reste donc qu'un conseil à vous donner ; c'est de suivre
l'exemple d'Auguste, qui employait le peu de temps que
lui laissait le soin de l'empire à lire l'histoire des grands
hommes.
ce Que ne puis-je me joindre à vous ! ma destinée et
mon état ne le permettent pas. Réveillé par le bruit
public, j'ai d'abord envié votre bonheur, ensuite j'ai
pris la plume pour vous exhorter à achever ce que vous
aviez commencé. C'est la seule façon dont je puisse rem-
plir mon devoir de citoyen romain. »
On conçoit quelle joie celte lettre dut causer à Rienzo ;
il s'empressa d'y répondre en termes pompeux :
« Parla grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Nicolas,
sévère et clément, tribun de la liberté, de la paix et de
la justice, libérateur de la sainte république romaine,
à l'illustre et vertueux seigneur François Pétrarque,
poète couronné et notre très cher concitoyen, salut,
honneur et joie.
« Votre lettre, pleine d'éloquence, a ravi tous ceux
qui l'ont lue ou entendue; vos sages conseils, appuyés
sur l'exemple des grands hommes de l'antiquité, char-
RELATIONS DE RIENZO AVEC PÉTRARQUE. 131
ment et persuadent votre amour pour Rome et votre
zèle pour le bon état éclatent à chaque ligne; vous pou-
vez être certain que nous vous garderons une recon-
naissance éternelle. Plût au ciel que vous veniez ici ;
voire présence serait un ornement pour notre ville,
comme la pierre précieuse qui embellit l'anneau d'or où
elle est sertie. Rome, berceau de la liberté, se livre à la
joie d'avoir recouvré son indépendance qu'elle ne se lais-
sera arracher qu'avec la vie. Nous affronterons tous les
périls plutôt que de retomber sous le joug des grands.
« Donné au Capitole où la justice règne et où nous
vivons avec un cœur droit, le 28 juillet de la première
année de la république restaurée. »
Les lettres que Cola di Rienzo adressait à Pétrarque
ou à d'autres personnes à Avignon, étaient passées
de main en main, lues et commentées avec avidité;
chacun voulait en prendre connaissance; on les copiait,
on en discutait les moindres, termes, comme on aurait
fait pour quelque fragment d'un auteur ancien, retrouvé
par hasard.
Pétrarque eut soin d'en informer son ami, afin qu'il
mesurât ses paroles. « Votre œuvre est belle et glorieuse,
lui disait-il, mais elle est pleine de périls; vous devez
vous considérer comme placé sur une haute cime, en
butte aux regards, aux critiques non seulement de tous
les hommes qui existent, mais de tous ceux qui naîtront
dans la suite des siècles, car maintenant et toujours on
parlera de vous. Le langage des hommes varie suivant
les passions qui les animent; ne vous laissez pas influen-
cer par ce qu'on dira de vous et restez ferme comme
le roc où s'élève le Capitole, votre demeure. Je ne sais
si vous ignorez que vos lettres ne restent pas entre les
13? COU Dl RDftZO.
mains de ceux à qui vous les destinez; toute la cour
pontiûcale veut les lire; on dirait qu'elles viennent
des antipodes ou qu'elles descendent du ciel. C'est
pourquoi je ne saurais trop louer la prudence de vos
discours, en vous recommandant de ne vous en jamais
départir; vous savez allier à la vénération dont nous
devons entourer le souverain pontife, le respect dû à la
majesté du peuple romain et le souci de votre propre
gloire. 11 était digne de votre éloquence et de votre sa-
gesse de concilier des choses qui paraissent au vulgaire
si difficiles à accorder. On ne trouve rien dans tout ce
que vous dites qui trahisse une coupable présomption
ou une lâche timidité, et j'ai vu plus d'une personne
qui ne savait ce qu'elle devait admirer davantage : vos
actes ou vos paroles, car vous agissez comme Bru tus et
vous parlez comme Gicéron. Continuez donc à écrire
comme si l'univers entier devait vous lire. »
Ce fut probablement aussi vers cette époque, dans son
premier mouvement d'enthousiasme, que le poète com-
posa en l'honneur de Rienzo la canzone célèbre connue
sous le nom de Spirito gentile, et dont voici la tra-
duction 1 :
C'est à toi qu'aujourd'hui nia parole s'adresse,
Noble et vaste génie, illustre chevalier,
Connu par ta valeur, ta grâce et ta sagesse ;
Toi qui, de Rome enfin châtiant la mollesse,
Peux ramener ses fils dans leur premier sentier.
\ . On a beaucoup discuté sur la question de savoir si cette pièce de
vers, une des plus belles qu'ait composées Pétrarque, était effectivement
écrite à l'intention de Rienzo ou de quelqu'un autre; de Stefano Colonna,par
exemple, de Giordano Savello,etc. Après la discussion si savante de M. Ze-
firino Re, il semble difficile de ne pas se ranger à la première hypothèse,
qui, même de prime abord, paraît la plus vraisemblable. (Voir le huitième
vers delà troisième strophe, les premiers vers delà sixième strophe, etc.)
RELATIONS DE RIENZO AVEC PÉTRARQUE. 13:
Il n'est plus de vertu, plus de pudeur au monde.
Qu'attend donc l'Italie, en sa douleur profonde ?
Elle semble insensible aux coups les plus affreux ;
Qui viendra leveiller, elle si paresseuse?
Ah ! que ne puis-je au moins, d'une main vigoureuse,
La saisir aux cheveux !
Hais de la voir, sortant d'une torpeur fatale,
Appeler un sauveur, je ne l'espère pas,
Tant son front fut courbé par la force brutale.
Et Rome cependant, la ville capitale,
Ne fut pas, sans dessein, confiée à ton bras.
Oui, pour la retirer de son indigne boue,
Par ses vieux crins épars que ta main la secoue,
Car, lorsque, nuit et jour, je pleure son malheur,
C'est à toi, si quelqu'un, et j'en ai l'espérance,
Boit du peuple de Mars rétablir la puissance,
Qu'appartient cet honneur.
Ces murs où l'étranger lit notre antique histoire,
Qu'il regarde toujours avec un œil tremblant,
Et ces marbres pieux, consacrés à la gloire
Des hommes dont le monde honore la mémoire,
Tant qu'il ne sera pas rentré dans le néant,
Tous ces restes enfin, que la ruine menace,
N'ont que toi pour soutien et te demandent grâce.
Quand Brutus aux enfers saura que l'âge d'or
Par tes nobles travaux renaît pour sa patrie :
Rome, dira-t-il, si tendrement chérie,
Tu seras belle encor.
Des habitants du ciel écoute la prière
Qui t'invite à finir nos crimes et nos maux.
Leurs corps abandonnés gisent dans la poussière,
A ces nobles débris rendis leur splendeur première,
Et que la paix enfin règne sur les tombeaux !
Maintenant, triste effet de la guerre civile,
Ils sont des scélérats le redoutable asile.
Dans l'air épouvanté l'airain retentissant
Nous appelle aux autels, devant la sainte image,
Pour y voir, malgré nous, des scènes de carnage
Et des fleuves de sang.
134 COLA DI RIENZO.
Les enfants, les vieillards, les femmes éplorées,
Honteux de prolonger de misérables jours,
Nos prêtres, revêtus de leurs robes sacrées,
Ces bandes, que le fer a toutes déchirées,
Te disent : Chevalier, au secours, au secours!
Un peuple au désespoir te montre sa blessure
Qui ferait d'Annibal frémir l'âme si dure.
Vois les temples brûler ; ces sacrilèges feux
S'éteindront tout à coup à ta seule parole
Et tu seras alors, pour ton sublime rôle,
Applaudi dans les cieux.
Rome, laissée en proie aux troupes dévorantes
Des ours, des loups, des lions, des aigles, des serpents \
T'appelle pour finir leurs querelles sanglantes,
Pour la débarrasser de ces mauvaises plantes,
Qui ne fleurissent point et lui rongent les flancs.
Dix siècles sont passés depuis les jours de fête
Où ses généreux fils l'avaient portée au faîte.
De ton bras aujourd'hui sa faiblesse a besoin.
Une race nouvelle insulte à cette mère ;
Tu seras son sauveur, puisque notre Saint-Père
S'occupe d'autres soins.
H est rare de voir aux grandes entreprises
La fortune sourire et ne s'opposer pas.
Mais oublions ses torts et les fautes commises,
En faveur seulement des grâces qu'elle a mises
A préparer la route où commencent tes pas.
Jamais, pour arriver à la gloire immortelle,
Un homme ne suivit une route aussi belle.
L'empire va fleurir, par tes mains relevé,
Tu diras, plein d'orgueil : D'autres, dans sa jeunesse,
Ont pu le soutenu ; mais c'est dans sa vieillesse
Que moi je l'ai sauvé !
4. L'ours figurait dans les armes des Orsini ; le loup dans celles d'un
rameau de cette môme famille ; le lion dans celles dos Savelli ; l'aigle se
trouve dans le blason des comtes de Tusculum ; le serpent dans celui des
Gaetani (d'après M. E. d'Auriac).
M.
RELATIONS DE MEMO AVEC PÉTRARQUE. 135
Il est un chevalier qu'honore l'Italie ;
Sur le mont tarpéien, chanson, tu le verras,
Où s oubliant lui-même, il pense à la patrie ;
Va loi dire : Quelqu'un qui ne vous connaît pas,
Mais amoureux d'un nom que la gloire publie,
Met en tous son espoir, vous montre Rome en pleurs
Et prête à succomber aux guerres intestines,
Oui. le front suppliant et courbée de douleurs,
Vous demande merci du haut des sept collines 1 .
1. Cette traduction, la meilleure de celles qui existent en vers, est de
Esménard du Maiet ; voir Appendice, n° 111
CHAPITRE XI
LE TRIBUN SACRE CHEVALIER
Tous les peuples aiment les fêtes, et les Romains
plus que les autres; ils eurent toujours un goût fort
prononcé pour les spectacles et les cérémonies pom-
peuses. On se souvient que, dans l'antiquité, les jeux
du cirque passionnaient les citoyens romains et que,
pour les consoler de leur liberté perdue et se les rendre
favorables, les empereurs n'eurent qu'à leur prodiguer
ce genre de divertissement. Dans l'adversité, ce goût ne
les abandonna pas et, malgré les calamités sans nombre
qui les accablèrent durant tout le moyen âge, ils célé-
brèrent assez fréquemment des jeux.
Le christianisme ayant fait disparaître les luttes san-
glantes des gladiateurs, ces jeux se bornaient à des
courses à pied ou à cheval et à des combats burlesques.
De bonne heure il est fait mention de joutes aux-
quelles les habitants des cités, même assez éloignées,
étaient convoqués ; le sénateur en exercice les présidait
et distribuait aux vainqueurs des anneaux d'or et des
manteaux de laine ou de soie. Peu à peu pourtant, les
coutumes du nord s'infiltrèrent en Italie et l'on vit des
nobles descendre dans l'arène et y prendre part à des
tournois. Charles d'Anjou le premier, vers 1250, intro-
LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 157
duisit ces divertissements, qui dégénérèrent bientôt en
lattes meurtrières. Kené d'Anjou, roi de Sicile, fut
même forcé plus tard de porter des lois destinées à
rendre les tournois plus humains (1455). Le 5 sep-
tembre 1552, on célébra au Cotisée des jeux dont la
magnificence rappela les plus beaux jours de Rome;
l'Italie entière y fut conviée 1 . Stefano Golonna offrit
également aux Romains, quelques années ensuite, des
fêtes splendides.
Il semble donc bien naturel que Rienzo ait pensé à
donner à ses concitoyens un de ces spectacles qui leur
étaient si chers. D'ailleurs réunir à Rome les représen-
tants de toutes les villes de l'Italie pour y célébrer,
avec les Romains, leur délivrance commune, n'était-ce
pas le meilleur moyen de rendre éclatante, aux yeux des
plus incrédules, cette miraculeuse union qui était
l'œuvre du tribun? Il devait songer aussi que la splen-
deur de ces fêtes, où Rome apparaîtrait dans sa gloire
nouvelle, rejaillirait en partie sur lui et que, le voyant
entouré d'honneurs quasi impériaux, les Romains, les
Italiens et même les étrangers l'accepteraient ensuite
plus volontiers pour leur chef, leur maître, et, qui sait?
pour leur empereur peut-être.
Afin de mieux atteindre son but, il eut soin d'être le
héros des fêtes qu'il préparait : il leur donna comme
prétexte son admission dans l'ordre de la chevalerie.
Outre que le titre de chevalier était fort en honneur
à cette époque et donnait droit à bien des prérogatives
enviées, il avait, au point de vue de Rienzo, l'avantage
de le mettre sur une sorte de pied d'égalité avec les
1. Voir Appendice, n* IV.
I» Û1LA M RIENZO.
princes et les rois, de le rendre le frère d'armes des
nobles, et d'effacer, dans une certaine mesure, le sou-
venir de son origine plébéienne, qui commençait à lui
jvser. Ce litre, accessible a tous et auquel l'Église s'était
efforcée de donner un cachet religieux, n'avait rien»
an reste, qui fût en désaccord avec la conduite passée
du tribun.
Bien des cités italiennes s'étaient arrogé les préro-
gatives qu'exerçaient ailleurs les seigneurs et les mo-
narques, entre autres celle d'ordonner des chevaliers.
Elles pouvaient ainsi récompenser dignement, à l'égal
des princes les plus puissants, ceux qui les avaient bien
servies, Flonence, Sienne, usèrent assez fréquemment de
ce droit. A Rome, en Tannée 1527, les vingt-huit buo-
nuomini, alors chargés du gouvernement de la ville,
nommèrent, suivant l'usage, un syndic qui conféra
l'ordre de la chevalerie à deux nobles romains, Stefano
Colonna et Napoléon e Orsino, et présida à la cérémonie
du bain dans Peau de rose. Cependant les deux cheva-
liers durent se rendre à Naples afin que le roi Robert
leur ceignît l'épée, personne n'ayant ce droit à Rome,
Non content du titre de chevalier, Rienzo voulait,
comme les anciens tribuns, disait-il, se faire couronner
du laurier tribunilien. Mais nous verrons par la suite
que la cérémonie qu'il méditait et dans laquelle il ne
devait pas recevoir moins de six couronnes, se rappro-
chait beaucoup plus du sacre d'un empereur.
Dès le 15 juillet, il adressa aux Florentins la lettre
suivante :
« Rêvant, au nom du Saint-Esprit auquel nous
sommes redevable de toute notre gloire, recevoir du
syndic du peuple romain et des représentants de toutes
LE TRIBUN SACRÉ CHEYALIER. 139
les cités d'Italie, Tordre de la chevalerie le 1 er août, et
être couronné de la couronne tribunitienne le jour de
l'Assomption, sachant de plus quel intérêt vous nous
portez, nous vous prions de nous envoyer des ambassa-
deurs et des délégués munis de pouvoirs suffisants,
afin qu'ils assistent aux réjouissances que nous nous
proposons de donner en cette occasion et renouvellent
amitié avec le peuple romain. »
La date que le tribun avait primitivement fixée était
le 29 juin 1 , mais le délai étant trop court pour per-
mettre aux envoyés des différentes villes amies de se
trouver à Rome en temps utile, il décida que la céré-
monie aurait lieu le mercredi 1 er août, jour où se célé-
brait la fête de saint Pierre es liens.
Depuis bien des siècles, en effet, le 1 er août était à
Rome un jour de fête populaire. Lorsque Octave s'em-
para d'Alexandrie, Tan 30 avant notre ère, le Sénat
déclara férié le 1 er août, jour où fut remportée cette
victoire qui mettait fin à la guerre civile. Comme il
arrive fréquemment, on continua à fêter cet anni-
versaire, bien longtemps après que le souvenir du
triomphe d'Octave se fut effacé de la mémoire du
peuple. Plus tard, à la demande, dit-on, de l'impéra-
trice Eudoxie, on fixa à ce jour la fêle de saint Pierrc-
ès-liens. Maintenant encore il subsiste à Rome quel-
ques traces de cette antique coutume.
La fortune souriait à Rienzo : Rome et ses environs
jouissaient d'une paix profonde, inconnue depuis bien
des siècles; les paysans voyaient avec joie grandir
leurs récoltes; les marchands circulaient en toute sécu-
1. Fête de saint Pierre et de saint Paul.
140 GOLÀ DI RIENZO.
rite; les pèlerins accouraient en foule pour visiter les
temples saints et leur nombre était si grand qu'on no
savait où les loger. Grâce à cette affluence d'étrangers,
l'aisance renaissait; de tous côtés, on voyait des mai-
sons sortir de leurs ruines. Les habitants, oubliant
leurs anciennes querelles, fraternisaient entre eux; les
demeures des barons et des bourgeois n'étaient plus,
comme naguère, barricadées et fortifiées; enfin la sécu-
rité la plus complète régnait partout. Quelques nobles,
chassés par les troubles depuis de longues années et qui
étaient devenus presque des étrangers dans leur patrie,
revinrent habiter Rome : entre autres les seigneurs de
Montagna, de Malien, Todino di Antonio. Le préfet di
Vico avait juré obéissance au tribun, le comte de Fondi
ne pouvait larder à faire sa soumission.
Au dehors, l'Italie se montrait bienveillante, le pape
n'était pas encore hostile, l'Europe attendait avec éto fi-
nement et curiosité l'issue de cette étrange révolution.
Quelque temps auparavant, Rienzo, croyant son pou-
voir suffisamment affermi, avait amené Raimond à rési-
gner sa charge et il s'y était pris d'une façon si habile
que le bon prélat, qui d'ailleurs ne cherchait qu'une
occasion pour s'éloigner de Rome, n'en conçut sur
l'heure aucun ressentiment. Raimond n'avait pas dû
pourtant gêner beaucoup son collègue dans l'exercice de
ses fonctions, car son action parait avoir été complète-
ment nulle; aucune missive, aucun acte de Rienzo n'a
été contresigné par lui ; tout au plus le consultait-on
parfois, mais le tribun ne pouvait plus endurer même
ce semblant de partage de son autorité 1 .
i. Rienio eut l'audace d'envoyer à Avignon un ambassadeur spécial
chargé d'annoncer au pape ce changement.
LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 141
Seul maître désormais des destinées de sa patrie,
Rienzo s'occupa de donner aux fêtes qui se préparaient
tout l'éclat possible.
Il lit choix de l'église Saint-Jean de Latran pour y
recevoir l'ordre de la chevalerie et y entendre aupara-
vant, comme c'était l'usage, l'office du Saint-Esprit.
Celle basilique, qu'on qualifiai! alors de « mère de
toutes les églises de la terre », était, sinon la plus belle,
B'-"BI 1 JjlL I* ^Ït "rW,\-_
du moins la plus célèbre des églises que possédait Rome
alors. Elle datait de fort loin et l'on prétend même que
l'empereur Constantin la fit construire pour l'offrir au
pape saint Sylvestre'.
Voisine des murailles de la ville et située près d'une
porte nommée Asinaria 1 , elle s'élevait devant une vaste
place qui servait de lieu de réunion habituel au peuple.
Boniface VIII avait fait bâtir, de ce côté, une loggia
adossée à l'église et ornée de colonnes, et d'où l'on pou-
1. L'église du Lalran, détruite plusieurs fois par le feu et les tremble-
ments de terre (806, 1508, 1360) fut toujours reconstruite. Restaurée par
Urbain IV, Martin V, Alexandre Vt, Pic IV, etc., le monument actuel ne
ressemble guère à ce qu'il était au temps de Rienzo.
2. Ou Lalerana; «Ile était murée à cette époque et ne fut ouverte
qu'en 1408.
-»-1
Cl M EOD>.
11... î*:.»:!Zfcc: iar>- ---;r La foule. Non loin de là se
Vi«rri.: j* fci: _s^rv. ;*e:i: monument octogonal , dans
r.z.^i-jc'-r i«:-ii vz iiniirv huit colonnes de por-
;c «Tt >:■- -lui: iis arvhiirues en marbre antique, et
ks ^-fi:«rfs f.~:s îorû>nuux djns lesquels l'empereur
0.i>u-;ln passL: p. -ut avoir été baptisé et guéri en
iti>: :i~jt> >: li ."*j:e j<»r saint Sylvestre 1 .
>_r li z-t— t j^ce se trouvait le palais pontifical,
*>.!! ci. for ç~->e ies ptï*"s s'étaient plu à restaurer et à
ici: .t-R^-j;» îe Lî convertir en une immense salle
ô-. ft>i.r: :-.r> cV^ns furent abattues, des escaliers en
Kis c:~:l-> j«.-ur ia cvninH«dité du service, des tables
tires?*** ie : :-u> cviés. qui, a mère ironie du sort, étaient
:<'~;es aux ce qui restait des palissades prises aux no-
Lies- l a «Hier garni des meilleurs vins fut installé
auprès de chaque salle.
La*;l!e était en liesse: les étrangers accouraient de
toutes parts pour assister aux fêtes, les députations ne
classaient d'arriver, et les cité^ les plus éloignées en-
voyaient des dous ou des protestations d amitié aux
Romains. Les citoyens de Pérouse députèrent dix des
leur*, car leur ville était divisée en dix quartiers, d'a-
près le nombre des portes. Messire Nicolô des Armanni,
qui représentait le quartier de la porte Saint-Ange,
était le chef de cette ambassade. Cent cavaliers et cin-
quante jeunes gens partirent avec eux pour participer
aux fêtes.
Manfredo, seigneur de Gorneto, rallié du tribun
contre le préfet di Yico\ se rendit à Rome, suivi de
1. C'est un bain antique en basalte vert qu'on y voit encore.
2. Voir page 96.
LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 145
soixante cavaliers, et fit don à Rienzo de deux coupes
d or et d'argent contenant mille florins. Florence en-
voya une brillante ambassade escortée de deux cents
soldats. Modène, Todi, tinrent également à honneur de
se faire représenter. On estime à plus de trente mille
florins la valeur totale des dons en or, en argent, en
pierres précieuses et en bêtes de somme que reçut le
tribun à cette occasion.
Pour préparer les esprits aux déclarations aussi im-
portantes qu'imprévues qu'il comptait faire, Cola di
Rienzo avait eu soin, quelque temps à l'avance, d'ob-
tenir de son conseil de jurisconsultes la décision sui-
vante : « Le peuple romain a le droit de reprendre et
d exercer l'autorité dont il jouissait jadis et dont ses
maîtres l'ont dépouillé injustement et contre sa vo-
lonté. » Le 26 juillet, cette décision fut soumise au
peuple et ratifiée par lui.
La veille du 1 er août, à trois heures de l'après-midi,
le tribun sortit du Capitole et se dirigea vers Saint-Jean
de Latran. Une foule innombrable d'hommes, de
femmes, d'enfants, en habits de fête, avait envahi le
chemin que devait suivre le triomphateur et se pressait
sur les maisons, les portiques, les anciens monuments.
Les ambassadeurs des cités amies ouvraient le cortège :
ils s'avançaient sans ordre, agitant gaiement des ban-
nières et faisant retentir les airs de mille clameurs
joyeuses; c'étaient des barons couverts de brillantes
armures, des bourgeois en vêtements sombres, des
paysans dont les chevaux portaient des grelots au poi-
trail; puis venaient des bouffons, des sonneurs de
trompe, des joueurs de cornemuse et de flûte. Derrière
cette multitude bruyante s'avançait à pied la femme
!U COLA DI MEMO.
du tribun, accompagnée de sa mère et entourée de cinq
cents femmes au moins, appartenant à la noblesse ou
à la haute bourgeoisie; devant elle marchaient deux
jeunes pages qui tenaient en main le mors en or pur
d'un superbe palefroi. On vit ensuite défiler des musi-
ciens qui sonnaient dans des trompes d'argent aux sons
éclatants. Une foule de jeunes gens superbement vêtus,
qui devaient prendre part aux jeux, les suivaient; ceux
de Pérouse et de Corneto l'emportaient sur les autres
en grâce et en magnificence ; deux fois ils ôtèrent leurs
manteaux et les jetèrent au peuple. Après eux parut le
tribun, son bâton de commandement à la main, un
manteau de soie blanche comme la neige et brodé d'or
sur les épaules ; il se faisait précéder d'un soldat te-
nant une épée nue, et Ton portait le gonfalon sacré de
la ville au-dessus de sa tète. A côté de lui marchait le
vicaire du pape. Un grand nombre de nobles l'entou-
raient, toutefois les Colonna et leurs partisans s'étaient
abstenus de paraître. Stefano Colonna vint seul passer
un ou deux jours à Rome à ce moment et assista aux
réjouissances.
La nuit tombait déjà quand Cola di Rienzo parvint à
la basilique; il monta aussitôt dans la loggia et, s'adres-
sant au peuple, il s'écria : « Sachez qu'en cette nuit je
vais être créé chevalier ; demain revenez en ces lieux et
vous entendrez des paroles qui réjouiront Dieu dans le
ciel et les hommes sur la terre. » La foule se dispersa
lentement.
Le plus grand calme et le plus grand ordre n'avaient
cessé de régner dans cette multitude, composée pour-
tant de tant d'éléments divers, car tous les assistants
étaient en communion d'idées et avaient une foi éga-
LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 145
lement profonde dans la destinée de Rienzo. On rapporte
à ce sujet que deux individus, s'élant pris de querelle, al-
laient en venir aux mains, mais que, la solennité de la
cérémonie les ayant rappelés à des sentiments plus paci-
fiques, ils rengainèrent d'eux-mêmes leurs épées.
Lorsque tout fut rentré dans le silence aux abords
de l'église, le vicaire du pape célébra en personne
un ofGce solennel, assisté de tout le haut clergé.
Rienzo prit ensuite le bain d'usage dans les fonts bap-
tismaux de Constantin le Grand. « Le chevalier, disait-
on, s'il veut parvenir au ciel, doit être pur dans son
âme comme dans sa chair. » Jamais auparavant ce
baptistère, qui passait pour sacré, n'avait servi à un
pareil usage, et l'on ne manqua pas d'accuser plus tard
Rienzo d'avoir commis une profanation en s'y baignant.
In citoyen romain spécialement délégué à cet effet, le
chevalier Vico Scotto, lui ceignit ensuite le ceinturon
auquel pendait l'épée et lui donna l'accolade. Quand
celte cérémonie, qui faisait de Rienzo un chevalier, fut
terminée, deux nobles, messire Nicole des Armanni et
un Orsino, s'avancèrent et lui attachèrent les éperons
d'or, insignes de son nouveau titre, en commençant
par le gauche, ainsi que le voulait la tradition.
Les ambassadeurs qui avaient assisté à l'adoubement
de Cola di Rienzo vinrent alors le féliciter, et il se cou-
cha sur un lit de parade élevé dans le baptistère même,
entre les colonnes 1 . À peine commençait-il à prendre
quelque repos, que le lit céda soudain sous son poids.
Le tribun ne fut nullement troublé par celte mésaven-
1. En Italie, la veillée d'armes n'était point observée aussi rigoureuse-
ment qu'ailleurs.
146 COLA DI RIENZO.
•
ture, qui parut dans la suite à beaucoup un avertisse-
ment du ciel, et il dormit le reste de la nuit du sommeil
le plus profond. Le lendemain matin, dès l'aube, une
foule immense affluait de tous côtés sur la place du
Latran pour contempler le nouveau chevalier.
A l'intérieur de l'église, on célébrait des actions de
grâces ; rien n'avait été épargné pour rehausser Fcclat
de la cérémonie : les chœurs, les ornements sacerdo-
taux, les décorations étaient magnifiques et d'un effet
grandiose. Messire Cola di Rienzo, portant le costume
dislinclif des chevaliers : le manteau écarlate 1 bordé de
petit-gris, les éperons d'or et l'épée, assistait au service,
entouré des plus nobles citoyens de Rome. Sans en
attendre la fin, il sortit et parut dans la loggia aux
yeux de la foule attentive. Dominant de sa voix forte et
claire le tumulle provoqué par son apparition, il dé-
clara le peuple romain rentré dans tous les droits
dont il avait été injustement dépouillé, et ordonna à
ceux qui se les étaient appropriés de venir se justiGer;
il ajouta que Rome ne devait pas être plus longtemps
privée de la présence du pape et que c'était le devoir
du souverain pontife et des cardinaux de revenir dans les
murs de la capitale du monde chrétien. Paroles impru-
dentes, qui donnèrent naissance au bruit que le tribun
avait osé citer à son tribunal le pape lui-même. Mais
les preuves ne manquent pas pour démontrer que celte
accusation repose uniquement sur une fausse interpré-
tation donnée volontairement au langage de Rienzo.
Quand sa courte allocution fut terminée, son notaire,
Egidio Angelo, lut la proclamation suivante, qui fut
1. L'écarlate ne pouvait être porté que par les chevaliers et ceux qui,
dans les villes libres, appartenaient aux arts majeurs.
LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 147
sur-le-champ expédiée par des courriers spéciaux dans
toutes les directions :
« Ea l'honneur et à la gloire de Dieu le Père, du
Fils et du Saint-Esprit; des saints apôtres Pierre et
Paul; et de saint Jean-Baptiste, dans le temple sacré
duquel se trouve le baptistère de l'empereur Constantin,
le défenseur du Christ, où nous avons reçu le baptême
delà chevalerie; au nom du Saint-Esprit, dont nous
sommes le serviteur et le soldat très indigne; et pour la
pins grande gloire de la sainte Église et de notre très
haut et très respectable seigneur le pape; dans le but
d'accroître la puissance et la prospérité de la ville de
Rome, de l'Italie et de toute la chrétienté; nous, Nicolas,
soldat du Saint-Esprit, et, comme tel vêtu de blanc,
sévère et clément, libérateur de Rome, défenseur des
droits de l'Italie, protecteur du genre humain, tribun
auguste, voulant faire participer non seulement Rome,
mais toute l'Italie, aux bienfaits dont nous a comblé le
Saint-Esprit, et ayant à cœur de suivre, si Dieu le per-
met, l'exemple des anciens chefs du peuple romain
([n'inspirait un amour si profond du bien public et de
la liberté, nous déclarons ici que, depuis que le pouvoir
nous a été confié, nos concitoyens ont reconnu, après
avoir pris l'avis des jurisconsultes les plus éclairés,
que les droits de possession, de souveraineté et de juri-
diction sur le monde entier qu'exerçait Rome au temps
(lésa plus grande prospérité, lui appartiennent encore;
ils ont, en conséquence, expressément révoqué tous les
privilèges portant atteinte, en quelque manière que ce
soit, à cette autorité.
« En vertu de ces droits imprescriptibles et du pou-
voir absolu qui nous a été librement commis par le
peu;-]? romain. tr:«pcn*ti«mailre.Iesouverainponuie,
a confirmé na±uèn% ainsi qu'il appert par des bulles
publi']u^> et apo>î-.«Iîquc>, pour ne point nous montrer
avare ou indigne des d:»ns du Saint-Esprit, soit envers
lo habitants de Rome, soit emei> les peuples de l'Italie,
et pour ne pas lai>M*r déchoir les droits du peuple ro-
main, au nom du Saint-Esprit, par tous les moyens et
dans la meilleure forme que nous pouvons et devons
employer, nous décidons, déclarons et annonçons que
Rome e>t la capitale du monde et le sanctuaire de la
foi chrétienne, que toutes les cités et tous les peuples
d'Italie sont et seront désormais libres, que nous les
considérons comme tels, et que nous accordons à tous
les habitants delà sainte Italie les droits et les privilèges
attachés au titre de citoyen romain.
« En vertu de ce même pouvoir, qui nous a été confié
par la grâce de Dieu et du Saint-Esprit, et au nom du
peuple romain, nous affirmons, proclamons et au besoin
décrétons, que le droit délire l'empereur, de gou-
verner le monde et de porter des lois appartient à Rome,
à Fltalie, et cela pour des raisons nombreuses que nous
exposerons en temps et lieu opportuns.
« Nous sommons, par les présentes lettres, tous les
prélats, empereurs élus, électeurs, rois, ducs, princes,
comtes, marquis, peuples et universités, en un mot
tous ceux en général et en particulier, quel que soit leur
rang ou leur condition, qui veulent nous contredire
ou qui prétendent avoir des droits à faire valoir sur
l'élection susdite ou sur l'empire, nous les sommons de
se rendre à Rome avant la Pentecôte prochaine, afin de
comparaître en ce jour et dans l'église sacrée de Sain t-
Jennd^tfpgn, devant nous, devant les autres représen-
LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 149
tacts du pape et devant le peuple romain assemblé.
Us soutiendront alors leurs titres ou leurs prétentions
par les moyens qu'ils jugeront convenables.
« Passé ce délai, nous procéderons contre eux suivant
le droit, et le Saint-Esprit nous guidera. Nous citons
particulièrement et personnellement, sans préjudice de
ce qui vient d'être dit, les très hauts et très puissants
seigneurs : Louis, duc de Bavière, et Charles, roi de
Bohème, qui prétendent être empereurs par le droit ou
par l'élection, le duc de Bavière 1 , le duc d'Autriche 1 ,
le duc de Saxe 3 , le marquis de Brandebourg*, le comto
palatin*, l'archevêque de Mayence*, chancelier de Ger-
manie, l'archevêque de Trêves 7 , chancelier de Gaule,
l'archevêque de Cologne 8 , chancelier d'Italie, afin qu'ils
comparaissent dans le lieu susdit et dans le terme
prescrit devant notre tribunal; faute de quoi, il sera
procédé contre eux, malgré leur absence. Par les dis-
positions et les déclarations précédentes, nous ne vou-
lons en rien porter atteinte aux prérogatives et à la
juridiction de notre sainte mère l'Église, du pape et du
sacré collège; loin de là, tous nos actes ont constamment
pour but d'assurer et d'augmenter leur puissance et
leur prestige*.
« Indiction XV, le 1 er août les présentes lettres ont été
i. Etienne, 1547-1377.
2. Charles I", électeur de Bohême, 1346*1578.
3. Rodolphe I", 1298-1 356.
4. Louis de Bavière, 1322-1550.
5. Rodolphe H, 1327-1359.
6. Gerlach, comte de Nassau, 1546-1371.
7. Baldewin, comte de Lutzelburg, 1307-1554,
8. IValram, comte de Juliers, 1332-1549.
9. Les électeurs, après s'être concertés, laissèrent saus réponse les cita-
tions du tribun.
ibO COLA DI RIENZO.
lues devant le peuple romain, assemblé sur la place de
Saint-Jean de La Iran, et approuvées par lui, en présence
du vicaire du pape, de messire Paolo Conti, demessire
Scotto, du père Jacobo, deFrancesco de Vellctri, juge,
d'Angelo, etc., etc. »
Quand Àngelo eut achevé la lecture de la précédente
déclaration, le tribun tira son épée du fourreau et, frap-
pant l'air à trois reprises, dans trois directions diffé-
rentes, il s'écria : « Ceci est à moi, ceci est à moi, ceci
est à moi ». L'Amérique n'était malheureusement pas
encore découverte, sans quoi il n'eût point manqué d'en
prendre virtuellement possession, comme des trois autres
parties du monde.
Raimond, qui se trouvait à côté de Ricnzo, resta im-
mobile, stupéfait, anéanti, stupide, dit énergiquement
l'historien contemporain. Il ne savait que faire; rompre
brusquement et ouvertement avec le tribun, que le peu-
ple acclamait et que les ambassadeurs de tant de cités
et de peuples divers venaient saluer, eût été un acte té-
méraire et peut-être dangereux; d'un autre côté, garder
le silence, n'était-ce point paraître acquiescer à tout ce
qui venait d'être dit?
L'évêque se tira de ce mauvais pas avec assez de pré-
sence d'esprit : il formula une protestation motivée qu'il
fit rédiger et lire séance tenante par son notaire, Pietro
Viscardo. Il y déclarait en termes formels que le
tribun avait agi sans le consulter et avec témérité et pré-
somption, qu'il avait excédé son droit et porté atteinte à
la dignité de l'Église, que le pape n'avait pas été dû-
mcntconsulté, et qu'en conséquence il fallait sur l'heure,
avant que le peuple se fût dispersé, annuler, abroger et
retirer toutes les dispositions et les citations contenues
LE TRIBUN SACRÉ CHEVALIER. 151
dans la proclamation de Rienzo. Cet acte fut signé par un
grand nombre d'assistants, parmi lesquels Paolo Conti,
le chevalier Loffredo, le père Jacobo, Matteo de Rieti,
juge. Pietro Viscardo enflait la voix pour dominer le
tumulte causé par celle opposition imprévue, mais
Rienzo ne le laissa pas finir : sur un signe de lui, tous
les musiciens se mirent à jouer ensemble de leurs instru-
ments, et empêchèrent le notaire de se faire entendre.
Raimond se hâta d'en référer à Clément VI et attendit,
aux environs de Rome, d'avoir reçu ses instructions
pour prendre une attitude plus caractérisée et plus
énergique.
Cependant la conduite du tribun était diversement
appréciée. Le baptême dans la cuve sacrée de Con-
stantin, le défi jeté aux électeurs et aux deux empereurs
rivaux, la prière, qui ressemblait presque à un ordre,
adressée au souverain pontife, tout cela paraissait aux
plus sensés bien hardi, sinon bien imprudent. Ils ju-
geaient sévèrement la façon dont Rienzo avait coupé la
parole au représentant du pape et se demandaient avec
inquiétude si cet homme n'avait point perdu tout senti-
ment de la réalité et s'il n'allait pas attirer sur la ville
et sur lui de terribles représailles; quant au peuple, il
ne voyait en lui que le restaurateur de la liberté et de
la sécurité, l'auteur d'un bien-être inconnu jusque-là,
l'adversaire heureux de la noblesse, et sa confiance était
encore entière.
Après avoir rempli les désirs de ses partisans de la
première heure, c'est-à-dire de toute la classe moyenne
de Rome, il venait de les excéder et de révéler toute
l'immensité de son ambition; aussi dès ce jour le
doute, puis la crainte, refroidirent l'ardeur des plus
152 COLA DI RIENZO.
clairvoyants et l'étoile de Ricnzo commença de pâlir.
Certes le tribun eut encore de brillants triomphes et
reçut de nombreux témoignages de respect et d'admira-
tion, mais le colosse était ébranlé sur sa base d'argile;
fous ses efforts et même ses succès ne devaient plus
servir qu'à précipiter sa chute et à la rendre plus pro-
fonde.
La messe avait pris fin sur ces entrefaites, et les
assistants se dirigèrent en foule vers le palais neuf,
où le banquet les attendait.
Le tribun et Rai mon d mangèrent ensemble sur une
table de marbre spécialement réservée aux papes, tandis
que les convives, ambassadeurs et marchands, chevaliers
et bourgeois, clercs et soldats, sans distinction de rang,
prenaient place au banquet. Les femmes, que présidait
l'épouse de Cola di Rienzo, avaient une salle à part
dans le palais neuf.
C'était un spectacle saisissant, dit un témoin ocu-
laire, que ces longues tables surchargées de mets de
toute espèce et autour desquelles plus de deux mille
convives pouvaient prendre place. Il y avait en profu-
sion des faisans, des chevreaux, des esturgeons, poisson
fort recherché alors, ainsi qu'une quantité de fruits dé-
licats et de pâtisseries aux formes variées et bizarres ;
de mémoire d'homme, on n'avait rien vu d'aussi mer-
veilleux que les apprêts de ce festin.
11 ne fallut pas moins de quatre-vingts chaudrons
et de cinquante marmites pour le préparer; on avait
construit un énorme château en pâtisserie, car on sait
qu'au moyen âge le luxe des banquets consistait prin-
cipalement dans la confection de pièces montées, en
bois ou en pâtisserie, représentant des manoirs, des
■ êqoistkï di «USC-aubèu
-
LE TRIBUN SACRE CHEVALIER. 155
tours, des êtres bizarres ou des sujets allégoriques, qui
étaient parfois de vrais chefs-d'œuvre artistiques. De ce
château, on retira une quantité incroyable de plats,
sans qu'il fût possible de deviner comment on les y
introduisait; puis on le mit en pièces et chaque convive
en reçut sa part. Les mets, les vins étaient exquis, et il
y eut abondance de tout, excepté d'eau. Ceux qui étaient
rassasiés, pouvaient emporter ce qu'ils voulaient. Durant
le festin t de nombreux bouffons égayèrent l'assistance;
la joie et la cordialité ne cessèrent de régner. Lorsque
le repas fut achevé, messire Cola di Rienzo s'en retourna
an Capitole, comme il en était venu, mais revêtu cette
fois du costume d'apparat des chevaliers.
La populace ne fut pas oubliée; d'abondantes distri-
butions d'argent eurent lieu, et depuis le commence-
ment du jour le cheval de bronze de Marc-Aurèle, qui
occupait alors l'emplacement où s'élève à présent l'obé-
lisque, et qu'on avait recouvert, pour l'occasion, d'un
manteau de fourrures, jetait par ses naseaux d'un côté
de l'eau et de l'autre du vin rouge 1 .
Cette statue équestre était de la part des Romains
l'objet d'une sorte de culte; une légende curieuse avait
cours à son sujet : Un roi très puissant vint mettre,
disait-on, le siège devant Rome, et les habitants, vaincus
dans plusieurs rencontres, étaient réduits à la dernière
extrémité, quand un guerrier aussi rusé que brave
s'en fut trouver les consuls et leur dit : « Si je vous
4. Celte statue resta longtemps près du temple de la Concorde ; vers la
On du dixième siècle, elle fut transportée sur la place du Latran. Sixte IV
la fit restaurer vers 1475 et Paul III en orna le Capitole (1534) où on la
voit encore. Elle est d'un travail remarquable et durant tout le moyen
âge on crut à tort que le cavalier représentait l'empereur Constantin.
»*i COLl H MEMO.
ô» ^re «ie iip C5au, que me donnerez-vous ? — Tout ce
qu'il *ou* plaira, rêpondirent-ils. — Eh bien je vous
demin Jerai, si je réussis. d'élever en mon honneur, sur
il» des places de La ville, un cheval en bronze doré, tel
qu'->a n'en aura jamais tu d'aussi beau. » Les consuls
c: !e sénat s'y encadrèrent. Or» le guerrier avait remarqué
que le roi ennemi se rendait chaque soir au pied
d'ua arbre voisin des murs, et qu'une chouette, perchée
sur u:*c des branches, poussait invariablement un cri
perçant dès qu'il s'approchait. Après avoir recommandé
au\ Résilias de se tenir prêts, il monta, lorsque la
nuit fut c!v*se, sur un cheval sans selle, prit pour toute
artne une faucille et sortit silencieusement de la ville.
KsqVU entendit l'apjvl de l'oiseau, il se précipita vers
Fa ri re, se saisit du roi et le ramena prisonnier. Alors
les assièges se jetèrent sur le camp ennemi et y firent
un crand carnage. Après la victoire, les Romains tin-
rent leur promesse et un cheval de bronze de toute
l<Mu:é fut êrké à l'endroit même où le guerrier avait
sau\è Ivune du jvril qui la menaçait.
CHAPITRE XII
LE COURONNEMENT DE RIENZO
La première journée avait été consacrée à la glorifi-
cation de Rome et de son libérateur; la deuxième était
destinée à affermir et à fêter l'union des cités ita-
liennes.
Dès l'aube, les cloches appelaient les Romains à l'é-
glise du Capitole, où se trouvait déjà messire Cola di
Rienzo avec tous les ambassadeurs.
Une mosse solennelle du Saint-Esprit fut célébrée,
durant laquelle il lit bénir quatre étendards. Le premier
était supposé avoir appartenu à l'empereur Constantin '.
On y voyait représenté, sur un fond écarlate, un aigle
blanc couronné, portant dans le bec une branche d'o-
livier et tenant dans ses serres le globe terrestre divisé
en trois parties : l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Le tribun
l'offrit au syndic de la ville do Pérouse en disant :
« Vive la mémoire de Constantin et la cité de Pérouse! »
Cet étendard fut rapporté en triomphe à Pérouse et con-
servé religieusement durant bien des années dans les
archives de la commune. Sur le deuxième, étaient peintes
1. César et Conslanlin étaient les seuls empereurs dont le peuple ro-
main eût gardé la mémoire; il rattachait à eux tous les souvenirs de l'an-
cienne Rome et leur attribuait, comme il arrive si souvent pour les grands
hommes, ce que leurs prédécesseurs et leurs successeurs avaient fait.
Ô
156 COLA DI RIENZO.
deux femmes symbolisant Tune l'Italie, le globe en main,
l'autre la Foi chrétienne; entre elles on voyait Rome,
sous les traits d'une femme à l'aspect vénérable. Messir
Rienzo le prit et, élevant la voix, cria : « Vive Florence ! »
Mais les représentants de cette ville restèrent immobiles.
Alors Rienzo ajouta : « On verra bien qui prendra cet
étendard en temps et lieu. » Le troisième, où étaient
représentées les armes du tribun et du peuple, ainsi que
la louve allégorique allaitant Romulus et Remus, fut
donné à la ville de Todi. Les Siennois reçurent le qua-
trième étendard, qui élait celui de la liberté. Un cin-
quième étendard représentant les saints apôtres avait
été préparé à l'intention des ambassadeurs de Pise, mais
ils n'arrivèrent pas à temps pour le recevoir ce jour-là.
Rienzo offrit des bannières plus simples aux autres
cités. Ensuite il distribua à tous les ambassadeurs, dont
le nombre s'élevait à plus de deux cents, des anneaux
d'or en signe de paix, d'amitié et d'alliance.
Après la cérémonie, les envoyés florentins vinrent s'ex-
cuser auprès du tribun, l'assurant que leur conduite
n'avait nullement été dictée par un sentiment de défiance,
mais par la crainte d'outrepasser, dans cette circon-
stance imprévue, le mandat qu'ils tenaient de leurs
concitoyens. Ils ajoutaient qu'ils allaient en référer à
Florence et suppliaient Rienzo de ne pas prendre en
mauvaise part leur hésitation. Le tribun écrivit d'ailleurs
lui-même, dès le 5 août, aux Florentins pour les remer-
cier d'avoir bien voulu envoyer des ambassadeurs à
Rome et les prier ensuite de ne pas refuser l'étendard
qu'il leur offrait, « car, disait-il, l'acceptation de ce
présent n'implique aucune obligation de votre part;
nous avons simplement voulu vous donner une preuve
LE COURONNEMENT DE RIENZO. 157
de notre amitié, et les autres cités n'ont pas hésité à
recevoir des étendards semblables. Nous désirons que
tout le monde jouisse des dons que le Saint-Esprit a ré-
pandus sur nous. »
Rienzo fit suspendre au-dessus du porche de l'église
Àracœli une plaque de métal ou de bois, peinte en bleu,
sur laquelle on lisait, inscrits en lettres d'or, ses nou-
veaux titres : « Nicolas, sévère et clément, libérateur de
Rome, zélé défenseur de l'Italie, ami de l'humanité et
tribun auguste. »
Les jours suivants furent consacrés à diverses réjouis-
sances, et le 5 août, qui était un dimanche, curent lieu
des luttes de force et d'adresse, puis des combats simu-
lés, des pas d'armes, des tournois que les Italiens com-
mençaient à goûter beaucoup. Tous les cavaliers, qui
se trouvaient en ce moment à Rome, furent invités à y
prendre part, les Italiens comme les étrangers; chaque
quartier de la ville fournit cinquante lutteurs à pied.
La veille, Rienzo reçut les ambassadeurs du roi de
Hongrie qui, comme nous l'avons déjà dit 1 , s'étaient
fait précéder par des envoyés chargés de préparer les
voies. Ils offraient au tribun l'alliance de leur maître
et son appui, pourvu qu'on lui laissât lever des soldats
sur le territoire romain. Rienzo repoussa ces proposi-
tions pour ne point mécontenter la cour d'Avignon,
dont le roi Louis çlait l'ennemi.
Yers le même temps, la reine de Naples envoya une
lettre des plus flatteuses au tribun et fit remettre à sa
femme cinq cents florins et des pierres précieuses.
Peu après, les avocats de Jeanne et de Louis se pré-
i. Voir page 117.
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LE COURONNEMENT DE RIENZO. 159
poux et les décideraient à fuir Naples. Pourtant, il
Mini qu'en attendant sa décision les deux adversaires
'îspendissent les hostilités. Louis était encore en lion-
ne et son armée se formait lentement à Àquiia ; par
iite, cet armistice ne pouvait que lui être favorable.
Poursuivant son rôle d'arbitre des souverains, Rienzo
rivit aussi aux rois de France et d'Angleterre, les
riant de mettre un terme à la guerre funeste qui rui-
lit les deux plus beaux royaumes delà chrétienté.
Selon sa coutume, il s'empressa, le 5 août, d'informer
■ pape de tout ce qu'il venait de faire, lui réitérant ses
-surances de respect et de soumission : ce Jamais, disait-
, ne luira le jour où l'on me verra faire quelque chose,
i concevoir quelque pensée qui soit contraire aux
•lérêls de votre Sainteté; ne prêtez point l'oreille à
•uxqui prétendent que j'ai porté tort à l'Église, jamais
onde si faux n'a été inventé! Tous mes actes sans
ception auront constamment pour but unique la pros-
crite, la grandeur et la gloire du Saint-Siège. »
L'influence de Rienzo grandissait chaque jour au
'hors; les habitants d'Arczzo le supplièrent de leur
mner un gouverneur de son choix et ils lui offrirent
n mille florins d'or pour subvenir au maintien du bon
dt. Rienzo accéda à leur prière et leur envoya Guido
el Isola. Un peu plus tard, les villes de la Sabine
•curent également, sur leur demande, un podestat,
our récompenser de son zèle le seigneur de Corneto,
ienzo lui confia le sceau du peuple romain, ainsi que
* sien propre, et le nomma de plus gouverneur du
atrimoine de Saint-Pierre.
Le 15 août approchait. Rienzo avait, nous l'avons
n, choisi cette date pour recevoir la couronne tribuni-
160 COU W RIENZO.
tienne. 11 retint les ambassadeurs qu'il avait convoqués
pour assister à son adoubement, el invita les cités qui
ne s'y étaient pas fait représenter à envoyer quelques-
uns de leurs citoyens à Rome, car il désirait donner à
cette nouvelle cérémonie encore plus d'éclat qu'à la
précédente.
L'Assomption était en Italie, et à Rome surtout, une
des principales fêtes de l'année. C'est en ce jour que
le clergé exposait aux yeux des iidèles l'image vénérée
du Sauveur, que l'on conservait pieusement depuis des
siècles dans la chapelle « Sancla Sanctorum », attenante
au palais du La Iran. On assure que celle image remonte
au temps du pape Serge I er , c'est-à-dire au septième
siècle. En tout cas, il est certain que, d'après une cou-
tume instituée par Léon IV en 847, le pape ou son
représentant entrait pieds nus dans la chapelle « Sancta
Sanclorum », la veille du 15 août, ouvrait l'armoire où
se trouvait placée l'image et dont les vantaux étaient
d'argent massif, baisait les pieds du Christ et chantait
un Te Deum. Le lendemain, après vêpres, le pape la
confiait aux cardinaux, qui la transportaient sur un
brancard, en grande pompe, jusqu'à l'église de Sainte-
Marie Majeure. On élevait dans les rues où devait pas-
ser la procession de grands reposoirs, pour l'ornemen-
tation desquels les habitants rivalisaient de zèle et de
munificence, et on lavait les pieds de l'image à plu-
sieurs reprises durant le trajet. Elle restait exposée à la
vénération des fidèles toute la journée du lendemain.
Le but de cette cérémonie était, disait-on, de rapprocher
Jésus-Christ de sa mère dont on voyait une image dans
l'église de Sainte-Marie Majeure.
t Rienzo profita de cette solennité pour se faire cou-
LE COURONNEMENT DE R1ENZ0, 161
ronner; il se rendit de bonne heure à Sainte-Marie
Majeure et y entendit le service divin célébré par. le
vicaire de l'évêque d'Ostie, Bertrand dePodiat, Raimond
ayant probablement refusé de rendre ce service au tri-
bun. A rissue de la cérémonie, il prit place sur un
Irône, entouré de tout le clergé et des ambassadeurs.
Le prieur de l'église du Latran s'approcha et dit, en
lui posant sur la tête une couronne de chêne : « Reçois
Ja couronne de chêne, car tu as délivré tes concitoyens
delà morl. » Le prieur de Saint-Pierre s'avança à son
tour el lui offrit une couronne de lierre, en ajoutant :
« Prends ce lierre, parce que tu as aimé la religion. »
. Puisledoyen deSaint-Paul hors des murs lui remit une
couronne de myrte et s'écria : « Accepte celte couronne,
tu as observé tes devoirs, aimé le travail et détesté l'ava-
rice. » Le prieur de Saint-Laurent lui en donna une qua-
trième, faite de laurier, et lui adressa à peu de chose
près les mêmes paroles. Le prieur de Sainte-Marie
Majeure, chargé d'offrir au tribun la cinquième cou-
ronne, composée de branches d'olivier, prononça ces
mots : « Homme plein de modestie, prends celte cou-
ronne, ton humilité a triomphé de l'orgueil des grands. »
Le prieur de l'hôpital San Spirito des Monts lui ceignit
le front d'une couronne d'argent entremêlée de feuilles
d'or et lui mit dans la main un sceptre, en disant :
«Tribun auguste, reçois les dons du Saint-Esprit et la
couronne spirituelle, dont ce sceptre et cette couronne
sont les symboles. » Enfin messire Loffredo Yico Scotto,
le même qui avait sacré chevalier Rienzo, lui présenta
une pomme en argent surmontée d'une croix, l'embrassa
et lui dit : « Reçois l'emblème de la justice, aime-la el
fais-nous jouir de la paix et delà liberté. »
11
102 COLA DI RIENZO.
Le vicaire d'Ostic était chargé de l'arrangement des
couronnes; à mesure qu'on les posait sur la tête du tri-
bun, un homme, vêtu de haillons, mais armé d'une
épée, les lui était, en souvenir sans doute de l'esclave
qui ne cessait de rappeler à la modestie les triompha-
teurs romains. Toutefois l'archevêque de Naples, Gio-
vanni Orsino, empêcha le pauvre d'arracher la couronne
d'argent. Rienzo fait observer lui-même que les plantes
dont ces diverses couronnes étaient tressées croissaient
toutes sur l'arc de triomphe de Constantin, de façon,
dit-il, à ce que celui qui avait fourni les fonts baptis-
maux, ait procuré aussi la matière des couronnes.
Quant à celle d'argent, il prétend qu'elle ne coûtait pas
plus de cinq florins.
Rienzo sortit de l'église après la cérémonie, et, s'a-
dressant au peuple assemblé sur la place, commença
par dire que tout ce qu'il possédait lui venait du Saint-
Esprit et du pape ; il décréta quelques lois nouvelles et
annonça, entre autres choses, que désormais tout
citoyen romain serait tenu de se confesser et de com-
munier au moins une fois l'an, sous peine de se voir
confisquer le quart de ses biens, dont moitié serait
attribuée à l'église du quartier et moitié au trésor de
la ville ; les notaires, avant de rédiger un testament,
devaient s'assurer que cette prescription avait été obser-
vée et, en cas de désobéissance , en informer les magis-
trats. « De même, disait-il, que je m'occupe d'accroître
le bien-être temporel des habitants de Rome, de même
il est naturel que je m'efforce aussi d'augmenter leurs
chances de salut, d'autant plus qu'ils négligent étran-
gement leurs devoirs religieux. »
Les citations faites le 4" août furent renouvelées, et le
LE COURONNEMENT DE RIENZO. 1G5
•
Iribun défendit aux princes étrangers, empereurs, rois,
margraves ou électeurs, d'amener ou de faire conduire
une armée en Italie, sans son consentement ou celui du
peuple romain. Puis, se laissant éblouir par le succès
inouï qui couronnait son œuvre, il se compara h Jésus-
Christ. « De même que lui, s'écria-t-il, dans ma trenle-
troisième année, j'ai délivré le monde des tyrans qui
l'opprimaient sans verser une goutte de sang. »
Ce langage insensé répandit la consternation parmi
les amis du tribun. 11 dénote assurément une exaltation
voisine du délire, étant données surtout les idées reli-
gieuses à cette époque; mais qu'on songe un instant
quels durent être les sentiments de cet homme, fils d'un
pauvre aubergiste, quand il se vit entouré, adulé et
acclamé par un peuple enivré de bonheur et de recon-
naissance, par une partie de cette fière aristocratie que
ni les papes, ni les empereurs n'avaient pu réduire à
l'obéissance, par des cités jalouses d'une indépendance
chèrement acquise, par toute l'Italie enfin, unanime
en ce moment à le regarder comme un guide et un
sauveur désigné par le ciel.
Un moine se chargea de le rappeler à la réalité : le
soir de ce jour, un homme pleurait amèrement dans
cette même église de Sainte-Marie Majeure, où l'ombre
et le silence avaient succédé au tumulte de la fête;
c'était fra Guilielmo, moine vivant en odeur de saintelé
et qui s'était toujours montré plein d'admiration et
d'affection pour Rienzo. Un prêtre de la maison du tri-
bun, passant parla, s'informa de la cause d'une si pro-
fonde tristesse. « Hélas, soupira fra Guilielmo, ton
maître s'est précipité du ciel en cette journée I » Et
comme le prêtre lui demandait ce que voulait dire ce
Hl COLA DI RIELVZO.
bagage, il s'écria : « Faut-il que tant d'orgueil soit entré
dans son à me! Grâce à la protection da Très-Haut, il a
vaincu et mis en fuite des tyrans que personne jus-
qu'ici n'avait pu soumettre. Une colombe blanche des-
cendue sur sa tète a montré à tous qu'il était l'élu de
Dieu, et le Saint-Esprit a métamorphosé à nos yeux le
peuple romain. Pourquoi cherche-t-il une récompense
tenvstre et passagère? Comment a-t-il pu oser, par des
paroles pleines d'arrogance, se comparera son Créateur?
Ois à ton maître que Dieu ne lui sera plus secourablc
ci qu'il ne peut plus expier ses crimes que par les
tarant de la pénitence. >*
Ce discours fut rapporté à Ricnzo, qui s'en émut
d'abord; mais bientôt le souci des affaires publiques
lui lit oublier cet avertissement, dont il ne devait
se souvenir que longtemps après, dans la misère et
dans l'exil.
11 \ eut encore» après le 15 août, quelques réjouis-
sances, puis les ambassadeurs retournèrent chez eux
remplis d'admiration pour Rienzo. (Ceux de Pérousc
étaient de retour dans les derniers jours du mois
d'août.)
Les Romains, au contraire, en proie à une vague
appréhension, sentaient diminuer la confiance sans
bornes que leur inspirait naguère leur idole.
CHAPITRE XIII
TENTATIVES DES NOBLES CONTRE RIENZO
Nous avons vu que le comle de Fondi, Giovanni Gac-
fano, avait refusé de reconnaître la souveraineté du
peuple romain. Le 26 juillet, il fut cité devant le tri-
bunal de Cola di Rienzo et, comme au bout du délai de
six jours qui lui avait été accordé, il ne s'était pas pré-
senté, une petite expédition fut dirigée contre lui. Sou-
tenu par son frère Niccolô et par quelques partisans,
le comte s'apprêta à la résistance, mais les hostilités so
bornèrent à des escarmouches. Le tribun, absorbé en
ce moment par d'autres occupations, remit à plus tard
le soin de réduire par la force le rebelle, comme il
venait de le faire pour Giovanni di Vico. Rainaldo
Orsino vint même à Rome, vers le 1 er août, dans l'es-
poir de ménager un accommodement, mais sa mission
conciliatrice échoua.
Après les cérémonies du couronnement, le tribun
provoqua en combat singulier et mortel son adversaire,
qui se garda bien de venir relever le défi ; alors Rienzo
le déclara traître et félon, confisqua tous ses biens,
moitié au profit du trésor de la ville, moitié au profit
des troupes engagées contre lui, et fit de grands prépa-
ratifs pour envahir ses terres. Une armée fort considé-
166 COLA DI RIENZO.
rable fut réunie dans ce but ; elle comptait, outre quinze
cents cavaliers romains, un grand nombre d'auxiliaires
prêtés par les républiques alliées, cinq cents archers
génois que le tribun venait de prendre en qualité de mer-
cenaires, et plusieurs milliers de fantassins; du moins,
c'est lui qui l'affirme.
Dès le 5 août, il avait prévenu les Florentins que les
soldats envoyés par eux allaient être dirigés contre Gio-
vanni, ennemi de l'Église, disait-il, et coupable des plus
noirs forfaits. Mais il éprouva de ce côté des résistances
auxquelles il était loin de s'attendre. Les auxiliaires flo-
rentins refusèrent de partir, sous prétexte que leur solde
était en retard et que le comte de Fondi étant noble et
allié à Florence, ils ne pouvaient prendre les armes,
contre lui. Ce fut en vain que le tribun employa tour à
tour les prières et les promesses, force lui fut de récla-
mer l'intervention de Florence; à la date du 20 août, il
demanda l'autorisation formelle de se servir des auxi-
liaires en dehors du territoire romain, contrairement
à ce qui avait été primitivement stipulé.
« Le temps se passe en pourparlers, écrivait-il, le
comte de Fondi fait chaque jour de nouvelles recrues ;
nous devons agir sans délai »; il s'engageait, au reste,
à payer sans retard la solde arriérée: Les Florentins ne
répondirent rien. Le 27, Rienzo leur adressa une nou-
velle lettre, plus pressante encore : « les auxiliaires pré-
tendent qu'ils ont reçu l'ordre dq ne pas marcher contre
Giovanni et Niccolo; ils menacent de se retirer. Que
dois-je faire? Faut-il vous les renvoyer? Vous n'ignorez
pas pourtant que le comte de Fondi a tué son frère, sa
mère, sa femme et qu'il est le dernier des brigands ;
personne ne peut appeler un tel homme son ami, car
TENTATIVES DES NOBLES CONTRE RIENZO. 167
(oui le monde le renie, l'Église, les Romains, ses parents
eux-mêmes. » L'ombrageuse république, qui ne voulait
sans doute pas contribuer plus longtemps à accroître
bénévolement la puissance d'une cité rivale, n'en per-
sista pas moins dans son refus et les Romains durent
se passer du concours des soldats florentins.
On voit, par cet exemple, combien était fragile le fais-
ceau d'alliances que Rienzo avait espéré former. Heu-
reusement pour lui, la campagne s'annonçait bien;
Angelo Malabranca, parti en avant avec quatre cents
hommes seulement, avait attaqué la petite ville de Ser-
moneta 1 , ravagé le territoire environnant et battu, dans
plusieurs rencontres, les troupes des Gaétan i ; il fit beau-
coup de prisonniers et enleva même un étendard. Niccolô
fut contraint de lever le siège de Frosinone, d'aban-
donner les positions qu'il occupait dans les montagnes
voisines, et d'évacuer complètement le territoire de j
l'Église.
La ruse ne lui réussit pas mieux que la force : un \
certain nombre de cavaliers de son armée devaient feindre
une défection et passer au camp des Romains, dans le
but de se tourner contre eux et de les massacrer la pre-
mière fois qu'ils livreraient bataille; mais le tribun fut
prévenu à temps et déjoua ce complot. *
Les habitants de Gaëte, voyant que leur seigneur
n'avait pas le dessus, se hâtèrent d'envoyer dix mille flo-
rins au tribun, en lui déclarant qu'ils ne voulaient plus
reconnaître ni la suzeraineté du pape, ni celle du comte
de Fondi et qu'ils accepteraient avec joie un gouverneur
1. Sermoneta, située au sud-est de Frosinone, sur un roc escarpé, près
de Seiie.
ta OO H fJDZÛ.
désigné par lui. C*-::<* défection rendait fort critique la
position de Giovanni Gaetano.
Giovanni Colonna, à qui Rienio avait déjà conûé le
gouvernement militaire de la Toscane et qui renaît de
recevoir le commandement suprême des troupes dirigées
contre les rebelles, porta les derniers coups au comte de
Fondi; il le vainquit dans plusieurs combats, lui prit
deux étendards qui, pour outrager l'ennemi, furent
traînés dans la fange et ensuite portés en triomphe à
Rome. Les Gaetani, découragés par tant d échecs, deman-
dèrent la paix, et le tribun, trompé par leur feinte sou-
mission et croyant naïvement à leur reconnaissance,
eut la faiblesse de ne pas les retenir prisonniers et
même de leur restituer tous leurs biens ainsi que leurs
châteaux forts. (19 septembre.)
Il venait d'ailleurs de commettre, sous l'influence
des mêmes sentiments, une faute bien autrement
grave.
Dans le courant du mois d'août, au sortir des fêtes
brillantes dont Rome avait été le théâtre, les chefs de
la noblesse s'étaient réunis plusieurs fois secrètement,
& l'instigation du vieux Stefano Colonna. Les Orsini, les
Savclli, les Ànnibaldeschi, oubliant leurs vieilles que-
relles, s'entendirent pour renverser le gouvernement de
Ricnzo. Il ne fallait pas songer à lutter ouvertement
contre lui ; l'exemple du préfet et du comte de Fondi
l'avait bien prouvé; ils ne virent donc d'autre moyen
do se débarrasser de leur adversaire que de le faire
assassiner; cela semblait, au reste, fort naturel alors
et de bonne guerre. Ils soudoyèrent, assure-t-on, un
homme en qui ils avaient pleine confiance, et l'en-
voyèrent h Rome. Mais il n'eut pas plutôt franchi les
TENTATIVES DES NOBLES CONTRE RIENZO. 169
murs de la ville, que le tribun, instruit de la conspi-
ration par les rapports de ses espions, le fit saisir
et jeter dans un cachot du Gapitole; le secret le plus
absolu fut garde sur cette arrestation et les nobles
purent croire que leur émissaire allait exécuter leurs
ordres, le moment venu. L'assassin, mis à la question,
avoua dans les tourments tout ce que Ton voulut et les
plus nobles barons se trouvèrent compromis. C'était
une occasion sans pareille pour Rienzo de se défaire,
sous le couvert de la justice, de ses plus audacieux
adversaires. 11 ne la laissa pas échapper.
La plupart des barons furent conviés à un banquet
qui devait avoir lieu le 14 septembre, et, ne se croyant
pas soupçonnés, ils acceptèrent sans défiance. Le repas
fut gai, car le tribun savait se contraindre; pourtant,
vers la fin, l'audace du vieux Stefano faillit faire éclater
l'orage : il demanda aux convives s'il valait mieux à
leurs yeux que le chef du peuple fût économe ou pro-
digue; on discuta longtemps, enfin Stefano, prenant la
pointe du long et riche manteau que portait Rienzo, lui
dit : « Pour toi, tribun, à la place de ces riches vêle-
ments, lu ferais bien mieux d'en avoir de plus simples et
de plus en rapport avec l'humilité chrétienne que tu
affectes. » Rienzo pâlit en entendant ces paroles har-
dies, mais il sut se contenir encore. Quelques instants
après, au sortir de table, ses gardes se saisissaient de
Stefano Colonna et le conduisaient, malgré ses protesta-
tions et le respect qu'il inspirait, dans la salle du Capi-
tule où d'ordinaire le sénateur rendait la justice,
assisté des juges capitolains. Les autres barons, invités
comme lui, subirent le même sort.
Quant aux nobles que Rienzo soupçonnait également
170 COLA M R1EXZO.
et qui n'étaient pas présents au banquet, il les fil venir
au Ca pi tôle, sous différents prétextes, et à mesure qu'ils
arrivaient, on les jetait dans les prisons du palais, sans
plus d'égards que s'ils eussent été de vulgaires malfai-
teurs. Outre messire Stefano Colonna, Pielro di Agabito
Colonna, qui exerçait alors nominalement les fonctions
de sénateur, Lubertello, fils du comte Bertoldo, égale-
ment sénateur, Giovanni Colonna, récemment nommé
chef de l'armée dirigée contre les Gaetani, Giordano des
Orsini del Monte, Rainaldo des Orsini de Marino, Cola
Orsino, seigneur du château Saint-Ange, Bertoldo Orsino,
comte de Yicovaro f , enfin presque tous les principaux
barons furent emprisonnés ; seuls Luca Savello, Stefano
Colonna le jeune et Giordano de Marino ne s'étaient pas
rendus à l'invitation du tribun et évitèrent le sort qui
les attendait.
Après s'être ainsi assuré des chefs de la conspiration,
Cola di Rienzo convoqua les citoyens les plus notables
et leur exposa tout ensemble la trahison des nobles et
les mesures qu'il avait prises pour les en châtier. Tous
approuvèrent la fermeté de Rienzo, qui n'hésita plus h
donner suite à ses projets de vengeance.
Cependant les prisonniers étaient sévèrement gardés;
Stefano, à qui on n'avait môme pas accordé urt lit, passa
toute la nuit à marcher à grands pas, frappant les murs,
secouant les portes, conjurant ses gardiens de lui rendre
la liberté. Enfin le jour parut et les barons entendirent
avec effroi sonner la cloche du Capitole. Bientôt ils
virent entrer dans leur prison des frères mineurs, dont
c'était la mission de préparer à la mort les condamnés
1. Yicovaro, petite ville située il l'est do Tivoli.
TENTATIVES DES NOBLES CONTRE RIEKZO. , m
et qui étaient chargés par le tribun d'annoncer aux pri-
sonniers que leur dernière heure était venue el de les
confesser chacun séparément. Les malheureux, en proie
nu plus affreux désespoir, avaient presque perdu
J usage de la parole; pourtant ils se confessèrent et
communièrent, excepté Rainaldo et un antre baron, qui
n'étaient pas à jeun. Mess ire Slefano Golonna refusa
d'écouler le frère, disant qu'il n'avait pas eu le temps
de mettre ordre à ses affaires.
Il était environ neuf heures du matin, quand on
ouvrit à la foule les porles de la grand'salle du
palais, tendue, pour la circonstance, de soie blanche el
rouge; le tribun s'avança et monta sur une haute
estrade qu'on avait élevée durant la nuit. Après avoir lu
ces paroles de paix : « Pardonnez- nous nos offenses
comme nous pardonnons aux autres », il entreprit, à la -
stupéfaction de tous les assistants, de disculper les
nobles; il supplia le peuple d'oublier leurs crimes, et
se porta fort de leur obéissance dans l'avenir; puis,
sur son ordre, les prisonniers furent amenés. Ils s'avan-
cèrent, entièrement vêtus de noir, dépouillés de leurs
armes et des insignes de leur rang, le visage bouleversé,
implorant à grands cris la pitié de la foule. Les trom-
pettes sonnaient comme pour les exécutions. Après
avoir joui quelques instants de leur humiliation, Cola
di Rienzo prit de nouveau la parole : « Le peuple et nous,
dit-il, nous consentons à vous pardonner votre conduite
passée; loin de vous considérer comme des ennemis,
nous allons vous accorder des marques éclatantes de
notre confiance; fasse le ciel que dans l'avenir nous
n'ayons point à nous repentir de notre générosité! » Les
nobles, stupéfaits, ne pouvaient qu'incliner la této en
^ira* Ft-^i-jnea". L* r'2»ni er»Ki i_«ic* >te£ar» 0>-
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r,*:.>r i J";i:iH*i i ■^••a-i^ai**a: le -av~„-*L^i f~; en outre
-mâe- - F t r?î^ bâfras» ^-i^mt fes c»:œjiiin.3eiii*iit>
lui- ^ ^ *u -r^-n aj> ~ *a T.xai- L .i>c;ia a tous
j*i ir^iuii "•.•rs il ujbfa« îeal: *a sî,n».* d'alliance.
m Buaiem rii-û w -'-.•irriTes* ilnsi ^Fan étendard
}r«» Fin ?ai.i.. .1 ^*ir reral: ôe retxuner dans
•*»i.^ :'îà.i-iii» fc s. j*.a. J^*i^ -semi ■_!.:. Àpcvs quoi, il>
lu,— 1 ar-t-r sri-iiffi" ^ nôti.:* à LX^Li$e„ au peuple
-,tiM-i t f x y a riat. i: .or sfc:c:rer »:^e la réconcilia-
_i,a ^» - :\m .itru;. r_»*s-: • .es invita à sa table et par-
*-iCî ;i nw :« ;•? :ri>; :* ciiapeineat dans la
-.■ii«: \ * l l u-'m» : a ïv^vr-I-e «:e l'arrestation des
j.i/\*i:s j- j ; _r -a:-* -*^> ^ v.lle, <yj elle s'était
7r.i '^-.ik-î. rvM-.Lie- ^i e:. créaient voisin de la
^ . ei^ L* Lm^;i> ^lirc: ec:.:iTé> à Rome, malgré
V«~> cv :r.;fs^ iVi* >:ev i: rcswt craintif; ils impo-
sa «*••; i .a :\ _\. 7^ Y^ts irv-i-resecineelantes, par leurs
v?v.'».'-*.s sec:; u<e-\, i^r le I-xe qu'ils déployaient
it -^ *f> <vc*:i;:.:;.«r<^ {vir i fc :; ail-re de leurs serviteurs,
:\tr v'.;r fcîscsKxw pjr xur auiace enfin; il semblait au
jvuv .e ^îue ^;;- \^ïïs* ch«e do ia grau leur de Borne péri-
rai ***v ouv Kusieurs dVr.tre eux étaient chevaliers et
|vtssa:t x nt à ce ùîiv presque pour inviolables; quelques-
uns avaient d"e: roi tes attaches avec la cour d* Avignon;
cVtait doue aux veux des Romains un acte bien hardi,
>iium bien tcmérairv* que de porter la main sur eux
TENTATIVES DBS NOBLES CONTRE RIENZO. 173
sans que leur culpabilité eût été clairement prou-
vée. On oubliait leur dureté, leurs violences, pour ne
songer qu'au sort qui les attendait, et, quelque sur-
prenant que cela paraisse, plus d'un, dans la foule, se
prenait à les plaindre et blâmait la sévérité du tribun;
étrange revirement que peuvent seules expliquer la sen-
sibilité et la mobilité excessives dont le peuple romain
adonné maintes preuves dans le cours de son histoire.
Quelques citoyens influents et hardis allèrent trouver
Rienzo à l'aube pour lui représenter toute la gravité de
l'acte qu'il était sur le point d'accomplir; ils ne lui
cachèrent point les sentiments de la foule et s'efforcè-
rent de lui faire abandonner ses sinistres projets. Rienzo
comprit qu'il commettrait plus qu'un crime, une faute,
comme l'a dit un homme d'État, en envoyant les barons
au supplice; qu'il paraîtrait avoir voulu assouvir sa
colère et non pas assurer la sécurité, du bon état; et
qu'au lieu d'anéantir la noblesse, en la privant de ses
chefs, il ne ferait qu'augmenter son prestige et son
désir de vengeance. Afin de se tirer de la situation dif-
ficile où il s'était engagé, il imagina de passer d'un
extrême à l'autre et d'accabler de ses faveurs ceux qu'il
voulait, un instant auparavant, écraser de sa colère; il
se flatta de désarmer ses adversaires par la clémence,
puisqu'il ne pouvait les abattre par la rigueur et crut
se les attacher à jamais par les liens de la gratitude,
car il jugeait trop souvent les hommes sur les héros
dont il avait lu l'histoire, quelque peu transfigurée,
dans les livres de l'antiquité.
Ses concitoyens, qui connaissaient mieux que lui le
caractère vindicatif de la noblesse, disaient : « 11 vient
d'allumer un feu qu'il ne pourra éteindre », et ils avaient
174 COLA m IUKNZO.
raison. Pétrarque aussi le blâma de n'avoir pas montre
plus de sévérité. Quelques années plus tard, quand le
temps et la réflexion auraient dû avoir refroidi son
ardeur, il écrivait ! :
« Le tribun pouvait détruire d'un seul coup les en-
nemis de la liberté, occasion que jamais la fortune
n'offrit à aucun empereur, et cependant il les laissa
avec leurs armes, lui* qui se donnait pour un protecteur
de la liberté. Il ne tenait à justifier qu'une partie de son
titre et à se rendre digne du surnom de clément, alors
que, pour guérir les maux de la république romaine,
il fallait qu'il méritât surtout le nom de sévère. S'il
voulait user d'indulgence envers ces traîtres, il pouvait
leur accorder la vie, mais il devait les priver de tous les
moyens de nuire et leur enlever surtout leurs redou-
tables forteresses. Rome serait libre maintenant, et lui
ne gémirait pas dans les fers. »
Les regrets de Pétrarque furent d'autant plus vifs qu'il
n'avait point épargné les avertissements à Cola di Rienzo :
« Ne soyez pas étonné, lui disait-il, que je vous écrive
si souvent ; nuit et jour, vous êtes présent à mon esprit.
Pour fixer mes souvenirs, je mets par écrit, en rentrant
chaque soir, tout ce que j'ai pensé durant la journée, et
le matin, en m'éveillant, tout ce que j'ai rêvé durant la
nuit ; si je suivais mon penchant, il ne se passerait pas un
jour sans que je vous adresse une lettre. Mais laissez-moi
vous conter ce que j'ai vu en songe la nuit dernière :
« Vous étiez sur le sommet d'une montagne si élevée
qu'elle touchait presque au ciel et que toutes les autres
montagnes de la terre, même l'Olympe, tant chanté par
1. Lettre h Francisco di Lello, prieur de l'église des Saints-Apôtres, à
Florence. 12 août 1552.
TENTATIVES DES NOBLES CONTRE RIENZO. 175
les poètes, n'étaient que des collines à côté d'elle; le
soleil semblait tout près de vous et les nues à vos
pieds. Une foule de guerriers vous entouraient ; assis
sur un trône resplendissant, vous les surpassiez tous ;
votre visage était si éclatant que Phébus lui-même en
paraissait jaloux. Je regardai autour de moi et je vis une
foule innombrable; plein de stupeur, je demandai à
quelqu'un qui se trouvait près de moi que signifiait ce
prodige, car il me semblait que jamais la terre n'au-
rait pu contenir la vingtième partie de la foule qui
m'environnait. — Vous voyez, me répondit-il, non seule-
ment tous les hommes qui existent, mais tous ceux qui
existeront ; ils sont là par la volonté de Celui qui tient
l'univers dans sa main et à qui tous les temps sont pré-
sents. — Mais, lui demandai-je encore, que fait ici cette
foule attentive? — Elle veut savoir, dit-il en levant les
jeux vers vous, quel sera le sort de ce héros, auquel,
comme vous le voyez, la terre, le ciel et même les astres
s'intéressent. Écoutez ce bruit! (Je prêtai l'oreille et
j'entendis comme un tonnerre lointain). Mars, reprit-
il, menace, mais Jupiter est tranquille. — Que pensez-
vous, lui dis-jc encore, qu'il adviendra de tout ceci? —
Dieu seul connaît le destin de cet homme, fut sa réponse,
mais nous le saurons un jour et tout ce peuple en
gardera éternellement le souvenir; sa gloire sera im-
mortelle, et, comme un roc inébranlable, ne craindra
pas les orages. Que peut'redouter celui qui est prêt à
mourir pour la vertu ? Fasse le ciel que la fidélité des
guerriers qui l'entourent ne chancelle pas et qu'ils ne
cherchent point à le renverser eux-mêmes de son trône
pour s'en emparer; c'est le seul danger qui le menace ;
s'il l'évilc, il est sauvé, et j'espère qu'il en sera ainsi, car
176 COLA Dl RŒ3Z0.
Dieu est avec lui. — L'aurore rougissait déjà l'horizon
tout disparut et je m'éveillai. »
Rienzo comprit bien que la nouvelle de l'incarcération
des barons allait soulever à Avignon une tempête d'in-
dignation ; il adressa donc sur-le-champ (17 septembre)
une longue lettre à Rainaldo Orsino \ dans laquelle il
donne, pour expliquer et justifier sa conduite, une rai-
son aussi ingénieuse que peu vraisemblable : il prétend,
en effet, qu'en faisant jeter en prison les nobles et en
simulant une condamnation, il n'avait d'aulre pensée
que de les forcer à se confesser pleinement de tous leurs
méfaits, une fois au moins dans leur vie.
Deux jours après avoir ainsi échappé à la mort, les
barons, qui craignaient sans doute quelque retour de
sévérité de la part de Rienzo, lui demandèrent de re-
nouveler leur réconciliation ; ils se rendirent dans
l'église du Gapitole, et, après y avoir entendu la messe
avec recueillement, ils voulurent communier. Le prêtre
commença par réciter l'oraison de Salomon, qui débute
par ces mots : « Seigneur Dieu, exaucez les prières de
votre serviteur », et, lorsqu'il en fut arrivé à ce pas-
sage : « Vous vengerez l'homme juste et vous punirez
les méchants », il posa la main sur la tête de chacun
des barons et leur donna la communion ; il en Gt autant
pour le tribun. Apres quoi, ils jurèrent de nouveau
fidélité à la république romaine.
Pour célébrer cette alliance de la noblesse et du
peuple, Cola di Rienzo ordonna le jour même une pro-
cession en l'honneur de la Vierge. Voici la description
1 . Rainaldo Orsino, ami de Pétrarque , archidiacre de Liège, notaire de
la chambre apostolique; il fut créé cardinal en 1551.
TENTATIVES DES NOBLES CONTRE MEMO. 177
qu'il en donne lui-même, par avance, dans sa lettre
à Rainaldo : « La moitié du peuple, avec le clergé et
les chanoines de Saint-Jean de Latran, arrivera par la
droite sur la place Santa Maria ; là, ils se rencontre-
ront avec l'autre moitié du peuple, accompagnée des
chanoines de Saint-Pierre. Un chanoine du Latran mon-
tera dans le baptistère de porphyre, récitera l'oraison
de David, qui commence par : « Vous êtes béni, Seigneur
Dieu d'Israël » et s'arrêtera à ces mots : « Donnez aussi
à mon fils Salomon ». Ensuite, un chanoine de Saint-
Pierre dira l'oraison de Jésus fils de Sirah : « Je vous
confesserai ». Lorsqu'il aura terminé, un chanoine de
Sainte-Marie Majeure entonnera le Magnificat, auquel
répondront d'abord les chanoines du Latran, puis ceux
de Saint-Pierre, ainsi que tout le clergé. Pour terminer
la cérémonie, un évêque ou un abbé chantera le Te
Deum laudamm.
On le voit, Riepzo avait tout réglé, jusque dans les
moindres détails.
Mais, tandis que, trop confiant dans sa destinée, il
ne songeait plus qu'à fêter son triomphe et à jouir en
repos du pouvoir, la haine implacable de la noblesse et
l'hostilité du pape allaient remettre en question l'exis-
tence même du bon état.
u
CHAPITRE XIV
INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON
On se souvient que Glémenl VI ne fît au commence-
ment aucune difficulté pour reconnaître et même pour
sanctionner le gouvernement que le peuple romain
s'était donné, et qu'il confirma les pouvoirs conférés à
Cola di Rienzo et à Raimond.
Mais ces bonnes dispositions durèrent aussi peu que
les illusions qui les avaient fait naître.
Presque dès le début, Rienzo éveilla la défiance du
Saint-Siège en prenant le nom de tribun, qui avait le
défaut, aux yeux du pape, d évoquer des souvenirs révo-
lutionnaires (Clément VI ne consentit jamais à lui
reconnaître d'autre titre que celui de gouverneur de la
ville, « rector », qu'il lui avait accordé d'abord sur sa
demande).
Puis, chaque jour, on apprenait à Avignon quelque
acte nouveau dénotant, de la part du tribun, un dessein
de plus en plus arrêté de substituer en toutes choses
l'autorité du peuple h celle du Saint-Siège.
Les missives envoyées aux différentes villes d'Italie,
les offres d'alliance, les expéditions militaires entre-
prises contre les barons rebelles, les négociations enga-
gées avec le roi Louis et la reiue Jeanne, enfin et
INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. i 71»
surtout les citations adressées à l'empereur et aux élec-
teurs, firent voir au pape et à ses cardinaux que
Rienzo n'entendait pas être le représentant docile de la
papauté et subir l'ingérence ou la tutelle de l'Église,
qu'il Toulait rétablir, autant que faire se pouvait, la
suprématie de Rome, non pas au profit de l'Église, mais
en faveur du peuple romain, et qu'il prétendait, en
outre, au nom de l'antique souveraineté de Rome, dé-
pouiller le pape de son droit de juridiction, nous dirions
presque de mouvance, sur les trônes et les princes de
la chrétienté.
Clément VI, comprenant de quels dangers serait me-
nacé le pouvoir temporel des papes, si les desseins de
Rienzo se réalisaient, entreprit donc de le renverser
du pouvoir.
Bien des accusations furent portées contre le tribun
par la cour d'Avignon : son bain dans lé baptistère
sacré, son couronnement mystique et allégorique, quel-
ques-unes de ses lois, les titres qu'il s'était donnés, et
mille autres vétilles; toutefois ce n'étaient que des griels
secondaires, bons à frapper l'imagination de la foule et
à rendre Rienzo suspect à ses yeux, mais dont il n'eut
pas de peine à se justifier lorsqu'on instruisit son
procès. Le véritable motif de l'opposition, fort com-
préhensible au reste, que lui fit le Saint-Siège, fut, nous
le répétons, celte ambition, noble à coup sûr, mais
démesurée, qui le portait à rendre au peuple romain,
aux dépens de l'Église, sa suprématie d'autrefois.
Qui pourrait dire ce qui serait advenu si Clément VI,
se désintéressant d'une lutte où les nobles éprouvèrent
de si cruels échecs, n'avait pas mis les citoyens ro-
mains, alors pleins de crainte et de vénération pour
180 COLA DI RLENZO.
le souverain pontife, dans cette dure alternative ou
d'abandonner leur tribun ou d'encourir les foudres de
l'Église? L'hostilité de la papauté envers Rienzo mé-
rite donc d'attirer toute notre attention, d'autant qu'il
ne semble pas qu'on lui ait attribué jusqu'ici sa réelle
importance.
Plusieurs des mesures prises par Cola di Rienzo por-
taient atteinte aux intérêts des représentants de l'Église.
Ainsi il déclara que les cités dans lesquelles les prélats
possédaient des biens ou même des titres honorifiques
ne devraient plus dorénavant reconnaître d'autre
suzerain que le peuple romain ; il décréta que les ecclé-
siastiques attachés aux églises de Rome seraient tenus
d'habiter la ville en tout temps, et certains d'entre eux,
ayant désobéi à cette injonction, furent jetés en prison;
or, beaucoup de prélats, résidant à Avignon, étaient
titulaires de dignités ecclésiastiques à Rome 1 et se sen-
taient fort peu enclins à y retourner. 11 proclama enfin
que Rome et le Saint-Siège étaient indissolublement liés,
et que c'était le devoir du pape de revenir dans le sanc-
tuaire de la foi chrétienne (ce qui lui fut plus tard
imputé à hérésie); il ordonna, en conséquence, au
clergé ainsi qu'au peuple, de faire, comme il le dit lui-
même : « d'ardentes et continuelles prières au Saint-
Esprit, afin qu'il inspire au pape et à ses cardinaux le
désir de quitter cette ville d'Avignon, où l'on ne trouve
ni les reliques des saints, ni peut-être la tradition de
leurs vertus, pour revenir à Rome, la cité sainte, rem-
plie des précieux restes de tant de martyrs et ramenée
à la justice, à la paix et à la liberté ».
1 . On sait que chaque cardinal est titulaire d'une église à Rome.
INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. 181
Les cardinaux italiens avaient soutenu Rienzo dans
le principe; mais, quand ils virent quelles étaient ses
véritables intentions et que leurs intérêts se trouvaient
compromis, ils se tournèrent contre lui, et il n'eut
point, dès lors, d'adversaires plus passionnés.
Le cardinal Colonna, le même qui, jadis, l'avait tour
à tour si efficacement attaqué et soutenu, excitait la
colère des autres cardinaux. Ce prélat avait acheté
ouvertement ou en sous-main des villages et des châ-
teaux fortifiés, situés sur le domaine de l'Église et dont
les habitants se permettaient, sous sa protection, une
foule de brigandages. C'est pour couper court à cet abus
que Rienzo avait déclaré, comme nous venons de le dire,
que les cités où les cardinaux possédaient des biens relè-
veraient dorénavant du peuple romain; il s'ensuivait que
leurs habitants devenaient justiciables des tribunaux
romains.
Giovanni Colonna répondit à cette mesure en traitant
le tribun de voleur et d'hérétique. Celui-ci, pour se
laver de cette imputation, alla, le jour de la Saint-
Michel (29 septembre), devant l'église dédiée à ce saint
et nommée Sant Angelo in Peschiera (c'était aussi l'église
dont l'irascible cardinal était titulaire). Après avoir lu
trois chapitres de l'Apocalypse, le tribun se leva et,
devant le peuple assemblé, prononça la prière sui-
vante : « Si le cardinal m'accuse dans l'intérêt du peu-
ple romain et s'il croit réellement que je suis un schis-
matique en commerce avec les esprits impurs, Dieu
veuille lui remettre la peine de ses péchés; mais si c'est
par amour pour les tyrans, ses parents, qu'il me per-
sécute, que Dieu exerce sur lui sa justice par l'entre-
mise de l'archange saint Michel. »
riHinip'ie^aiH»!.. — ••n.ïît* ii«ii> i'-n^ *t- • «n ! ^".^e à
3. •••!.:••. ^a "ii-.l e -ifi :.iis a* ri-^nx. ?«r faisait
■••ma-pier )«r *• n nrju-ue. -4 >_Li~L»»x :»î rvc»-nl
ri ^ 'Miuntî te ^%i.:!t*^ "i "h->i. * 11 ■» t ^LeOL: :•**> p!u>
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• ci ne :• ♦. " ii» •: •*:•• _* .*•! v r>> r-\* fj.sjît des
«v.si • rs :• Tj •: ■ni»:>Vil; '>.: îVir.v.le tribun
'-" z*r- : -+ -% î» •;. r>? ; : _ s~ 1 . :"> : '-a L:::.^ et qu'on
i«-v~ro:i ; -• > -:- r'.v>. m.- -r_: >r*^i":*? jioir plutôt
A." >k ?^r 1 :.»r *;•> u~>^ *':*«r> sans re'îeLe par les
>::>.>• i ..-■■■: • nVi: : .-::: : : .us i * » <r\~ur «ie Clément VI
•f-itre ôc rr^ur :oe K.nr y:-, ô ::t nen ne pou va il
* On >"urste o ::.:v ni ; . !ui évrivait-il, mais que
m*iïii|«>iie! IV •:«■>! {«mt-on m "accuser, quand ma
conscience ire ju*:i::c? Je n*a:*.e'ïd> pas l"is>ue de< évé-
nement* en *|*i-tiU*ur indi!:éiv!:t: je nie jelte au plus
f«»:t de la mêlée pour y triompher avec tous ou y être
vaincu, si vous succombez. Mes inquiétudes ne me
lais>ent de répit ni jour ni nuit. Dans cet état, ma
plume e>l ma seule consolation. Dès que je l'ai à la
main, je suis prè> de vous, je m'entretiens avec vous;
\ . Voir page 70.
INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. 183
je tous écris, non ce qu'il y aurait de plus beau à vous
dire, mais tout ce qui me vient à l'esprit, et je cherche
moins à orner mon style qu'à soulager mes inquiétudes
et à délivrer mon cœur du fardeau qui l'accable. »
Vers cette époque, le poêle quitta Avignon pour cher-
cher un peu de repos dans sa retraite de Vauclusc.
Inspiré par l'aspect de ces lieux toujours nouveaux et
toujours charmants pour lui, Pétrarque ajouta, en
r honneur de Rome, une églogue au poème bucolique
qu'il avait composé l'année précédente, et s'empressa
de l'envoyer à son héros, en la faisant précéder d'une
vive et charmante peinture de son séjour de prédi-
lection :
« Fuyant les tempêtes d'une mer où je me sens tou-
jours novice, quoique j'y navigue depuis longtemps,
j'ai quitté Avignon pour me réfugier dans ma solitude,
qui porte, à si juste titre, le nom de Vauclusc, val lis
clusa. Elle n'est distante que de quinze milles de cette
ville turbulente dont je viens de m'éloigner, et pour-
tant il y a une si grande différence entre elles, que
lorsque je vais de l'une à l'autre, je crois avoir passé
du lieu où le soleil se couche au lieu où le soleil se
lève. Ce sont d'autres hommes, d'autres terres, d'au-
tres eaux; il n'y a que le ciel qui soit le même. On voit
un vallon qu'arrose une rivière remarquable par le
cristal de ses eaux, la couleur de son lit qui semble
tapissé d'émeraudes, et les alternatives de sa source
souvent tranquille, parfois bouillant avec fureur. »
Puis il donne à Rienzo, en quelques mots, l'explica-
tion de son églogue, car, dit-il, c'est le propre de ce
genre de poésie, d'avoir un sens mystérieux, que le
lecteur ne peut que difficilement découvrir si l'auteur
im otul h eiozd.
mù lui Tient en aide, et le tribun, absorbé par tant
d'antres soins, ne doit pas perdre ses instants à en
rechercher h fraie >i:rnitication.
Ikm bergers, crt.nens d'une même Tille, mais de
caractères bien différents, regagnent la campagne tout
en devisant : l'un sapjelle Martius; héritier de Mars, il
représente le (arti actif et soucieux de la grandeur de
Rome; l'autre est Apicius, la personnification de cette
classe de citoyens chez lesquels l'amour du luxe et de
l' inaction remplace l'amour de la patrie. Us s'entretien-
nent du sort de leur vieille mère, qui est Rome, et se
demandent s'il faut lui rendre son antique demeure et
le pont par où elle se rendait dans son champ ; c'esl-à-
dire ie Capitole et le pont Milvius 1 .
Apicius est d'avis qu'ils feront bien mieux de songer
à leurs enfants, à leurs champs, à leurs cavernes (les
vassaux, les terres et les châteaux des nobles) et de
laisser Rome divisée entre deux factions, qui se succé-
deront au pouvoir. Son interlocuteur, au contraire, sou-
tient que leur mère peut redevenir forte et prospère par
l'entente de ses enfants, et que sa demeure doit être
relevée de ses ruines.
A ce moment survient un autre berger, du nom de
Feslinus, qui leur annonce que leur plus jeune frère
(c'est Ricnzo), dont jusqu'alors ils avaient méprisé la
faiblesse, vient de restituer à leur mère tous ses biens
et qu'il est prêt à la défendre contre les attaques des
loups, des lions, des sangliers, des aigles, des ours et
des serpents *.
1. Le pont Milvius, célèbre dans toute l'antiquité, avait été détruit en
►58 durant la lutte des Orsini et des Golonna.
2. Voir, au sujet de ces animaux allégoriques, la note 1, page 134.
INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. 185
Respecté et craint de tous, il lui assure désormais une
vie tranquille et enjoint à Àpicius et à Marti us de rester
dans leurs demeures et de ne plus se présenter devant
leur mère, qui les renie pour ses enfants.
Sans cesse, Pétrarque prodiguait des conseils et des
encouragements à Rienzo, le trouvant trop timide et
trop généreux envers ses ennemis; il le pressait d'agir
avec vigueur et de ne pas se laisser troubler dans
l'accomplissement de sa sainte mission. Puis, il conju-
rait les cardinaux et le pape, en tenues pathétiques,
de ne point s'opposer à ce que Rome fût relevée de ses
ruines et régénérée par le tribun. Mais que pouvaient
ses plus éloquentes prières sur des esprits prévenus?
Comme il le lui dit lui-même, on aboyait à Avignon
contre la légitimité du tribunatet la sincérité des inten-
tions de Rienzo. C'est en vain que le tribun renouvelait
ses protestations de respect et de soumission absolue,
qu'il affirmait n'avoir d'autre but, d'autre désir, d'autre
ambition que la grandeur de l'Église; ses paroles étaient
considérées comme autant de mensonges auxquels ses
actes donnaient chaque jour un éclatant démenti, et elles
ne faisaient qu'accroître le ressentiment et l'inquiétude
de Clément VI.
Voyant qu'il n'y avait plus à hésiter et que c'en était
fait de son autorité à Rome, s'il ne parvenait à écraser
au plus tôt ce dangereux adversaire, le pape ordonna à
Matteo Ribaldo, évêque de Vérone, de se rendre à Rome
pour ramener Rienzo au respect de l'Église.
L'état de santé de ce prélat l'ayant empêché de rem-
plir cette mission difficile, Clément VI en chargea
Vabbé du monastère de Saint-Benoît et le supérieur de
Tordre des frères mineurs. Mais, apprenant que Ber-
■•%»«
* »
tî* OJLA M RŒ3Z0.
:nr.d de ItauH. cardinal du litre de Saint-Marc et légat
*î°** % -v-*-. ^ disposait à quitter Naples, où l'avait
nrtc-Tîu jus.:u % aIors la situation critique du royaume, et
cuV. >.->:: s* rendre en Campanie, tant à cause de
■\\i: > sa sinîè que dans le but de surveiller de plus
:cv* W JL::>cse«ieîils de Rienzo, le pape sVmpressa de
V-~ :-c.Vr ^ii'u^eaient le soin de défendre les inté-
- , : .^ S*"/ :-Sîr o t .«. H lui adressa, à la date du 21 août,
i V .re ^.\r;.;e c»ù m? trouvent très nettement expri-
mas V-s v^*mcs jxv:r lesquelles Clément VI, après
s«.-- .Vr v > r. ircr>haîi'»n à la révolution provoquée
,o - \i. vr - >:■- rjL .:j\\ aLor* que le lé^rat y mit prompte-
tx- . *r : rr>>; r.>us avons donc cru intéressant de la
• Ci. vv *. *-;>-i\ à Bertrand cardinal du titre de
Si r rMtrw Von ou S^-ce ^{«ostolique, salut.
. Vcn * v-.-^ :/> Vs R>:n*ins, espérant que, grâce à
, * > x , : Y*rvV\,^ R*::ik>v.J. et à Nicolas, 61s de Lau-
-v' s V . ^ ; ,-.* R v.:e et ai:.iché à notre service, les
;v.xn ;•. * -v. k xv .U cut^iies citoyens, perturbateurs
A- \tv v % yvcrri ::,* <:re réprimés, les ont désignés
.,^v .-., ^v rvv.r ^;ovrtîer la ville, sauf notre approba-
. %■• ,\ v- ^ rw-rxv , : ,:^s .:rvi:> desuierainelé qu'ils nous
,\- ,w* 5, vv v*,;ï< *ù :.*;:r rît -in sré. Raimond et Nicolas
,s* . ;\^\v *s e\cr\v:ïï encore le | «ou voir en notre nom et
ju ^v«v, *v « F^>,>eivv,U!!H\ IjCs nobles et les magistrats
*v»« vvvîo ^rr.K x nt er,:re leurs mains. Lorsque ces évé-
| ¥*, v w ,v IVm.Nv «vyiafinr «V BbnJu<\ près Beaucaire, créé
♦ vVv^iw /V* Nr*n v* iTvîX lui eww* en qiulilè de nonce à Tarbes,
AUI v v,v! .^ As .:\Nfc*y ov pwi*™ Siosie, IVnoît Xtl le nomma cardinal
\~ * % sSS tf m cSvxv :ar tui *ie tvublir ta jai\ entie les Colonna et les
INTERVENTION DE LA COUK D'AVIGNON. 187
ncmonts ont été portés à notre connaissance, nous leur
avons accordé toute notre attention. Nous apprîmes
ensuite de divers côtés que Rome jouissait d'une grande
tranquillité et d'une prospérité inconnue jusqu'alors.
En conséquence, nous avons cru devoir prêter notre
concours à cette tentative et confirmer Raimond et
Nicolas dans les fonctions que le peuple leur avait con-
fiées.
« A peine avions-nous pris, de notre propre mouve-
ment, cette décision, que des ambassadeurs arrivèrent
de Rome, pour nous supplier humblement de recon-
naître à Raimond et à Nicolas le titre de chefs du peuple,
que leur avaient conféré les citoyens romains, ou de leur
accorder, de notre propre autorité, le gouvernement de
la ville, dont ils ne s'étaient chargés que conditionnel-
lement. Nous accédâmes à leurs vœux, mais bientôt ce
même Nicolas, loin d'être satisfait du pouvoir que nous
lui avions concédé, se fit nommer tribun et prit l'ordre
de la chevalerie en présence de nombreux témoins ; il se
dispose même, dit-on, à ceindre la couronne tribuni-
tienne (en souvenir, prétend-il, des anciens tribuns)
le jour de l'Assomption, et il a convoqué, pour assister
à cette cérémonie, les représentants de toutes les cités
d'Italie. On rapporte qu'il a, de plus, fait frapper une
monnaie à son nom, envoyé des gouverneurs dans des
villes qui font partie de notre domaine, et perçu des
impôts nouveaux. Cet homme a dû, au reste, commettre
bien d'autres empiétements, qui seront, sans doute, déjà
parvenus à votre connaissance. Ses efforts ont visible-
ment pour but de dépouiller l'Église de son patrimoine,
an profil du peuple romain.
« Il est urgent que vous vous opposiez à ces menées
o: çjre \ -.us n^tttîez un terme au scandale qui en est
•* res*i.:aî. À cet vîïvU nous vous mandons de vous
transporter au j:us vite dans le voisinage de Rome, à
moins que les affaires de la Sicile el du royaume de
Nappes ne v-us er* empcVhent absolument. Votre présence
n>us sem:*e nécessaire sur les lieux. Si toutefois vous
ne pvJMei jvîs vus ren îre à Rome ni y envoyer un
représentant de votre autorité, avertissez-nous-en im-
médiatement, afin que nous avisions. »
Ver* la En du mois d'août, l'irritation élait si grande
à Àù^non que des pavsans. ou plus probablement des
émissaires aphtes par les ennemis de Rienzo, atta-
quèrent un de ses courriers au passage de la Durance,
non loin de la petite ville d'Union* • et lui brisèrent sur
la tète la baguette qu'il partait. La cassette dans laquelle
se tn>uv aient les lettres dont il était charge fut mise
en pièces, et Von défendit même à ce malheureux d'aller
faire soigner ses blessures à la cité voisine. L'indigna-
tion île Pétrarque fut grande à la nouvelle de cette lâche
agression, dont les auteurs ne furent même pas pour-
suivis par les magistrats d'Avignon. Voici la lettre qu'il
écrivit presque aussitôt à son conGdent Rienzo.
11 commence par y interpeller Avignon, la Sorgues,
le Rhône.
« Ville rebelle, dit-il à Avignon, avez-vous oublié
que vous êtes l'esclave de Rome! Vous croyiez cette ville
morte» elle n'était qu'assoupie. La voilà éveillée, prenez
garde à vous; elle punira les outrages qu'on lui a faits
durant son sommeil. Vous insultez des courriers, per-
suadés que personne ne prendra leur défense. Mais il
\ , Orgon, au nord-est d'Arles.
INTERVENTION I)K LA COUR D'AVIGNON. 189
y a un Dieu vengeur dans le ciel et un ami de Dieu sur
la terre, dont les ressources vous sont inconnues. Vos
crimes nous rendent nos forces, vous réprouverez
bientôt. » 11 continue ainsi longtemps sur ce ton véhé-
ment, puis s'adressant au tribun : « Homme illustre,
secrie-l-il, faites voir aux nations incrédules ce dont
Rome est capable ; montrez-leur qu'elle n'est point dégé-
nérée. Achevez votre œuvre ; courage ! Ne perdez pas de
temps; écrasez cette grenouille qui s'enfle pour égaler
un bœuf. »
Cependant Clément VI, poursuivant son dessein,
s'efforçait d'isoler Rienzo. Il écrivit dans ce but à l'empe-
reur Charles IV : « Faites attention au danger qui vous
menace; Nicolas, fils de Laurent, présomptueux malgré
son infime origine, aspire à la dignité impériale; après
les citations dérisoires adressées à vous ainsi qu'aux
électeurs, il est entré en négociations avec plusieurs
villes d'Italie, aGn de procéder de concert avec elles,
lors de la fétcdela Résurrection, à l'élection d'un nouvel
empereur. » En conséquence le pape lui conseillait de
ne point recevoir les ambassadeurs que Rienzo se pro-
posait, paraît-il, de mander auprès de lui et de repous-
ser énergiquemen t toutes ses avances.
Entre-temps, Bertrand avait quitté Naples; la lettre
de Clément VI ne lui parvint donc qu'après avoir fait
un long détour, et c'est ce qui explique pourquoi le
légat tarda si longtemps à se conformer aux ordres qu'elle
contenait.
Le pape, qui ignorait la cause de ce retard et crai-
gnait que Rienzo ne profitât de l'inaction apparente du
Saint-Siège pour étendre et affermir son autorité, écri-
vit à Pierre du Pin, gouverneur du Patrimoine, qui se
490 COLA Dl RIENZO.
trouvait alors dans le voisinage de Rome, alin qu'il prît
les mesures immédiates que réclamait la situation :
« Nicolas, fils de Laurent, soi-disant tribun, s'est
avisé d'adresser h nos frères les cardinaux une lettre
dont nous extrayons le passage suivant: « Que Voire
« Paternité sache qu'aujourd'hui premier septembre,
ce presque tous les habitants du Patrimoine, injustement
« pressurés par les représentants de l'Église (je rougis
« devant Dieu de le dire), afin de se délivrer de la rage
« des tyrans et de vivre en paix et en sécurité, nous ont
« envoyé des ambassadeurs pour nous conjurer avec
« larmes de nous charger du gouvernement de leur
« pays. Comme notre cœur est pénétré de la plus vive
« compassion pour leurs misères, nous avons cru devoir
« accepter cette mission, et nous nous efforcerons
« d'apporter à leurs maux le remède le plus efficace
« qu'il soit en notre pouvoir. Notre intention n'est
ce nullement, en agissant ainsi, de porter préjudice à
a l'Église, car pour elle et pour la justice, nous ne
« craindrions pas d'affronter la mort. » En raison
des attentats de ce Nicolas, nous vous mandons de
veiller à ne pas laisser envahir les terres qui vous sont
confiées, et nous vous recommandons tout particulière-
ment d'avoir soin que nos places fortes soient conve-
nablement approvisionnées et en bon état de défense.
Vous pourrez faire, dans ce but, toutes les dépenses
nécessaires et nous vous les rembourserons. Vous
demanderez des secours au duc de Campanie et au
gouverneur de Spolète, auxquels nous écrivons éga-
lement à ce sujet. Si besoin est, vous leur prêterez
assistance, afin que, grâce à vos efforts communs, de
plus graves périls puissent être évités. Nous informons
#
INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. 191
Bertrand, notre légal, de la mission dont nous vous
chargeons. Avignon, le 21 septembre. »
Copie de cette lettre fut envoyée à plusieurs des évo-
ques résidents en Italie.
Bientôt parvint à Avignon la nouvelle de l'incarcéra-
tion des barons ; Clément VI écrivit immédiatement à
Rienzo, auquel il donne encore le rçom de « très cher
Gis », pour lui témoigner l'étonnement et le mécontente-
ment que lui cause un traitement aussi injuste, dit-il,
infligea des citoyens romains. Il ajoute que, par respect
pour le Saint-Siège, le tribun doit les mettre en liberté
et les gracier immédiatement, même s'ils sont réelle-
ment coupables. Cette lettre fut également adressée au
peuple, au conseil de la ville et aux treize buonuomini.
Mais ce qui était plus grave encore, Clément VI pous-
sait à la rébellion les citoyens romains, leur promet-
tant de les soutenir, de les protéger au besoin.
Ainsi, un certain Lello Pietro di Tossetti *, qui remplis-
sait les hautes fonctions de syndic de la ville, avait été
cité par Rienzo à son tribunal à cause de certaines accu-
sations relatives à sa gestion; Clément VI lui recom-
manda de ne tenir aucun compte des ordres du tribun,
et ajouta qu'il prenait sous sa garde les biens qu'on
l'avait menacé de lui confisquer (5 octobre).
En même temps (7 octobre), il permit à Bertrand de
délier les Romains de leur serment de fidélité et de
dégager, d'une façon générale, tous ceux qui avaient
fait des alliances ou conclu des traités avec Rienzo,
quand bien même il aurait été expressément stipulé
dans les engagements que le pape ne pourrait les
1. C'était un des membres de l'ambassade envoyée ù Clément VI en 1342.
Voir page 58.
192 COLA DI R1ENZO.
rompre. Il entretenait une active correspondance avec
ic légat, lui indiquant minutieusement ce qu'il devait
faire et lui rappelant sans cesse qu'il fallait agir avec
vigueur.
On ne peut guère admettre que Rienzo n'eût point
été informé des intentions ouvertement proclamées du
pape et qu'il se soit fait quelque illusion sur la possi-
bilité de dissiper* par des paroles de soumission et de
respect, l'hostilité qu'il avait provoquée par ses actes.
En tout cas, ii est certain qu'il connaissait parfaite-
ment les nombreux griefs allégués contre lui à Avignon,
car il les énumère dans la lettre suivante, adressée à
son ami, le chanoine Rainaldo Orsino :
« Depuis notre élévation, dit-il, toutes nos actions
ont eu constamment pour but l'intérêt de l'Église et du
Saint-Siège. L'inquiétude sur ce point est fort inutile et
il est impossible que nous nous écartions de cette voie.
« Les reproches qu'on nous adresse sont bien frivoles.
Nous avons pris le bain de la chevalerie dans le baptis-
lère de Constantin; si cet empereur a pu s'y plonger
sans crime, quoique païen, pourquoi nous reproche-
t-on, comme une profanation, à nous qui sommes sin-
cèrement chrétien, d'y avoir reçu l'absolution des mains
du vicaire de notre seigneur le pape*. Nous ajouterons
que le corps de Jésus-Christ, que nous recevons si sou-
vent avec dévotion, est d'un tout autre prix qu'un bap-
tistère. Nous ne croyons pas non plus avoir fait grand
mal en mangeant, avec le vicaire du pape, sur une table
1. Il aurait jiti dire ;ius*i >[•"• cliaqm.' année, le samedi saint, le pape y
baptisait trois eiif.mi*, et qu'après lui le plus jeune des e artlina m, aidé.
des chanoine* du I.alran, dennail le lia pleine aux niljgiMi devaient
• ISTERYEKTiOK DE LA COUR D'AVIGNON. 193
dont on s'était servi plus d'une fois jadis pour jouer
aux des et qui n'en était pas moins vénérée pour cela.
Ce qu'on nous reproche au sujet du glaive à deux tran-
chants est faux; nous abandonnons celte accusation,
ainsi que les autres faussetés que l'on raconte à notre
endroit, au Dieu vengeur.
« Le peuple romain tourne en dérision ces frivolités,
mais cela n'empêche pas qu'il ne commence à croire
que toutes ces calomnies viennent de la haine ou de In
malignité de ceux qui veulent retarder les bons effets
de notre gouvernement ou même les anéantir. Que
Dieu les juge! On dit que notre conduite est puérile;
nous répondons qu'elle est pure et que Jésus a appelé
auprès de lui les petits enfants.
« Toute la province romaine est étonnée du trouble
où ces bagatelles jettent la cour d'Avignon, et l'on ré-
pèle à haute voix : Plût au ciel que le pape et les cardi-
naux voient l'Église et le monde dans une situation aussi
florissante que celle dont nous jouissons, et qu'il n'y
eût point d'autres maux à guérir que les nôtres.
« Nous nous conduirons selon ce que le Saint-Esprit,
nous inspirera. Nous n'écrivons pas à notre seigneur
le pape ni aux cardinaux, parce que nous leur enver-
rons avant peu une ambassade solennelle. Au rcslc
notre intention n'est point d'avoir à Avignon une foule
de représentants; c'est au Dieu de vérité, qui voit les
cœurs, à juger entre nos détracteurs et nous. Nous
n'ignorons pas qu'au mépris des lois divines et hu-
maines on nous déchire en cette cour, mais notre
espoir est en Dieu seul. »
Puis il rappelle en termes indignés le traitement
infligé à son courrier, et ajoute que, n'était son respect
— 13
194 COLA Dl MEMO.
pour le pape, il procéderait par toutes les voies de droit
contre les magistrats de la cour d'Avignon. Mais il se
reserve, dit-il, de porter la question devant le sacré col-
lège*.
Ces tentatives de conciliation ne pouvaient que rester
vaines; peut-être Rienzo voulait-il simplement faire
preuve jusqu'au bout d'intentions conciliantes. L'inquié-
tude des uns, la colère des autres, étaient arrivées à un
tel point qu'aucune concession de part et d'autre n'au-
rait pu les calmer. On le vit bien dans une séance du
consistoire où fut débattue la question de savoir s'il
valait mieux pour le Saint-Siège que l'Italie fût réunie
tout entière dans la main d'un seul chef ou restât di-
visée comme elle l'était. Dans la chaleur de la discus-
sion, l'un des assistants s'oublia jusqu'à dire : « L'in-
térêt de l'Église veut que l'Italie demeure en proie aux
factions. »
Ce propos fut rapporté à Pétrarque, il en ressentit une
vive irritation, ainsi qu'en témoigne une lettre qu'il
écrivit aussitôt à Rienzo :
« Je n'ai pas entendu moi-même ces folies, autre-
ment j'aurais peut-être jeté dans la terreur et les an-
goisses quelques-uns de ces personnages, car il n'eût
été ni digne, ni possible pour moi de me taire. Dès
qu'on m'a répélé ce discours, je suis entré dans une
violente colère. Ce ne sont pas, il est vrai, les auteurs
de pareils outrages à la majeslé de Rome qui pourront
changer le cours de sa destinée ; ils périront sans avoir
reconnu leur erreur. Je vous supplie pourtant, vous, le
peuple romain et toute l'Italie, je vous adjure, au nom
1. Celte lettre est du 17 septembre*
KTERTESTIOS DE LA COUR D'AVIGNON. 193
de ce qu'il y a de plus saint, de prouver par des faits
ce que je soutiens dans mes discours, et je souhaite que a
tous viriez de longues années pour gouverner la répu-
blique délivrée par votre courage. »
Cependant le 12 octobre, Clément VI avait adressé
une nouvelle lettre à son légat, lettre dont les consé-
quences devaient être des plus graves pour le tribun :
il y recommande d'abord à Bertrand de se transporter
à Rome en personne, si les circonstances le permettent,
ou d'y envoyer un représentant. Si le tribun s'engage à
restituer ce dont il s'est indûment emparé, s'il promet
de respecter désormais les biens de l'Église, et s'il jure
fidélité à Clément VI et à ses successeurs, Bertrand
pourra lui conserver sa charge, en lui imposant au
besoin pour collègue, soit Raimond, soit une autre per-
sonne, et en prenant toutes les garanties qu'il jugera
nécessaires. Comme la cour d'Avignon n'avait plus
grande confiance dans les promesses de Rienzo, il devait
être prévenu que, s'il manquait à ses engagements, il
encourrait ipso facto la peine d'excommunication.
Dans le cas où il se montrerait intraitable, Bertrand
devait le priver des fonctions que le souverain pontife
lui avait confiées, ainsi que de toutes les charges et di-
gnités usurpées par lui ou accordées par le peuple, et
de nouveaux sénateurs seraient créés sur-le-champ.
Après quoi, dit encore le pape, le légat citera Rienzo
à son tribunal et lui appliquera la procédure usitée
contre ceux qui ont envahi les domaines du Saint-Siège;
comme plusieurs des actes qu'il a commis semblent
entachés d'hérésie, il faudra aussi examiner s'il n'y a pas
lieu de le poursuivre comme hérétique. Bertrand ordon-
nera aux citoyens romains de refuser tout concours et
La J H ï>2
•■ua: jô*i<su:ice i R1»:ïl?j. s. as peine de toit leur Tille
3115V -ju i ^r: .; il r mrn : -us le* serments qui les
idi^n i»i -'.MKrnrve ;*Y< sont contraires à FÉirlise
„••. lui^ ie : %j : , !h*\
• Icmf«i: V ^i-v^T*: en o«; rv au Iicat Je s'entendre
i <.-•. ï.îA'iar;».! i»; 0- ai :»!.•'::•>• nev^u du pape, recem-
tu -ii 'ii'iiuiie -:••»*.* Tu-17 ii Fj trimai ne, qui lui four-
t .-t iivac .•«. j:< -tm* e> 2v*cessaîres, et il ajoute
ii . ;*ai. mu.* v.:cr *:*xc : »is Los n: *en< les habitants de
a tv.*« i« ;»-■ u "v *uinî c'ultii 1 !* a*ee Itrs Romains (on
>s sa'-fï. n*- "v-ja-o îvj *.■»*;: iiîticiede soumission
ta :**i ut e . r ^•• , i«"rr , »r» -
• * *v:. *'• ti *•*! ::./v :<.':^-rr aux habitants de
'U ,ue ^»«. . ."*.*• '...-m «t * ^ : r,tr riatermédiaire des
».
>wi r.awti lis n^ i- i*^ «.i jr^.cit et en nature, car Clé-
<î\-u *' i vtor: -\t* (•;•» !es n-v- ■!;«.»> étaient presque
■ v. * a.^ ,mv,%^ -\» - ;t ^n^ie misère qui y reniait. Il
,* i:\-v m i t «t i '^i r ;ie- **i le at ifrrs esprits, il lui
x.m «i, . m\^ 'iv.(.-i ;e ic us 'atcer encore les lettres
V v^v i.: i >i !î «'t 4 ;.i *.j ; .yj tioa excommunié, le
•»-.«v *»i ï .i !>•-.:-: :■; ii u\ I^.res pour le tribun,
^ . Kv v *.ǥ -c * Ȕ v -vo>. ^ r^ae ou l'autre, sui-
.i «.»• i* x »» N m , r* » ^~v î A- s.//.:e Je plus en plus
ii^i <s^v • * .v w i > v '.r *\c>ir sa colère: ainsi le
■ s a^v.Vn c>\>k : .v *a h*-.\* ca jmr où le pape
v.v n u \ \ s\. » -* ï»î \^ : \,u;..:^ ^ue nous Tenons de
v»o ^ . ! ,\' »m « 0'\»tv r * T^;:t ce que décidera Votre
«v »xi» x n k % i> «n }4M> ut: **a;^va*e>: ctï»^ cvHileoaient sans
» «««i \w> « *.i •«!»« n« w»f ,^4 {**c>*.ca ii:t$ fc?> instructions aclres-
INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. 197
Sainteté sera accepté par moi avec joie; je suis prêt à
céder le pouvoir, si tel est votre bon plaisir. Il n'est pas
besoin pour cela de mettre en mouvement toute la Curie
et de remplir le monde du bruit des procès que vous
voulez instruire contre moi, car vous êtes plus grand
que les princes et les rois de la terre.
« Je désire sincèrement et ardemment, dit-il autre
part, que Votre Sainteté envoie ici un homme de Dieu,
qui examinera ma conduite et les sentiments du peuple
romain ; je me soumets d'avance à tous les châtiments
que vous jugerez juste de m'infliger ensuite. Je suis
faible d'esprit, pauvre de science, d'une vertu chance-
lante; chargez-vous, Père vénérable, d'améliorer mon
œuvre, et, si elle renferme quelque chose de contraire
aux doctrines de l'Église, modifiez-la suivant les inspi-
rations de votre sagesse et de votre prudence ; car je ne
suis point opiniâtre dans mes idées. »
Comme nous l'avons dit, Clément VI avait déjà résolu
d'envoyer le cardinal légat à Rome, mais avec une mis-
sion bien différente de celle pour laquelle Rienzo récla-
mait avec plus ou moins de sincérité sa présence. On
verra dans le prochain chapitre dans quelles conditions
Bertrand se rendit auprès de Rienzo et quel accueil il
en reçut.
100
COLA DI RIENZO.
ï
toute obéissance à Rienzo, sous peine de vc
mise en interdit; il rompra tous les sernu
liaient au tribun, parce qu'ils sont contraire
et nuls de ce chef.
Clément VI prescrit en outre au légat de
avec Guicbardo de Combarnio, neveu du paj
ment nommé gouverneur du Patrimoine, qu
nira l'argent et les troupes nécessaires, et
qu'il faut empêcher par tous les moyens les haï
la Sabine de faire cause commune avec les Ron
se souvient que ceux-ci avaient fait acte de soi
au tribun le 1 er seplembre).
Le légat pourra faire distribuer aux habit
Rome soit directement, soit par l'inlermédu
buonuomini, des dons en argent et en nature, c
ment YI n'ignorait pas que les révoltes étaient p
toujours causées par la grande misère qui y régi
conclut enfin en disant que, vu l'état des esprits,
semblait plus prudent de ne pas lancer encore les 1
relatives au Jubilé.
Ne sachant si Rienzo était ou non excommun
pape envoyait à Bertrand deux lettres pour le tri
le chargeant de lui faire remettre l'une ou l'autre,
vaut le cas 1 .
Rienzo s'obstinait, malgré l'hostilité de plus en j
manifeste du pape, à vouloir fléchir sa colère; ainsi
il octobre, c'est-à-dire la veille du jour où le p»
donnait à Bertrand les instructions que nous venons
relater, il écrivait encore : « Tout ce que décidera Vot
1. Ces lettres ne nous sont point parvenues; elles contenaient sai
doule l'espèce d'ultimatum dont il est question dans les instructions adre*
secs à Bertrand.
ftA -
•tara» *wj*; y sa» pr. i
r> W* ptaîûr. U n"f-i pas
ècaaeEr» « mx^rwoltouU' MtCatna
: avec 4* Vnûl 4e* yn
W*3 BJL«UL DHlCT 1M, at VWfc Éle» plus vr.llhl
fw ks;r-a -.- -t »■-■ r«i* de la t*rw.
- -tanccvment et aidenineni. dil-il auin-
jun. «* Totn- SaioirU* en\.it>- \>\ anoMune
I penauDra ma riMiduile cl \.-< M-ntimenU dtl pooplf
^^^^K je me BMUnels d*a\ann
I |» t»> jiii.-H'i ju>u- de Jo v "i-
I MlfirîfrK, panvi
I ■»>; rtir^î-^'U-. Père iorcr BMH
! mot, eu si elle rtîufermc queli|u.- dtQMJ de contraire
I avaxtriaes de l 'Église ■âfila-h mm! la iii'i-i-
I rjy«i. tir \..irr sagesse el île njtre prudence ; car je n«'
a» pÂBi opiniâtre dans ae*ia». .
Cause M«» [*»t«w «iLOeni VI avait •!< j
ia^rr I? eardiaai l^=ii i b cr. oui* aier nn<- mi-
à»aw>dtffaTaae «>«*■>»** aaaaV Bien/» réfla-
CHAPITRE XV
RÉVOLTE DES ORSINI DE MARINO
Durant tout ce temps, les nobles n'étaient pas de-
meurés inactifs. Le souvenir des heures d'angoisse
qu'ils avaient passées dans les prisons du Capitole et
du rôle humiliant que le tribun leur avait fait jouer,
attisait leur haine; plus résolus que jamais, malgré
leurs serments, à renverser le bon état, ils profilèrent
de l'autorisation que Rienzo leur avait si imprudemment
accordée pour quitter la ville au plus vite, et aller s'en-
fermer dans leurs châteaux. Là, ils se préparèrent sans
bruit à reprendre la lutlc. À Palestrine, les Colonna
réunissaient des hommes et des munitions, et entrete-
naient d'activés relations avec tous les ennemis du
tribun, notamment avec le lésât. A Marino 1 , Giordano
Orsino et son frère Rainaldo faisaient entourer leur cita-
delle d'une double rangée de pieux et remettre en état
les fossés et les murs de la ville; ils y accumulaient,
en outre, quantité de flèches, de javelots, de boucliers
et de vivres de toute espèce, comme en prévision d'un
long siège.
Le tribun, confiant dans le prestige de ses armes,
semblait ne pas s'apercevoir de ces préparatifs belli-
1. Marino^^Vnst de Home, près du lac Albin.
J
RÉVOLTE DES ORSINI DE MARINO. 199
queux; toute son attention était absorbée par les négo-
ciations qu'il avait engagées avec les cités italiennes,
dans le but de reconstituer l'empire romain et, cela
devenait de plus en plus évident, de se faire décerner
la pourpre impériale.
Messire Paolo Vajani \ citoyen romain, et messire Ber-
nardo des Possoli, de Crémone, tous deux docteurs en
droit et chevaliers, furent chargés, vers le commence-
ment de septembre, de porter dans différentes villes
une lettre, où Rienzo commençait par rappeler les cir-
constances de son élection et de son couronnement, les
bienfaits de son administration, la soumission du pré-
fet, du comte de Fondi et de toutes les villes qui rele-
vaient du Saint-Siège, ainsi que l'offre d'alliance que le
roi de Hongrie venait de lui faire ; il ajoutait que, sou-
cieux des intérêts et de la dignité du peuple romain, il
avait convoque les jurisconsultes les plus éminentade
toute l'Italie, dont l'opinion, unanimement exprimée,
avait été que Rome possédait encore ses anciens droits de
juridiction sur le monde. En conséquence, il priait les
villes d'Italie d'envoyer des ambassadeurs à Rome avant
Pâques, afin qu'ils pussent examiner la légitimité du
pouvoir que s'étaient arrogé les empereurs et les élec-
teurs, si, comme cela le leur avait été ordonné, ils ve-
naient se justifier devant le tribunal du peuple. Dans
le cas où ils ne se présenteraient pas, les mêmes ambas-
sadeurs seraient appelés à élire, le jour delà Pentecôte,
un nouveau César. Bien que ce droit appartînt en réa-
lité exclusivement à Rome, le tribun consentait à faire
1 . C'est lui qui fut plus tard chargé de rédiger les nouveaux statuts de
Rome réunis en un corps et modifiés par les sept réformateurs (1565).
u
II
200 COLA DI RIENZO.
participer à celte élection les autres cités d'Italie afin de
resserrer les liens d'amitié qui les unissaient et que
seule la politique détestable des tyrans avait rompus,
dans un intérêt égoïste et pervers. Le nombre des élec-
teurs impériaux était fixé à vingt-quatre. En ce qui
concerne l'empereur à nommer, Rienzo en fait d'avance
un portrait où l'on peut sans trop de peine le recon-
naître lui-même, a II faut élever à cette haute dignité,
disait-il, un Italien qu'anime un patriotisme ardent et
qui soit digne en tous points du titre de César; nous
devons veiller à ce que les dignités que nous avons le
droit de conférer, restent en de bonnes mains. C'est
une honte et un crime que de courber la tète sous le
joug de tyrans étrangers, qui ont soif du sang de nos
compatriotes.
« Le i septembre, an I de la république. »
Dans une autre missive, il fixe à la Saint-Jean pro-
chaine l'assemblée qui devait procéder à l'élection d'un
nouvel empereur et interdit de nouveau aux cités ita-
liennes d'ouvrir leurs portes aux soldats allemands.
On voit se dessiner à présent toute la politique de
Rienzo, politique à la fois habile et audacieuse; habile,
parce qu'elle se bornait en apparence à réclamer pour
les Romains la possession de prérogatives dont ils
avaient joui jadis ; audacieuse, parce qu'elle ne visait à
rien moins qu'à rétablir au proût de Rome l'empire tel
qu'il avait existé jadis. Quoi de plus légitime que le
désir, prêté par Rienzo aux Romains, de s'enquérir de
la façon dont on avait disposé, sans leur consentement,
de droits qui, pour être anciens et tombés en désuétude,
n'avaient pourtant jamais été abolis d'une manière for-
melle? Les Césars allemands le reconnaissaient eux-
RÉVOLTE DES ORS1M DE MARI NO. 201
mêmes implicitement, en venant ceindre à Rome la
couronne impériale et en ne quittant le titre de roi des
Romains, qu'ils recevaient au moment de leur élection,
pour celui d'empereur, qu'après s'être fait sacrer dans
la basilique de Saint-Pierre.
S'il n'était pas donné satisfaction à ce vœu, et Rienzo
devait bien s'attendre à l'accueil qui lui serait fait,
n' était- il pas naturel qu'il revendiquât alors hautement
pour ses concitoyens ce qui, après tout, semblait leur
appartenir? Maintenant Rienzo comptait bien que le
peuple romain et les cités italiennes désignées par
lui pour élire un empereur, sauraient reconnaître et
récompenser les services qu'il avait incontestablement
rendus à la cause italienne; au besoin, un choix éclairé
des villes auxquelles il conférerait ce privilège, le garan-
tirait contre toute surprise.
Ainsi, au nom de principes que personne n'aurait
osé contester, sans violer aucune loi, sans l'apparence
d'une usurpation, il arriverait au but suprême de ses
rêves, au trône des Césars.
Pouvait-il se flatter qu'ensuite il aurait assez de
prestige ou assez de force pour s'imposer au pape, à
l'Italie, à l'Europe? Peut-être le souvenir de la puis-
sance romaine l'illusionnait-il à ce point; peut-être
laissait-il aux hasards de la fortune le soin de faire
respecter son autorité une fois établie; nous ne saurions
le dire et il se peut que lui-même n'ait pas envisage
d'aussi lointaines éventualités. Pour le moment, il lui
sufGsait de s'assurer l'appui des villes d'Italie.
Les deux ambassadeurs du tribun, chargés delà lettre
que nous venons d'analyser, partirent vers le commen-
cement d'octobre; ils se trouvaient le 18 à Sienne, de
30* COU DI RIHZO.
là ils passèrent en Toscane, où l'accueil qu'on leur fit
fut assez tiède, puis ils allèrent àMolène et poussèrent
même jusqu'en Lombardie. Le 20 novembre, ils étaient
de retour à Rome. Plusieurs villes avaient accepté les
propositions de Rienzo et s'étaient engagées à envoyer à
Rome des représentants.
Vers la même époque le tribun manda deux envoyés
de nationalité allemande à Louis de Bavière, dont il
ignorait la mort, et il entra en négociations avec le roi
de Sicile auquel il fit remettre des présents. Le roi de
Hongrie, de son côté, faisait tous ses efforts pour attirer
Rienzo dans son alliance; il chargea des ambassadeurs
de lui demander trois choses : d'abord de procéder,
sans plus différer, au jugement des assassins du roi
André; puis de conclure avec lui un traité d'amitié :
« car, disait-il, Rome n'a jamais eu d'amis plus fidèles
que mes prédécesseurs et moi »; enfin, de lui permettre,
maigre l'édit qui venait d'être publié, de traverser
rilalie avec une armée et de continuer la guerre contre
la reine Jeanne.
En retour de ce dernier service, il mettait ses soldats
à la disposition du peuple et s'engageait à ne pas appor-
ter de modifications à l'état de l'Italie sans le consente-
ment de Rienzo. Le tribun répondit qu'il n'avait jamais
refusé d'examiner et de juger les différends qui lui
étaient soumis, qu'il acceptait avec joie l'amitié de ceux
qui aimaient et cultivaient la justice, mais qu'il ne
saurait traiter d'un accord avec le roi de Hongrie, sans
avoir auparavant consulté les villes amies du peuple
romain et s'être assuré de l'assentiment du pape.
Le bruit que cette alliance était un fait accompli se
répandit néanmoins jusqu'à Avignon et Clément VI, en
RÉVOLTE DES ORSIM DE MARINO. 205
réponse à une adresse que lui avaient portée le marquis
de Damberg et Nicolas de Luxembourg, de la part de
Charles IY, le prévint de se tenir sur ses gardes et lui
conseilla de détourner le roi Louis de Hongrie, s'il en
était encore temps, d'une telle alliance (7 décembre).
Une ambassade fut effectivement envoyée par Rienzo
pour sonder les villes alliées au sujet de ce traité ; mais,
avant que leur réponse lui fût parvenue, il se vit
contraint d'accepter les offres de Louis, par suite de
l'attitude de plus en plus inquiétante de la noblesse.
Trois cents soldats du roi de Hongrie arrivèrent en con-
séquence à Rome et furent, comme on le verra, d'un
grand secours au tribun.
Les révoltes éclataient, en effet, de tous les côtés à la
fois. Les Gaetani avaient repris les armes ; ils pillaient
les environs de Rome et faisaient jeter en prison tous
ceux qui, durant la dernière campagne, avaient fourni
des approvisionnements à l'armée romaine. Les Orsini
poussaient leurs incursions jusque sous les murs de
Rome et le gouverneur pontifical du patrimoine de Saint-
Pierre passait pour favoriser leurs entreprises. Rienzo
comprit qu'il ne pouvait, sans compromettre son auto-
rité, laisser les nobles recommencer ainsi leurs brigan-
dages; il se décida, quoique bien tard déjà, à agir et cita
solennellement à son tribunal le plus redoutable d'entre
eux et le plus hostile au bon état. Giordano Orsino.
Avec un tel adversaire, la lutte devait être acharnée ;
on le vit bien dès le premier jour. Le courrier chargé
de lui porter la sommation fut assailli dans les vignes
qui entourent Marino et ne reçut pas moins de trois
blessures à la tête, et Giordano, pour prouver au tribun
qu'il ne le craignait plus, lança ses cavaliers dans
204 COLA DI RIENZO.
toutes les directions; chaque jour, ils capturaient des
bœufs, des moutons, des porcs et des chevaux, qu'ils
ramenaient le soir sous les murs de Marino. C'était pré—
cisément alors l'époque des vendanges et les Romains
n'osant se risquer hors de leurs murailles durent re-
noncer à les faire, ce dont ils éprouvèrent un violen t
dépit. Rienzo s'empressa d'envoyer de nouveau à Gior—
dano Tordre impératif de venir, à pied cette fois,
répondre de ses crimes devant ses concitoyens. En cas
de désobéissance, le tribun prévenait Giordano et Rai-
naldo qu'il sévirait contre eux avec la dernière rigueur*
En attendant, il ordonna qu'on représentât les barons
rebelles sur un des murs du Capitole, en costume de
chevaliers et la tête en bas. Ces menaces restèrent sans
effet; Jes Orsini n'en continuèrent pas moins leur œuvre
de dévastation : hommes, femmes, enfants, bestiaux,
ils enlevaient tout; leur audace ne connaissait pas de
bornes, leur cruauté non plus. Rainaldo passa le Tibre
et poussa jusqu'à la petite ville de Nepi, au nord-est
du lac Bracciano, où il entra sans résistance et qu'il
saccagea néanmoins de fond en comble; de là, il se
dirigea vers Castelluzza 1 , qui subit le même sort; per-
sonne n'y fut épargné. Un jour, il rencontra sur son
chemin une tour, où habitait une femme âgée et de
naissance noble; il donna l'ordre d'y mettre le feu et la
malheureuse périt dans les flammes.
Les Romains exaspérés ne demandaient qu'à se ven-
ger et ce fut sans peine que Rienzo les décida à sortir
en masse contre leurs ennemis.
Le tribun avait sous ses ordres, assure-t-on, vingt
•
1. Castelluzza ou Castelluccia, au nord-ouest de Rome.
RÉVOLTE fiCS ORSIM IC llKHO.
mille fantassins et huit cents cavaliers: or cij^rv j^-;
paraître exagéré, mais il but se rappeler qw Rir-oio
avait alors à son service un <rrand nonbre & Xrsif^
alliées et mercenaires. I/armée se dirirra ver* Marino
et campa à une petite datante de la ville* dans un vallon
qu'on appelait Maccantrevola et qu'ombra^'.? it une
antique forêt. On était à la fin d'octobre; la pluie, qui
ne cessait de tomber, rendait fort dî/liciles !«-> mou\e-
ments de Tannée et l'empêchait d'entreprendre le >iêce
régulier de la place. Cependant le< Romains, rendant
dévastation pour dévastation, se mirent a ravager impi-
toyablement la campagne avoisinante: ils coupèrent les
vignes et les arbres fruitiers, brûlèrent les moulins,
détruisirent la forêt, qu'on avait respectée jusqu'alors,
en un mot ils ne laissèrent rien debout dans un vaste
périmètre, et il fallut bien des années pour réparer
les ruines qu'ils avaient accumulées en huit jours»
Tne partie de l'armée se porta vers Castelluzza 1 , petite
cité voisine de Marino. La ville fut prise assez facile-
ment et Rienzo s'empressa d'en faire raser les remparts;
mais les soldats chargés de la défendre avaient eu le
temps de se réfugier dans la citadelle et delà ils défiaient
les efforts des troupes romaines. Pour arriver à les ré-
duire, on construisit de hautes tours en bois, montées
sur des roues, où l'on entassa force piques, javelots,
flèches, haches. Durant ces préparatifs, qui prirent quel-
ques jours, le tribun tenait sa cour au milieu de son
camp, tout comme s'il eût été au Capitole. Il y recevait
les ambassadeurs des cités confédérées, rendait la justice
et s'occupait du gouvernement de la ville.
1. A Pouesl du lac d'Àlbano; il ne faut pas confondre celle ville avec
l'autre cité du même nom dont il a été parlé plus haut.
i
206 COLA DI RIENZO.
Les Orsini, pensant qu'après la prise de Castelluzza
Rienzo viendrait les attaquer avec toutes ses forces,
commentaient à perdre confiance, lis s'adressèrent au
légat qui se trouvait assez près de là, en Campanie, et le
prièrent d'intervenir. C'était pour Bertrand un excellent
prétexte de se rendre à Rome; aussi s'empressa-l-il
d'accepter le rôle qu'on lui proposait.
Aussitôt arrivé, il mit à profit l'absence de Rienzo
pour s'aboucher avec les principaux mécontents. En
même temps, il écrivait au tribun de venir à Rome
afin de s'entretenir avec lui. Rienzo ne se souciait ni
d'abandonner son entreprise, pour se conformer au désir
du légat, ni de l'affronter, sans avoir avec lui ses
troupes ; il ne répondit pas d'abord, mais comme Ber-
trand lui adressait des lettres de plus en plus impéra-
tives, craignant de le pousser à bout, il se décida enfin
à lui obéir. Avant de se retirer, il fit détruire ses
machines de guerre et jeter dans un petit ruisseau, qui
passait près du camp, deux chiens, en disant : « Ce sont
ces chiens de chevaliers Giordano et Rainaldo Orsini »,
et, suivi de toute son armée, il revint à Rome.
Le lendemain, Rienzo ordonna qu'on rasât les palais
des Orsini, qui se trouvaient dans le Transtevere; puis
il se rendit à cheval à l'église Saint-Pierre, pénétra dans
la sacristie et par-dessus son armure revêtit la dalma-
tique, long manteau blanc à manches, couvert de perles,
qu'avaient coutume de porter les empereurs dans la
cérémonie de leur sacre. Il se dirigea alors vers le palais
des papes, son bâton de commandement à la main, la tête
ceinte de la couronne tribunitienne, le visage empreint
de fierté et de colère; « il semblait un être surnaturel »,
dit son biographe; une partie de ses gardes l'accompa-
REVOLTE DES ORSINI DE MARINO. 207
goaient aux sons d'une musique guerrière ; c'est dans
cet appareil qu'il se présenta devant le légat. « Vous avez
réclamé notre présence ici, lui dit-il brusquement; que
vous plaît-il de nous ordonner? » Bertrand lui répondit :
k Nous avons à vous communiquer de nombreuses
instructions de la part de notre seigneur le pape. » Le
tribun lui répliqua d'un ton irrité et en élevant la voix :
« Et quelles sont donc ces instructions ? » Le légat,
comprenant qu'il était superflu de prolonger ce colloque,
garda le silence. Rienzo lui tourna le dos et s'en alla ;
il quitta même Rome sur-le-champ et reprit les opéra-
tions contre les Orsini.
Quant au légat, il resta, dans l'intention de créer des
embarras au tribun et de soutenir ainsi la résistance des
Orsini, car le pape lui écrivait : ce Dans le cas où l'on
serait forcé d'avoir recours aux armes pour vaincre
l'obstination de ce Nicolas, qui a la présomption de s'in-
tituler tribun, il serait fort regrettable que les Orsini
soient hors d'état de nous venir en aide ou qu'ils aient
traite d'un accommodement avec les Romains. » Ber-
trand ne s'acquittait que trop bien de sa mission; il
avait de fréquents entretiens avec les barons, minait
sourdement le crédit de Rienzo et exploitait contre lui
la misère de plus en plus grande du peuple. Mais le
tribun ne tarda pas à être informé de ses menées et
exprima sa colère d'une façon si peu déguisée, que le
légat, ne se sentant plus en sûreté à Rome, s'enfuit pré-
cipitamment à Montefiascone 1 . De là, voisin de la ville,
mais hors des atteintes de son ennemi, il pouvait tout à
son aise suivre la marche des événements. Il lui fallait
1 • Au nord-ouest de Viterbe, près du lac Boise na.
zm »l_ ii
fc»_
6** iiu^iiiii ••^. i fa ih*"— : ui larini^ L* ii » -membre,
- **..-,'. 2 >t*!iae. m ï it— ;î/i. -ct**"ia! j? e-î^tsetl des
3t**ir me- 3.tfnz»i r*.i-n nr «b *^ _» ~ «".«tr «in pape
*• *n'M*is h* v»—*- ci Su'-St*^»-. . i^.*e a'laît pro-
r*-u*jr mui'î ïu_ •«> _I i>*ani:i<:;i :i~ a 1:; :; -irait «les
r*iu û'.** D-'nafliii^ Liiij in*?? ï: * *«*-Jt«c*: bientôt
îe *•£*- r*fCL: ii mz ô* -;_ xi* r**~.i i"2i^e.
<** * 1m?H£& i >?s- •if F ■ «^c . _- : F» î -.» . : ;- c. •ii- *rdano,
j-> :• •z^*i s- >s tj •ii*'-.-:f : ~> is-s»s^:r- n; I»-> prïerins
±r ^ i . 1^.;%^ ~ ; j~^ j--;rs s- "-nts. F».»jr les chà-
L»-r. ip.tLf a lS «if o: ::«r Mir!i>. >; >: lÀnt ne nous en
i^î_; .î_-sli :•- : m> r -s a^ns sa.vjjé entièrement
V'i_> ^rrv^5L c> ^nrrus. a*er fiiie du Sjint-Esprit,
arrvn?r i iif rfli^rd :':z:.r>:r:en: et, d;ins ce I»ut« nous
*"is "H" -S > r ■-* iro*-r ; er •;::t: î «:::es secours. »
N:cs :ri r rs *z'izi *-x"^/A h république florentin?
i: i o?f ir: : :vs. tli:< a y a tout lieu de penser qu'il
&» fs: :js f*i.-rii!e* ft:er./o n'en continua ps moins
It r^-rre, maïs sin* sac «s: il ne reussil même pas à
•it ■ Jit* r î^ environs de Rome des bandes ennemies qui
I--s icfe>îa:»nl; tous les c*>niois étaient interceptés, les
ivx'-es n'araient pu être que partiellement rentrées,
!es creniers étaient vides, et la disette commençait à se
faire cruellement sentir. Les troupes romaines affamées,
surmenées et surtout mal payées, car Rienzoétailà bout
de ressources, firent entendre les plaintes les plus vives ;
les cités alliées montraient de la froideur et même de
la défiance; le peuple murmurait. Les barons crurent
RÉVOLTE DES ORSIM DE MÀRLNO. 209
le moment venu de tenter un vigoureux effort, d'autant
plus que quelques membres de la gentillezza leur avaient
promis de leur livrer les portes de la ville, s'ils se pré-
sentaient en force; leurs émissaires cherchaient con-
stamment à ameuter le peuple contre son chef. Une
révolution pouvaîtéclater d'un moment à l'autre ; Rienzo,
espérant par sa présence conjurer le danger, leva le
siège de Marino et revint en toute hàtc à Rome où il
rentra presque en vaincu. Inquiet, sombre, agité, il ne
voulait voir personne, refusait toute nourriture et ne
pouvait prendre aucun repos ni le jour, ni la nuit; le
bruit courut même qu'il était fou.
Il
CHAPITRE XVI
COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT
Pendant que Rienzo était occupé devant Ma ri no, les
Colonna armaient activement à Palestrine; ce furent
eux cette fois qui préparèrent et dirigèrent les opéra-
tions. Le moment d'agir leur paraissant venu, ils firent
appel à tous les mécontents; un grand nombre de
barons accoururent, heureux de pouvoir enfin se mesu-
rer avec leur adversaire, non plus dans une guerre
d'escarmouches, mais dans un vrai combat, car les
Colonna ne dissimulaient pas leur intention de marcher
droit sur Rome pour y étouffer dans le sang la révolu-
tion. Au tribun, qui leur ordonnait de rentrer dans la
ville, ils répondaient encore par de feintes promesses
et l'assuraient de leur respect pour le bon état, mais le
moment était proche où ils comptaient jeter enfin le
masque. Le préfet di Vico, sommé comme les autres de
venir à Rome, obéit et amena avec lui son fils, qui faisait
en celte occasion ses premières armes; quinze seigneurs
l'accompagnaient, parmi lesquels le comte Guido et les
deux fils du baron Currado; cent cavaliers environ lui
servaient d'escorte. Pour gagner les bonnes grâces du
peuple, il s'était fait précéder d'un convoi de cinq cents
bètes de somme chargées de froment ; c'était du reste
COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT. 211
un des devoirs de sa charge. Le préfet avait eu soin de
répandre ie bruit qu'il allait tenter une réconciliation
entre les Orsini et Cola di Rienzo. Mais, au lieu de se
rendre au Capitole dès son arrivée, pour y saluer le
tribun, il descendit dans une auberge, y installa ses
soldats et attendit.
Rienzo, qui n'était pas sans soupçonner Giovanni
d'être de connivence avec les barons, trouva dans cette
conduite une confirmation de ses craintes, et résolut de
s'assurer de la personne du préfet. Dans ce dessein, il
l'invita, lui et ses compagnons, à prendre part à un
banquet au Capitole, et les fit tous arrêter dans la salle
même du festin. Leurs armes, leurs chevaux furent
distribués au peuple. « Giovanni, disait le lendemain
Rienzo aux Romains assemblés en parlement, Giovanni
était venu à Rome dons l'intention de vous attaquer traî-
treusement et de vous faire retomber sous le joug des
tyrans. » Ceci se passait le 13 novembre.
Les habitants de Viterbe n'eurent pas plutôt appris
1 emprisonnement de leur seigneur, qu'ils se, ruèrent
sur les partisans de l'alliance romaine, coupèrent la tète
à vingt-deux d'entre eux, et se mirent à parcourir en
armes le territoire de Rome, saccageant tout sur leur
passage.
Cependant l'armée ennemie avait quitté Paleslrine
vers le 15 novembre et s'était dirigée sur Rome, en
obliquant un peu adroite; elle se composait de six a
sept cents cavaliers et d'un assez grand nombre de fan-
tassins, quatre mille, assure-t-on; toute la noblesse ro-
maine y était représentée. Informé de ce mouvement
par ses espions, Rienzo assembla le peuple le 17, parla
longtemps pour l'encourager à la résistance, raconta
me» ; i .k an:; eu Ii-> U naît précédente aoe vision :
. Si:-: M-iria. .-il écû: W lls don tribun, dit-il, m'est
>:oari et » a 12ï>w qj* je ferai mordre la pous-
se* m ecieï^Ls .••■ Heu.
Lis Romans j-xtkîL: rent cette prophétie avec des
> iir.res *i izzvïVi.r.é- car ils commençaient à n'avoir
r.;»^=< ^cJi-<«i:.:aiitrtiliiisleareliêf.3his v lorsque
:\-^mokc: l :i **: r.aaê raison, tout le monde le crut
rrlVi^c:: i_>c : -ê: ses admirateurs soutinrent que
Inia!*u-m.ècK ie conseillait, tandis que ses détracteurs
j ~ : .-n-rcc: : ; il a» *ît commerce avec l'Esprit du mal,
c ; ... ^ £i^ ï a cr .{ x q U j surmontait 500 sceptre 1 .
le U J il so.r. [.;> ennemis vinrent camper à cinq
r: . •.* s*-;: ^ci-nt lie* p>rte* de la ville. près des ruines
JlVi :;™:eau ar::-;ue* situe sur le chemin qui mène
i L* 1 /: -** ;- % on aiptbit le Monument*. Rienzo fit ren-
frwf k* rjnle? qui veillaient aux portes, et, sur
<v^ orirv» tt c" <he »:u dpi tôle commença à sonner
iVartu-*. Kea atùat qu'il fit jour. Les citoyens romains
jKXVururvrî en artres: le tribun les réunit autour de
lui* nuis* ëfjisê par la fatigue, il dut leur parler assis :
.v J\*i vu durant mon sommeil, dit-il. le pape saint
KotiïfjKv: il ma annoncé qu'en ce jour nous le venge-
rions de ses ennemis, les Colonna, qui ont si cruel-
le ment outragé l'Eglise de Dieu. Il leur avait accordé
quarante ans pour faire pénitence tle leurs crimes;
maintenant ce délai est expiré, l'heure du châtiment est
venue. » Puis le tribun ajouta : « J'ai un fils, Laurenzo ,
il combattra si mes côtés ces tyrans et ces parjures, qui
veulent opprimer le peuple.
I » (Vite croît fut conservée asseï longtemps à Rome .
ï, IVnMtra était-ce le tombeau d'Hélène.
COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT. 215
« J'ai appris que les barons sont arrivés dans le voisi-
nage de la ville, et qu'ils se sont arrêtés près du Monu-
ment; c'est là un présage certain que non seulement ils
seront vaincus, mais qu'ils périront jusqu'au dernier,
et auront pour sépulture ce même Monument. » Le
peuple, enflammé par ces paroles, voulut marcher aus-
sitôt contre l'ennemi; Rienzo fit sonner les trompes, les
trompettes, les cymbales, fixa Tordre du combat, répar-
tit le commandement des troupes entre ses principaux
officiers, et donna le cri de guerre qui était , comme
d'habitude : Spirito Santo Cavalière !
Les milices romaines furent divisées en trois corps :
Rienzo garda sous ses ordres le premier et confia les
deux autres à Cola Orsino du château Saint-Ange, et à
Giordano Orsino del Monte, animés tous les deux d'une
égale haine contre les Colonna. Tout le peuple était en
armes, mais, en fait de soldats aguerris, les Romains
ne pouvaient guère opposer aux assaillants que mille
hommes de pied et un petit nombre de cavaliers, parmi
lesquels figuraient les trois cents auxiliaires envoyés
tout récemment par le roi de Hongrie; de plus, quel-
ques nobles, tels que Malabranca, le fidèle ami du
tribun, Matteo, fils du comte Bcrtoldo, combattaient
pour eux. Les ennemis étaient signalés du côté de la
porte Saint-Laurent 1 ; les défenseurs du bon état se por-
tèrent a leur rencontre silencieusement et en bon ordre.
L'armée des barons, en effet, avait quitté le Monu-
ment au milieu de la nuit et s'était dirigée vers le
monastère de Saint-Laurent hors des murs. Le froid
était vif; la pluie, qui tombait sans interruption depuis
1. Bàlie par Grégoire II vers 716.
i* » •; -ci :c Rira.».
piusiear^ *• or*. an:t rendu les chemins presque im-
praieai "#*<; »*< -M»I:its n'agaçaient qu'arec peine et
>< càevi ru chinas »ie lourdes armures, trébuchaient
» cà*rï»* pis- L«^ barons- transis et en proie pour la
?» i-ii.-i i :e a»*tr* -ressentiments* tinrent conseil ; Sic*—
\n«> «Vu «i^j *Hi*?rak -le la fièvre et de vomissements,
. r^iLJu:: •.- ciuie II tVu. 1.-: P'etro di Àgabito, qui se
^jj;: -îti «inaeii: m.»Ij«ïe. a*jit \u en rêve sa femme,
Frxxceso* il »\?v:;i zio \ en h-il-ii* Je deuil et se lamen-
";m:: «'.v *;sVa >;n:<:re l'épouvantait; il ne voulait
-ms :vaLM r*. • *: *j:mi €•.>! »nna. Giordano di Ma ri no,
■ta Fïi-.-'.o* Sc.'.irv a C»!<i>r.ca. quoique hésitant eux-
h^od-s» - cj t:'- i ne p^< faire preuve d'impuissance
ï<r m J-: « *i* rv:n..e- >à:i> a\ »ir tente le sort des armes.
Xi : j-*i •:: -;* fc :l> c iî-at p!u> près de la ville, ils
■.sv-ioi'. :•" 'i • :rv : ->:;:vtcm«'nt«lansie lointain sonner
sai< rv- ï» V *i v* <r.o -:j Ci^:t->Ie, qui leur annonçait
l'ic es K ■•••«■-•> f'>j r ::i: prévenus de leur approche el
^ 71^. % i-i^:: i U 1;:.;** D\i:ï".euis Slefano Colonna le
v. v. i : vC "• ^ h«r ns avaient confié le commande-
n**. vt.'.rv^v ie faruire» venait de s'en convaincre
wi- v ^-*r '».M\ *:v. .jl;i: sur !e> intelligences qu'il avait
,:.rî* U r. jo^ u >V:.*tt a*an\v. accompagné seulement
,; *? *jÙ". i v \".jù» j;:*ju % à la porte Saint-Laurent dont
V <trvvt* **:: v .J.i ^iovhu\ et lui a\ailerié, en l'appelant
i\ir vxt ro:u : * Je suis ci!o\en romain, je veux rentrer
.Va atoi ; u*e ïe K h rt :. / - Mais la garde venait d'être
% Vr fc iw: \v fut un bran» arbalétrier, du nom de Paolo
Pu ïju ^ut lui rvjvndit : * Celui que vous appelez n'est
*/;*> U; j\ti e:e chargé avec mes compagnons de la dé-
\
COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT. 215
fense de cette porte, et vous ne pouvez pas entrer, car
elle est fermée. Ne savez-vous pas que le peuple vous
hait? Pourquoi troubler ainsi le bon état? Écoutez la
cloche et fuyez au plus vite, si vous ne voulez attirer sur
votre tête les plus grands malheurs. Tenez, pour vous
prouver que les Romains ne sont pas disposés à vous
laisser entrer, voici les clefs », et il les lança par-dessus
le mur; elles tombèrent dans une petite mare formée
par la pluie.
Stefano Golonna s'en retourna aussitôt rejoindre les
barons et leur fit part de sa déconvenue ; il devenait
évident qu'il fallait complètement renoncer à l'espoir
d'entrer dans la ville par trahison ; d'un autre côté, il
semblait bien téméraire de tenter une attaque de vive
force. Pour sauvegarder leur honneur, les nobles déci-
dèrent que l'armée tout entière défilerait sous les murs
de Rome en ordre de bataille, enseignes déployées et au
son de la musique. C'était là une sorte de défi outra-
geant, dont l'histoire de l'Italie nous offre plus d'un
exemple.
Ainsi Caslrtfceio Castracani, voulant humilier Flo-
rence, qu'il n'avait pu réduire, mais dont il saccageait
le territoire depuis de longs mois, fit passer toutes ses
troupes aussi près que possible des murs de la ville et
s'en retourna ensuite, satisfait de cet exploit et laissant
les Florentins profondément humiliés.
H faisait encore nuit ; cependant ordre est immédia-
tement donné aux fantassins de s'avancer jusqu'à la
porte Saint-Laurent, puis de se porter à droite et de
s'éloigner de la ville, en lui tournant le dos ; pour éviter
un conflit, les chefs font proclamer que quiconque pro-
voquerait les ennemis serait condamné à servir à pied
91* COLA DI RIKSZO.
durant le reste de la campagne. Les trompettes sonnent
nne marche guerrière, et les Romains, immobiles der-
rière leurs remparts, mais frémissants de rage, voient
défiler sous leurs yeux leurs arrogants adversaires. Les
cavaliers se mettent en marche après les fantassins, sous
la conduite de Petruccio Frangipani, et passent sans être
inquiétés. Enfin, c'est le tour du troisième corps, com-
posé des barons, des chevaliers, de la fleur de la noblesse
romaine. Chevauchant à une assez grande distance en
avant de la foule des seigneurs, s'avancent huit barons
parmi lesquels Giovanni Golonna. Au moment où ils
passent, le jour se lève et les assiégés peuvent s'abreuver
de l'outrage qui leur est fait; la hautaine altitude des
nobles met le comble à leur exaspération; ils veulent
se précipiter sur eux et s'efforcent d'ouvrir la porte ;
mais le gardien, nous l'avons dit, en avait jeté les clefs
de l'autre côté de la muraille ; il faut donc employer
des haches et des leviers pour la faire céder; enfin, le
battant de droite vole en éclats et la populace s'élance
au dehors en tumulte. Giovanni Colonna, entendant
tout ce bruit, arrête son cheval; il voit la porte entre-
baillée sans qu'on eût donné de l'intérieur le signal de
l'attaque et s'imagine que ses amis ont le dessus et vien-
nent au-devant de lui. N'écoutant que son ardeur, il
saisit un bouclier, assure sa lance et, piquant des deux,
se jette audacieusement dans la ville. A l'aspect de ce
chevalier tout bardé de fer, la lance haute, le visage
menaçant, le peuple est pris de panique et recule en
désordre, suivi par les soldats qui se trouvaient là;
c'est une déroute générale et, pour peu qu'il eût été
soutenu, le vaillant chevalier se fût rendu maître de
la ville sans coup férir. Mais ses compagnons avaient
COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT. 217
déjà dépassé la porte; ignorant son acte d'audace, ils
le laissent sans appui. Les Romains, après avoir par-
couru une demi-portée d'arbalète, s'aperçoivent enfin
que Giovanni est seul: ils reprennent alors courage et
s'élancent vers lui en poussant de grands cris. Son
cheval se cabre et tombe dans un bourbier voisin de la
porte, entraînant son cavalier dans sa chute. Giovanni,
désormais impuissant, ne peut qu'implorer la pitié de
ses ennemis et supplier qu'on ne le dépouille pas de
son armure. Prières inutiles; la populace se jette sur
lui avec rage, lui arrache ses armes et un certain Fon-
neraglia di Trejo 1 lui porte à la tête le premier coup;
il reçoit presque en même temps deux autres blessures
à la poitrine et rend le dernier soupir; mais la foule,
irritée d'une mort si prompte, s'acharne sur son ca-
davre qui, percé de coups, couvert de sang et de bouc,
devient bientôt méconnaissable. Ainsi périt Giovanni,
dont le grand courage et les hautes qualités faisaient
déjà l'admiration de tous. Le ciel, qui était resté sombre
et pluvieux jusqu'alors, se découvre subitement et les
pâles rayons du soleil levant viennent éclairer cette
scène lugubre.
Le père de Giovanni, Stefano Golonna le jeune, enten-
dant les clameurs de la populace et inquiet de ne plus voir
son fils, demande à ses compagnons ce qu'il est devenu ;
ceux-ci ne peuvent lui répondre; alors, saisi d'un som-
bre pressentiment, il se précipite tout seul à travers la
porte et le premier objet qui frappe ses regards est Gio-
vanni, gisant la face tournée vers le ciel, au milieu
d'une foule féroce qui, avec des cris de joie, crible de
1 . Bourg situé au nord-est de Rome.
*l* COLA DI RIENZO.
coups son cadavre sanglant. Un moment il hésite, se
sentant impuissant; il tourne bride et sort même de
la ville ; mais son amour paternel reprend bien vite le
dessus sa raison s'égare, sans proférer une parole,
sombre el résolu, il revient, cherchant, contre tout
espoir, à porter secours à son malheureux fils. Il
reconnaît bien vite qu'il est trop tard et qu'il ne peut
rien pour lui: la populace l'environne menaçante,
furieuse, il songe à sauver sa vie et se dirige de nou-
veau vers la porte; au moment où il la franchit, une
énorme pierre, lancée du haut de la tourelle, s'abat
<ur *es épaules et sur la croupe de son cheval, il chan-
celle, les soldats romains se précipitent sur lui et l'acca-
blent de coups; son cheval, blessé au poitrail, se met à
mer et finit par le désarçonner. Il succombe en se défen-
dant en face des images saintes qui décorent la porte et
son corps reste sur la place, exposé aux risées du peuple
et défiguré par d'horribles blessures.
Cette facile victoire enflamme le courage des Romains
qui s'élancent en masse contre les barons. Le tribun
survient à ce moment, il excite ses soldats; les nobles se
retournent et engagent le combat; la mêlée devient géné-
rale* les morts jonchent le sol; d'abord les barons sem-
blent devoir remporter; les Romains reculent; deux
nobles, dont un Allemand, s'avancent tout près de Rienzo
pour le tuer; son étendard est même renversé. Le tribun
se civil perdu, il lève les yeux au ciel, comme pour im-
plorer sa protection el s'écrie : « Dieu, m'as-lu donc
trahi? * Mais les nobles luttent en désordre; surpris par
l'attaque inopinée des Romains, démoralisés par la mort
de leurs chefs, ils cèdent bientôt devant le nombre; mal-
gré leurs armures, malgré leur courage, assaillis par une
COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT. 219
foule toujours croissante, ils fuient pêle-mêle, jetant
leurs armes derrière eux. Quelques-uns s'efforcent de
résister encore, mais ils ne tardent pas à succomber à
leur tour et les Romains, sûrs de la victoire, peuvent se
rassasier du plaisir de tuer.
Douze seigneurs, appartenant aux plus illustres mai-
sons de Rome, perdirent la vie dans cette rencontre ; ce
furent : Stefano et Giovanni Golonna, Pietro di Agabito
Golonna, Pietro Golonna, Buccio Galligalli, Petruccio
Frangipani, Cola Ballo di Gavi, Rodolfo de Palestrine,
Carolo Melli, Giordano de' Artusiani, Cola di Tartara,
PolodiLibano; un grand nombre reçurent des blessures
mortelles : Gola Pâli di Mol ara, Gola Buccio, Gino
Gaetano, frère du comte de Fondi, un fils naturel de
Stefano Golonna, nommé Gamillo. Bien d'autres, de
moindre noblesse périrent également, et les contem-
porains estiment à quatre-vingts au moins le nombre
des barons tués dans ce combat.
Certains d'entre eux se déshonorèrent par leur lâcheté :
ainsi messirc Giordano Orsino se sauva bride abattue
jusqu'à Marino; Pietro di Agabito, qui, il est vrai, était
vieux, gros, et avait plutôt l'habitude de porter la cha-
suble que la cuirasse, s'enfuit des premiers ; malheu-
reusement pour lui, il tomba de cheval et, glissant sur
le sol humide, gagna à grand'peine une vigne où il se
croyait en sûreté; mais il y fut découvert presque
aussitôt et, malgré ses prières et ses larmes, dépouillé
de son argent, de ses armes et même de ses vêtements;
puis on le massacra sans pitié. Non loin de là, un
autre baron, nommé Pandolfo, de la famille des Bello-
vedere, subit le même sort.
A trois heures de l'après-midi tout était fini; la vie-
320 COLA Dl [UEfiZO.
toire des Romains était complète; tic l'armée ennemie
il ne restait que des débris épars, et la noblesse sem-
blait abattue pour toujours. Rienzo fil sonner ses trom-
pettes d'argent, rassembla ses troupes et, se mettant à
leur lêlc, le front ceint de sa couronne iribunitienne, il
se dirigea vers la ville, où le peuple entier l'accueillit
par de joyeuses acclamations. Il alla droit à l'église du
Capitolc et, pendant que le clergé entonnait l'hymne de
Salomon qui commence par ces mots : « Le pouvoir est
à toi, Dieu puissant », il confia à la vierge Marie, dont
l'image élait pieusement conservée dans celte église, son
bâton de commandement, ainsi que sa couronne. Les
frères mineurs, qui desservaient cette église, en eurent
l.i garde. Dès ce moment, soit pour faire preuve d'hu-
mililé dans sa victoire, soit par déférence pour les
ordres du pape, il cessa de se montrer avec les insignes
qu'il avait portés jusqu'à ce jour. H resta tout-puissant
comme auparavant, mais il eut soin de ne plus faire
montre de son pouvoir.
Quand cette cérémonie fut terminée, Rienzo réunit le
peuple qu'il pria tout d'abord de rendre hommage au
courage et à la fidélité de Cola el de Giordano Orsini,
puis il déclara qu'il voulait laisser désormais son épéc
au fourreau et, la tirant encore toute sanglante, l'essuya
sur son vèïemcnl, disant : « Tu as coupé l'oreille à une
itMe puissante! ni pape, ni empereur, n'ont jamais pu en
faire autant. » La nuit étant venue, le peuple se dis-
persa après ces paroles du tribun.
Ilieiii» m- siil poinl se montrer généreux dans sa vic-
u'il apprit une des serviteurs fidèles avaient
n> l'église J'anta Maria de li Frati, où se
Itjllt' '1rs Colonna, les cadavres de Stc-
COMBAT DE LA PORTE SAINT-LAURENT. 221
fano, de Giovanni el de Pietro di Agabilo Colonna, après
les avoir pieusement recouverts de manteaux tissus
d'or, et que toutes les femmes de leur famille, accom-
pagnées d'un grand nombre de parents et d'amis, étaient
allées, suivant l'usage, pleurer sur leurs corps, il entra
dans une violente colère et donna même l'ordre qu'on
les chassât, ajoutant : « Si ces femmes continuent à
m'cnnuyer, je ferai jeter dans la fosse des suppliciés
ces trois maudits cadavres; aussi bien, les Colonna ont
été durant leur vie des traîtres et des parjures et ne
méritent pas, après leur mort, d'être ensevelis honora-
blement. » Craignant que le tribun ne mit à exécution
sa menace, quelques amis transportèrent nuitamment
les dépouilles des barons dans l'église attenant au cou-
vent de Saint-Sylvestre 1 , où on les enterra sans aucune
pompe et en secret.
Les prisonniers, qui étaient fort nombreux, furent
enfermés au Capitule, en attendant que le peuple déci-
dât de leur sort.
Le lendemain, Rienzo convoqua tous les chevaliers
restés à son service et qu'il appelait son bataillon sacré
et leur dit : « Je veux doubler votre solde; suivez-moi. »
Les trompettes sonnèrent une marche guerrière, cha-
cun se demandait quel pouvait être son dessein; le
tribun se rendit au lieu où l'on s'était battu la
veille; là, il fit descendre de cheval son fils Laurent, qui
était à ses côtés, et il lui répandit sur la tête quelques
gouttes d'eau souillée de sang, qu'il puisa dans ce même
1 . D avait été fondé au commencement du siècle par le cardinal Gia-
como Colonna et par son frère Giovanni, pour les filles de leur maison; à
la mort de Giacoino, Jean XXH nomma Pierre Colonna protecteur de ce
couvent qui contenait déjà douze religieuses.
I.j. 3l 3 /i/O
juuraurr iti i.y.mzi C «.csa «k.aiî tombé sous les
•rm^s ri p^utl»:. »;a * ri iisan: : Je te sacre chevalier
£« il **-■:• .«JTf a ; puis _ Ln^i-i :c-cs I** cavaliers présents
i m ii-mfr 7hx.':*-u'*î- Fi^zr».- n*via*. ensuite au Capi-
:» îtf a :t/tfi:h^Lii -sfc> rar'Lsi::* a**re «*s paroles : « Naos
iiUï> Ln"x.. ♦.' ■?•! ^ cn^n: a-x:v devoir à tous est de
30Ofc> a* fî -^r : _?•?* i-: ^-::r* pu ".rie et Je la défendre
■',:'„.,• :~wr '.t r e vU^si ii ir;:\::«J Jooùt aux assis-
uj ! ^ ft beuio .;.? l't :i«: T »\-:r> rv fusèrent dès lors de
Sa > ;.î • -i s* :r --vk: z-m -moins afTermie tant à
Xmc x*.»,' : .rr> ji rf*.: o* *"I..ïI:e par cet éclatant
• -i ir iv; . s\ ::-•*. otsni c\rn Éi're part aux cités qui
jiiui: ; rfviu:^ le :«"~s c«e c^outnienl à sa cause:
No-* r v* îV-*\«~-e* F.*:cv" ce: cuis il comprenait que ce
ï»:cL>a JKxrr-.wjvCLv::: i. *es ::n.» ne serait pas sans in-
;v.o -T i^i'v^'cio**. V*v;y„ i- v ~j si susceptible et si dé-
j.ït l;rf< V :c. .îv" *•• nscsurvr sur ses intentions el de
V o.vvi vw {** < rrVx: f:;: q :e •îcfniJre \ebon état*
ï, * r vn>oi i ^e j —; ïUi.vIi. Orslr» la Litre suivante :
.v ta rvwci: -\v **:us a sa:: s ô;-ute appris ce qui s'est
jiv*N>e ;cvc:< I i: rwv iu *• ça: : comme on voyait à Rome
e( jM^.^ci i lV*^v:r rvvrter :i piîx. la justice et la
Ubcru\ wur.ue V* chemins «:j:ent sur* el les tyrans
hunu'te*; te *e:vu ùe Por^ue:! é;ait si caché, qu'il ne
pou>uit uu;re *ju % i ceux qui le portait en eux. Cet état
nautique* ce $< m cf :f, qui était né et avait prospéré
sous la £at\tc oe Pieu, a été troublé par des hommes
: niâmes* Stefamo el Gio\anui Colonna, parjures et insti-
^: ruvs vlo tous les troubles qui ont ruiné notre patrie;
^ v s iv i eux que le* temnles saints, les monastères,
COMBAT DE LA PORTE SAINT- LA UREXT. 223
les hospices et les châteaux ont été livrés aux flammes;
c'est grâce à eux que les voyageurs et les pèlerins sont
journellement dépouillés et maltraités sur les routes,
et pourtant Dieu sait si nous les avons provoqués! Non
contents de porter la ruine et la mort autour de Rome,
ces traîtres ont poussé l'audace jusqu'à vouloir boule-
verser la ville de fond en comble et la priver de ce bon
étui, que Dieu a daigné lui accorder; ils avaient com-
ploté notre ruine avec Giovanni di Vico, qui était venu
à Rome sous prétexte de nous secourir, en réalité avec
l'intention de trahir le peuple romain. Mais ses intri-
gues nous étaient connues et nous avons pu nous em-
parer de sa personne sans verser une goutte de sang.
« Toutefois, nous avons dû employer la force pour
repousser les rebelles qui tentaient de pénétrer dans la
ville les armes à la main, dans le but avoué d'y imposer
de nouveau leur tyrannie au peuple. Ils prétendaient
qu'ils préféraient mourir que de voir notre gouverne-
ment durer plus de six mois; ils sont morts en effet.
Voyez, maintenant, combien était peu sincère le zèle
qu'ils affectaient pour les intérêts de l'Église : non seu-
lement ils ont pillé sur leur passage l'église et le mo-
nastère de Sainte-Marie de la Grotte, mais même ils
ont saccagé et en partie brûlé le monastère de Saint-
Laurent, où reposent le corps de ce saint et celui de
saint Etienne. Ces sacrilèges ont été punis; mais quelle
que soit la joie que nous ressentions à voir la liberté
sauvée par la main de Dieu, nous éprouvons une cer-
taine compassion pour ces égarés. Car, tel est notre
caractère que. même pour défendre nos droits, nous
aimons mieux employer la douceur que la force. Six
membres de la famille des Colonna ont péri en ce jour.
2SI COLA DI RIENZO.
il ne reste plus que le malheureux vieillard Stefan o
qui est à demi mort ; ainsi le ciel a voulu égaler le
nombre des tyrans tués aux couronnes que j'ai reçues
le jour de F Assomption. »
Pétrarque, parti le 20 novembre d'Avignon, se trou-
vait à Parme quand il apprit du podestat la catastrophe
qui venait de Frapper les Golonna. Il commença par se
refuser à y croire, car la nouvelle en avait été trans-
mise par des moines d'Orvicto à Florence, de Florence
à Bologne et de Bologne à Parme. Mais il lui fallut
bientôt se rendre à l'évidence, d'autant que d'Avignon
son ami Soc rate lui confirma la victoire de Rienzo.
Longtemps il hésita à écrire au cardinal Colonna, car
si, d'une part, il lui répugnait de donner si penser par
sou silence qu'un tel malheur le laissait indifférent,
il ne savait, d'au Ire part, comment exprimer à Giovanni
une douleur qu'atténuait singulièrement la joie de voir
son héros triompher définitivement de ses adversaires.
Après bien des hésitations et des délais, il finit par lui
écrire une lettre pleine de maximes creuses de morale
et de froides consolations, dans laquelle on ne voit nulle
part l'effusion d'une Ame vraiment affligée.
Quand on annonça au vieux Stefano Golonna que sa
famille venait d'être décimée, il pencha la tête, s'aban-
donna quelque temps à une douleur muette, puis
décria : « Que la volonté du Tout-Puissant soit faite,
mieux vaut assurément périr que de subir plus long-
temps le joug de ce paysan! » Il prit néanmoins réso-
lument la direction des débris de son parti et eut une
grande part dans les événements qui suivirent 1 .
1. S!t»lann mourut» dit-on, l'année suivante, après avoir joui du plaisir
de voir succomber l'ennemi de sa famille.
CHAPITRE XVII
LA CHUTE DE RIENZO
Trois semaines s'étaient à peine écoulées depuis cet
éclatant succès, que Cola di Rienzo, abandonné de tous,
tremblant pour sa vie, fuyait le Gapiloleet se voyait con-
traint de solliciter un asile auprès de ses anciens servi-
teurs, les Orsini du château Saint-Ange. Les barons,
plus arrogants que jamais, étaient de nouveau maîtres
absolus de la ville, et de l'œuvre du tribun il ne restait
plus rien .
Son indolence, sa présomption, non moins que la
ténacité de ses adversaires, avaient amené cette cata-
strophe soudaine.
Les défauts de Rienzo, en effet, étaient allés en s'ag-
gravant à mesure que son pouvoir semblait s'affermir.
Enivré de son récent triomphe, se croyant désormais à
l'abri de toute attaque du dehors, ébloui par les flatte-
ries dont il était l'objet de la part de ses courtisans,
et par les témoignages d'admiration dont l'entouraient
ceux qui le regardaient encore comme le sauveur de
l'Italie, son orgueil devint immense et l'aveugla com-
plètement.
Ses vêtements somptueux et efféminés rappelaient
ceux d'un satrape; il s'était fait faire une cassette d'un
15
226 COLA DI RÏENZO.
travail précieux, qu'on portait devant lui dans les
cérémonies, ainsi qu'un bonnet élevé, comme ceux des
sénateurs, surmonté d'une colombe et richement garni
de perles. Il se livrait sans modération aux plaisirs de
la table; son teint devint coloré et son embonpoint
extraordinaire. De fréquentes défaillances l jetaient la
consternation parmi ses amis; le sommeil lui était
revenu, mais, quand il dormait, des visions sinistres
venaient l'assaillir; parfois il s'éveillait en sursaut,
criant : « Le Capitolc croule! » ou bien encore : « Les
ennemis accourent en armes ! » « Une chouette, raconte-
t-il encore, vint se poser durant douze nuits de suite
sur le faîte de mon palais, et me priva de tout som-
meil et de tout repos; les efforts de mes serviteurs
ne parvinrent pas à l'en chasser. Ainsi, celui que
n'avaient pu faire trembler ni la fureur des grands, ni
leurs armées, était sans cesse troublé par des songes et
des oiseaux ! »
Cette vague inquiétude et cette agitation fébrile du
tribun, causées peut-être par ses excès ou par le labeur
surhumain auquel il se livrait, étaient accompagnées
d'accès d'abattement inexplicables: certains jours il s'en-
fermait, refusant de voir qui que ce fût et de s'occuper
d'aucune affaire. Peu à peu , il devint capricieux,
ombrageux et parfois même cruel. Ses concitoyens, qui
venaient naguère avec empressement lui soumettre
leurs différends ou solliciter ses bonnes grâces, s'abs-
tinrent désormais de paraître au Capitole, qui devint
bientôt aussi triste et aussi désert qu'il était naguère
1 . Rienzo semble avoir élu atteint d'une maladie de cœur ; voir auss i
•chapitre xxin.
LA CI1UTE DE RIENZO. 227
animé et joyeux. On n'y voyait plus que quelques amis
Gdèles ou des aventuriers, qu'attirait l'espoir de profi-
ter de l'isolement du tribun et d'exploiter ses caprices.
Il n'écoutait que les conseils des plus mauvais citoyens :
« Plût au Ciel, disait Pétrarque, que l'on ne peut éviter
de citer à chaque pas tant il a été intimement mêlé
à ces événements, plût au Ciel que parmi les mauvais
il n'eût pas choisi les pires! »
Pour soutenir son autorité chancelante, Rienzo se vit
forcé de s'entourer de mercenaires, comme les autres
tyrans de l'Italie; il semblait résolu à se maintenir au
pouvoir par la force des armes, même si les Romains
se levaient contre lui ; mais il lui fallait payer ces sol-
dats et remplir le trésor de la ville, que ses prodigalités
et ses expéditions avaient épuisé; on le vit piller les
églises et les abbayes, s'emparer du bien des riches et
leur défendre même de se plaindre, sous les peines les
plus sévères, rétablir enfin des impôts que lui-même
avait abolis.
Lelius 1 informa son ami Pétrarque du changement
survenu dans la conduite de Cola di Rienzo, au moment
même où le poète s'apprêtait à se rendre à Rome pour
admirer son œuvre : « J'ai été frappé comme d'un coup
de foudre, répondit-il à Lelius, lorsque j'ai pris con-
naissance de la lettre du tribun que vous m'avez en-
voyée. Je ne sais que penser. Je reconnais le dessein de
la fatalité. De quelque côté que je me tourne, je trouve
des raisons de pleurer : Rome déchirée, l'Italie décapi-
tée! que devenir en ce malheur public? »
Pétrarque fit plus que se lamenter, il adressa à Rienzo-
1 . C'est ainsi que Pétrarque appelait Lello di l'ictio Slefauo.
Cl li IXQrX
« r«ir^ iM»iw à? ibLâïs «*»rïaii<>ns ci de reproches,
nu x ^m^nt rut tic S -^>*> : Vous m'avez jusqu'ici
a** nt ar-L : î* * » ex: I •!:>„ ne m'attristez pas à
if-^at -i r»auriQfc»Y,tz.: par «Ses fartes vos succès si
tenue - s* i-ç- jih^ Z x~y a q^e v >a> qui paissiez ler-
iir -.-.ta in - ir*î r^ni\::. V>u> savez la roule que
*ms- rm ir*^; > «i_t t «Ri -5Ki*r; on descend par le chc-
nui »oiDhi-<^ - .12? i.1iT»:«^fJ pas qu'il est plas aisé de
ic^-nur- ruf m mm.-?r ^ r a* { :as on est élevé, plus
u :'iiui; r-* nt.ii^ïvis*. NfuI de voire siècle, vous
-*:et Tïf-vuii m >.iumrî S- li icrin et de la gloire!
^rs^-c sir ri:» * :*iw tC z* i:cnei pas, en tombant, à
-i^ *»iiHî*niV i.t ^7*\-*u*:ir a^si -"■?«. à vos amis un sujet-
a- arni^ :•- ih àr> • a . :c. ir fusais une ode à votre
•■iifr.?!. ~ie n^ r;o ra".r?« :o> à composer une satire
à: ie *j»fc> T«rS:n_s r» -t de la sorte, si je n'avais
t<k> a: Wtf.nfs n.ïSKis p:«-r ">* faire. À peine ai-je quitté
* ^pia- r.»* /i. rf» 2 its x:iiy*s où Ton parle de vous
»>■ i«-»tt x ria :u?nr n*s : S.« sur votre compte. On nie
*:. vvc- 'tin Twco:c233e autrefois le peuple romain,
? .,u>. ■• '*£> '* ^ ,: *\r\I:CT«i avec les plus mauvais
o . - •!> ^ : & v ••* Vrs laissez exercer sur vous un em-
•ji-r i ?5* » i - T.Cu. ^*yi-*- .;> à réfuter ce que Cicéron
* >a. i ?^.-£> : v r: -^.s do loi ! Vous étiez le prolec-
xn- ,*. * « ^ i> <££■** de bien; vous allez devenir un
; kv* .%. *rc» -*>.:>! VVk* changement subit et imprévu!
Jk*. *>*-., vr. .£ o-îr* vous? OuVst devenu ce bon
(t • t^ r;.. v -^ issrraîL ou, pour parler le langage
x»iu. a ~\*> cv; ^ri: frniiiier» avec qui vous aviez de si
\-*r^t ^ .*c rvzcas et grâce auquel vous avez pu faire
,w^Vw*o> ^ suryrvnantes? Je ne puis, hélas! changer
LA CHUTE DE RIENZO. 229
•
la destinée, mais à Dieu ne plaise que je voie cette méta-
morphose; je volais vers vous, je change de route.
Rome, chère patrie, adieu, je ne te verrai point; j'irai
plutôt aux Indes, si ce que j'ai appris est vrai!
« Mais dois-jele croire? serait-il possible qu'on agisse
si mal, après avoir si bien commencé? Ah ! si seulement
on m'avait trompé, avec quel plaisir je reconnaîtrais
mon erreur! Celui qui m'a écrit mérite cependant toute
confiance ; mais je n'ignore pas les effets de l'envie.
« Vous voyez que je cherche à soulager mon cœur
par le doute; sans cela je parlerais avec plus d'amer-
tume encore. Dieu veuille que je reçoive de meilleures
nouvelles, qui démentent les premières! Je serais moins
blessé par les mensonges d'un de mes amis, que par les
crimes d'un autre. Le mépris de la vérité est devenu,
par l'usage, un péché ordinaire; mais trahir sa patrie
est un forfait que rien ne peut expier.
« Si le souci de votre gloire ne vous fait point recu-
ler, ménagez au moins la mienne. Vous voyez l'orage
qui me menace; la foule des censeurs \a m'assaillir!
Rentrez en vous-même, je vous en conjure, pendant
qu'il en est temps encore, songez à votre origine, à
?otre destinée, au rôle que vous étiez appelé à jouer, et
vous verrez que vous êtes le ministre de la république
romaine et non pas son maître. » (Gênes, le 26 no-
vembre.)
Cola di Rienzo, est-il besoin de le dire, ne tint aucun
compte de ces avertissements. Bien plus, il semble être
devenu tout d'un coup aussi indolent qu'il était actif,
aussi aveugle qu'il était clairvoyant. Au lieu de pour-
suivre hardiment les nobles et de les traquer jusque
dans leurs châteaux, le tribun, pensant n'avoir plus
r-* COLA M ItENZO.
rien à craindre d'eux, leur laissa le temps de reprendre
coora-je et de se préparer à venger leurs échecs. Avec
un peu de décision, il aurait pu s'emparer de Marîno,
où son implacable adversaire Giordano s'était réfugié;
H «trait entré sans coup férir dans Pales tri ne, que les
quelques survivants de la famille des Colon na, dispersés
et découragés, eussent été incapables de défendre (il le
reconnut lui-même plus tard 1 ). Rome eût été délivrée
a jamais de tous ses ennemis. Comme Annibal après
Cannes dit son historien, mais sans avoir pour excuse
>* wmes raisons que lui, Rienzo ne sut pas proGter de
<a victoire.
ftat-cire était-il entouré de mauvais conseillers ou
vie îiaïîres, p*ut-ètne n'avait-il plus assez confiance dans
$*5 »I Jats pour leur demander ce dernier effort, peul-
r'av er.ûn crut-il la défaite des barons plus complète
entais quVUe ne Tétait. Lorsqu'il revint de son erreur,
îl tuît trop tard. Les nobles recommençaient leurs
ev>cr>*set leurs "péages ; n'osant plus attaquer les Ro-
tw:s> en bataille rangée, ils résolurent de les vaincra
rar les privations,
liîv*r\!ano Orsino. le premier, donna le signal de la
nf\;Oe et tança ses cavaliers dans la campagne romaine.
laça SjiV.^ et Sciaretta Colonna, à l'instigation du
lê^at. imi;erent son exemple. Les Romains voyaient avec
dè^^vnr. du haut de leurs murailles, les ennemis dévas-
ter les champs* raser les arbres et les vignes, brûler les
mais.*»*, emmener le bétail, intercepter tous les convois
de *hn». Les routes redevinrent plus dangereuses que
jamais et les brigands, soutenus par les barons, repri-
LA CHUTE DE MEMO. 231
rcnt toute leur audace. Bientôt Rome se trouva comme
assiégée : le pain, la viande, augmentèrent rapidement
de prix. Ceux qui avaient encore quelque argent durent
le dépenser pour se nourrir et la misère devint géné-
rale; de toutes parts s'élevaient des plaintes et des
murmures, aussi bien contre les nobles, auteurs de
tous ces maux, que contre le tribun, qui ne savait pas
y porter remède. D'aucuns môme accusaient de leurs
m
malheurs le pape, qui poussait les nobles à la résis-
tance et leur prétait son tout-puissant appui. Des luttes
à main armée ensanglantèrent de nouveau les rues de
la ville et chaque jour naissaient de nouveaux troubles.
Le tribun n'osait plus convoquer que rarement ta
peuple, tandis qu'au début il le consultait sur toutes
les questions de quelque importance, car il redoutait
une opposition trop violente de la part de la gentilezza
et de la bourgeoisie. L'événement lui donna raison :
dans les premiers jours de décembre, les citoyens,
réunis en parlement, repoussèrent deux propositions
qu'il leur avait soumises, la première relative à une
augmentation de la gabelle, la seconde ayant trait à la
nomination par le peuple d'un gouverneur pour la cité
de Pérouse, à la requête de ses habitants, qui ne parve-
naient pas à s'accorder entre eux.
Il n'en faut pas conclure toutefois que le peuple eût
abandonné la cause de Rienzo; les citoyens éclairés et
riches, le voyant s'écarter de la voie qu'il avait d'abord
suivie, avaient, il est vrai, renoncé depuis quelque temps
déjà à lui prêter leur appui et restèrent les spectateurs
indifférents, mais non pas hostiles, des événements qui
précédèrent et amenèrent la chute du tribun ; mais le
petit peuple (popolo minuto), s'il n'obéissait plus à son
càrf j*ee li î^nie facilité, la même ardeur que jadis,
a'«t rtnfcut pas nains une grande reconnaissance et
a& gnni attachement pour lui. Il le montra bien dans
h il nui f— i SAnunte.
fefeuuo a*at>t Eût procéder à l'élection de trente-neuf
<UKe?lîer^ ^>i> par quartier» . il se trouva que quelques*
us* *bts «tas euient ses ennemis; dans la première
i-" rmiHif* «4 i!s siégèrent, il en accusa deux de trahi-
<uiu FÀcheto. parent de ] un d'eux, prit hardiment
!eur ieieose et les anciens membres du conseil, exas-
?tfn*> pur se* paroles, m» précipitèrent sur leurs nou-
îeutix cjut-înies* qu'ils expulsèrent par la force de la^
si e les séances Lt plèbe, apprenant ce qui venait de
se ?ii><er» on: qu*oa en voulait à son tribun et accourut
mmeu uieaeat en anses pour le défendre; on eut bien
fV Ja peiase i Tipaiser .7 décembre).
L'ji^iaciMa des trente-neuf nouveaux conseillers
4 vai* 1 eu î em. à ce qu'il semble, sur la demande de
r^^rn* i\*voO; Rieoro venait. en effet, de le rappe-
it i R-'iac. en le priant de reprendre sa place auprès
ie . u. e«. /anit reçu en grande pompe au Capîtole ;
jhHir biett ouvrier son désir de se soumettre désormais
*ua infects d\i pape, il rappela, en l'accueillant, ces
pa -ri» Je L~(Nacàle : Ltyem pont mihi, Domine. On
vwù que le tribun ait voulu détruire sur-le-champ
*e «savais e&4 qu'avait ilù produire la violence du
Ktçte : il couvoqoa donc tous les citoyens le 10 dé-
^vuôre et tîs dos excuses publiques au représentant du
pape; L jjouta qu'il avait l'intention de gouverner la
V f e Jfe fj\x»n à satisfaire Clément VI et à se conformer
ijv enirvs que son léirat venait de lui transmettre. Le
Lvu^iV révtama la lecture de ces ordres ; mais Rienzo.
LA COUTE DE RIENZO: ' 233
qui redoutait la colère que provoquerait leur divulga-
tion immédiate, argua de l'heure avancée et de l'obscu-
rité pour se dispenser d'en donner connaissance. « Au
reste, dit-il, vous savez que votre tribun ne consentirait
à rien qui fût contraire aux intérêts du peuple romain. »
Cependant les citoyens, qui n'ignoraient pas la haine du
pape pour Rienzo , exprimèrent leur mécontentement
d'une façon si peu équivoque que Raimond jugea pru-
dent de se réfugier dans l'église Saint-Pierre, qui lui
offrait un asile inviolable. Le lendemain, à l'aube, il
fuyait en toute hâte vers Monteflascone. Là, il trouva
le légat, et après avoir solennellement excommunié
Rienzo, ils s'occupèrent tous deux avec activité de
réunir des troupes et de l'argent, d'exciter les nobles
à la résistance et de fomenter des troubles dans la
ville.
(le fut en vain que Rienzo redoubla d'efforts pour
apaiser la colère du pape. Le 2 décembre-, il avait écrit
aux communes de la Sabine pour leur annoncer qu'à
cause des réclamations du Saint-Siège il renonçait à
exercer les droits dont elles l'avaient investi te 1 er sep-
tembre, et qu'en conséquence il rappelait son représen-
tant, Janotto di Enrico. « Dans le pieux désir, leur
écrivait-il, de faire régner parmi vous 1^ liberté, que
nous voulons établir dans toute la chrétienté, nous avons
cru devoir accepter le pouvoir que vous nous avez offert.
Maintenant, pour obtenir une bonne et véritable har-
monie, nous négocions avec le légat, qui demande que
les droits respectifs de l'Église et du peuple romain
soient définis suivant les principes de la plus stricte
équité. Le cardinal légat a l'intention de venir à Rome
dans ce but, et nous ne douions pas que sa présence
COLA M RIEfZO.
on résultat également satisfaisant pour vous et
pwr Boa>. En attendant , il désire que nous nous dé-
nFttMMft< de nos fonctions de podestat de la Sabine,
porve que* en les exerçant , nous commettons , selon
l«î„ on empiétement. En conséquence , comme nous
ton Ions témoigner notre déférence pour l'envoyé du
Saint-Père toutes les fois que nous le pouvons, sans
porter préjudice aux intérêts du peuple romain et aux
vôtres, nous avons résolu de rappeler auprès de nous
nrttrc représentant jusqu'à ce que l'en lente soit faite
entre le lésât et nous a ce sujet. Pour les mêmes raisons,
nous ne jugeons pas opportun de vous envoyer actuelle-
ment d'autres troupes. Nous vous aimons d'une affection
<iocère et nou* ne vous abandonnerons ni dans le calme
ni dans la teuipète, mais vous ne devez pas désirer qu'à
cause de vous, et particulièrement lorsque cela ne vous
est pas utile, nous vivions en mésintelligence avec
rtrlise. tandis qu'une réconciliation avec le légal tour-
nera assurément à votre profit et à notre honneur. »
Tarrano. Aspra. Torri ' et la plupart des villes et des
villages de la Sabine reçurent communication de cette
lettre.
Le tribun renonça également aux citations qu'il avait
faites et déclara même publiquement qu'il ne préten-
dait plus restituer au peuple romain le droit de nom-
mer lenipereur; il fil aussi le sacrifice de tous ses
titres et s'intitula : vt Cola, chevalier et gouverneur de
Rome au nom du pape ».
11 relâcha le préfet di Yico* le 42 décembre, ainsi
1. Villes situées dans le voisinage de Ricli.
2. i*n se souvient qu'il l'avait fait arrêter lors de son arrivée ù Rome
LA CHUTE Dfe RIENZO. 235
que son fils, les admit tous deux à sa table et les traita
fort cordialement ; mais, la nuit suivante, il les fit de
nouveau jeter en prison, sans aucune raison. Le lende-
main matin, ils étaient remis en liberté sur Tordre du
tribun, qui passa toute la journée avec eux; il s'entre-
mit même pour ménager une réconciliation entre le
préfet et Giordano Orsino del Monte et, comme gage
de leur bonne foi réciproque, exigea que la fille de
Giordano épousât le fils de Giovanni di Vico. Ce même
jour, une bande de mercenaires, à la solde de Rienzo,
ayant fait une incursion sur les terres du préfet et
capturé du bétail, il ordonna que tout le butin lui fût
restitué, montrant par là qu'il ne considérait plus Gio-
vanni comme l'ennemi du peuple romain. Néanmoins,
son fils et seize de ses compagnons furent gardés en
otage.
Ces brusques alternatives étaient bien faites pour irri-
ter ceux qui les subissaient, et pour ébranler la confiance
des derniers amis de Cola di Rienzo. L'excommunica-
tion, que venait de lancer contre lui le légat, le priva de
l'appui qu'il aurait encore pu trouver dans le peuple.
Quelque attachés qu'ils fussent à leur protecteur, les
Romains n'osèrent pas affronter, pour le défendre, les
terribles rigueurs de l'interdit dont ils étaient menacés ;
dès ce moment, ils s'abstinrent de soutenir leur chef,
et son gouvernement ne subsista plus que par l'ancien
branle, comme dit Fénelon. Au premier choc, il devait
succomber; c'est ce qui advint.
Un aventurier, que ses crimes avaient contraint à fuir
sa patrie, Giovanni Pipino, comte de Mïnorbino, palatin
d'Àltamura, se trouvait alors à Rome. Sa noblesse ne
remontait pas loin ; son grand-père, qui était notaire
256 COLA DI RIENZO.
dans la petite ville de Barlelta 1 , avait été chargé par le
roi de Naplcs, Charles 1 er , de la gestion des finances du
royaume, et dut à ses fonctions d'immenses richesses.
Son fils unique épousa l'héritière du comte d'Emoli et
en eut trois fils : Giovanni, comte de Minorbino, Lodo-
vico, comte de Potenza, et Pietro, comte de Nocera et de
Yico. Giovanni, d'un caractère turbulent et despotique,
pressura d'une façon si odieuse, avec l'appui de ses
deux frères, les cités qui lui étaient soumises, que le roi
Robert résolut de le châtier. Il fut fait prisonnier dans
son château fort par les troupes royales et enfermé à
Capoue. Le cardinal Colonna s'intéressa à son sort pour
des raisons que l'on ignore et chargea Pétrarque, lors
de son ambassade à Naples, d'obtenir son élargissement.
A peine sorti de prison, Giovanni se montra plus tyran-
nique que jamais, et lorsque Bertrand prit en main le
pouvoir après l'assassinat d'André, il fut obligé de
s'enfuir pour éviter le châtiment de ses crimes. Réfu-
gié en Hongrie, il poussa le roi Louis à envahir le
royaume de Naples, puis revint s'établir à Rome avec sa
famille, en attendant les événements.
Il trouva bientôt l'occasion de vendre ses services. Le
roi de Hongrie avait quitté Bude, sa capitale, le 5 no-
vembre et, le 4 décembre, il était à Vicence, le lende-
main à Vérone, et le 11 à Bologne, où il entra, suivi
de cinq cents cavaliers seulement. Les Romains atten-
daient son arrivée comme celle d'un Messie, car ils se
flattaient que, grâce à la présence d'un aussi puissant
allié, les barons n'oseraient plus les inquiéter; ils lais-
sèrent donc, malgré les édils de Rienzo, ses émissaires
1 . Itarlella, sur l'Adriatique, dans le royaume de Naples.
LA CHITE DE RIENZO. 257
parcourir le pays pour recruter des soldats. Giordano
Pipino fut un de ceux qui cherchèrent à réunir des mer-
cenaires. 11 se rendit dansée but a Terracine ; là, cédant
à son penchant, il se livra à quelques actes de brigan-
dage, pour lesquels Cola di Rienzo le cita à son tri*
bunal ; mais Giovanni se garda bien d'obéir à cette
sommation.
L'affaire en était restée là, lorsqu'un certain Giordano,
auquel le comte de Minorbino avait promis une somme
de cent florins s v il lui amenait des soldats, voyant que
le comte s'occupait, de son côté, de lever des merce-
naires, conçut des doutes sur sa loyauté et intrigua
auprès du tribun pour faire mettre à exécution la con-
damnation portée contre lui. Informé des menées de
Giordano, Pipino revint brusquement à Rome, escorté
de cent cinquante cavaliers prêts à tout et que lui aurait
fournis, dit-on, le capitaine du Patrimoine. On a même
affirmé que son retour était dû uniquement aux intri-
gues du légat avec lequel il se serait concerté pour ren-
verser le tribun. Quoi qu'il en soit, il se cantonna dans
cette partie de la ville qui appartenait aux Colonna et
s'y fortifia. Rienzo, ne se sentant pas en force pour l'en
chasser, ferma les yeux.
A peu de jours de là, le vendredi 14 décembre, on
trouva, sur la porte de l'église Sant Àngelo, une pan-
carte qu'une main inconnue y avait apposée durant la
nuit, et qui invitait les amis de Luca Savello à venir se
joindre à lui dans le délai de quatre jours. Le tribun,
dès qu'il connut cet acte audacieux, chargea un de ses
officiers de retirer l'écriteau et de le remplacer par un
autre ainsi conçu : « Nous, Nicolas, chevalier et gou-
verneur au nom du pape, ordonnons à Luca Savello de
*3* UILA M RILNZO.
se présenter devant nous dans les trois jours ; faute de
quoi, il sera châtié sans miséricorde. »
Ce changement ne se fit pas sans opposition de la
pari des assistants; Giovanni Pipino et son frère Pietro,
comte de Yico, se firent remarquer par leur conduite
insolente. Le tribun leur intima Tordre de comparaître
devant lui; pour toute réponse, Giovanni se barricada
dans le quartier qu'il occupait avec ses soldais et établit
une palissade en travers de Tare Salvalore, qui y don-
nait accès. Il fit sonner l'alarme à l'église S. Paolo cl
aux autres églises du quartier, et, entouré des quelques
membres de la famille Colonna restés à Rome, se tint
prêt à repousser les soldats du tribun. Celui-ci, informé
de l'attitude du comte de Minorbino, se rendit en haie
au Capitole et donna Tordre de sonner à toute volée les
cloches de Téglise Sant Angelo. Tel était le trouble de
lous les serviteurs de Rienzo, que ce fut un juif qu'on
chargea de ce soin, ce qui ne s'était jamais vu aupara-
vant. Toute la nuit et toute la journée du lendemain, les
cloches répandirent la conslernation et Teffroi dans lu
ville; les habitants, pris de panique, se renfermaient
chez eux, les rues étaient désertes, personne n'osait se
montrer.
Le tribun, sentant qu'il y allait de son pouvoir s'il
n'écrasait aussilôl cette rébellion, envoya contre Gio-
vanni Pipino un corps de cavaliers mercenaires, com-
mandé par un aventurier allemand, auquel les Italiens
avaient donné le nom de Scarpetta. Après un court
engagement, les mercenaires, voyant leur chef blessé à
mort d'un coup de lance, se débandèrent, poursuivis
par les partisans du comte, qui se répandirent dans
la ville aux cris de : «Vivent les Colonna! mort au
LA CHUTE DE R1ENZQ. 259
tribun! » Les Romains n'osaient se porter au secours
de leur chef; c'est en vain que la cloche de Sant Angelo
appelait le peuple aux armes; c'est en vain que les par-
tisans de Rienzo cherchaient à réchauffer son courage.
Le tribun, entouré seulement de quelques amis fidèles,
attendait, plein d'anxiété et de trouble, que les citoyens
romains vinssent se joindre à lui pour défendre le bon
état, il n'en parut pas un. Vers le soir, un petit nom-
bre d'habitants se rendirent au Capitole, mais, par-
tagés entre leur respect craintif pour le pape et leur
affection pour le tribun, ils se bornaient à l'entourer,
les larmes aux yeux, ne sachant à quel parti s'ar-
rêter.
Pour lui, quand il vit que ses soldats l'avaient lâche-
ment trahi, que le peuple restait sourd à ses appels,
que les Orsini, sur l'appui desquels il se croyait en
droit de compter, s'enfermaient dans leurs palais, il
perdit tout courage, ses forces l'abandonnèrent, il ne
sut plus que gémir et pleurer; c'est à peine s'il pouvait
parler. La nuit survint; sa terreur augmentant à ses
yeux le péril, il s'imagina que la moitié de la ville était
soulevée contre lui. D'une voix mouillée de larmes, il
adressa quelques paroles d'adieu à ceux qui l'environ-
naient : « Je me suis efforcé de donner à Rome un bon
gouvernement, dit-il, et ceux qui se plaignent de moi
sont poussés par la jalousie. » Puis, après s'être répandu
en plaintes amères sur l'ingratitude du peuple, il s'écria :
« Je quitte maintenant le pouvoir, après l'avoir exercé
durant sept mois. » Sur ces mots, il monta à cheval, (il
sonner les trompes d'argent et, dans le pompeux appa-
reil dont il aimait à s'entourer les jours de fête, précédé
des insignes impériaux, accompagné des soldats de
COU D1 RIENZO.
lentement et solennellement il descendit du
Capîtole et alla demander l'hospitalité aux Orsini du
château Saint-Ange 9 .
K Le comte 4e Mnnrbiao rat une fin misérable el digne de lui; huit
afrà les év é ne men ts que nous venons de relater, il fut emprisonné
for *rlre ém roi 4e 3aples et condamné à être pendu dans sa seigneurie
<f DtMcmra- U col beâa soutenir qu'étant noble on ne devait pas lui
iniuvr le m fp fc c c de* voleurs et des brigands , on lui rappela ses crimes
ÎKMonacahles» $•■ ingratitude envers Rome, où il avait trouvé un asile,
et d sait; sa peine» ta tète coiffée d'une mitre sur laquelle on avait inscrit :
« l iAiHi t lîwunni rSptno, chevalier, palatin dWltamura, comte de Minor-
l*a», sxÙDear 4e Bari, libérateur du peuple romain ! »
SECONDE PARTIE
10
CHAPITRE XVIII
COLA Dl RIENZO FUGITIF
Les Romains furent frappés d'étonncment et de ter-
reur lorsqu'ils apprirent que leur tribun, malgré toutes
ses déclarations, avait abandonné le pouvoir sans même
chercher à combattre, et qu'il s'était réfugié au château
Saint-Ange. Ils se demandaient avec angoisse à quelles
extrémités allaient se porter les nobles, et s'attendaient
aux plus affreux malheurs. Ceux-ci, de leur coté, ne
pouvaient croire à un aussi facile triomphe; ils crai-
gnaient quelque embûche et hésitèrent trois jours
avant de se risquer dans l'intérieur de la ville. Enfin
le vieux Slcfano Colonna, plus audacieux que les autres
malgré son grand âge, entra dans Rome à la tète de ses
partisans; l'anarchie la plus complète y régnait; il prit
en main le gouvernement et, montrant autant de pru-
dence et de modération dans la victoire, que d'intrépi-
dité dans la lutte, il maintint, eu les déclarant bonnes
et utiles, toutes les mesures prises par le tribun en vue
d'assurer l'ordre, ainsi que la plupart des lois portées
par lui et annonça même qu'il châtierait sévèrement
quiconque oserait les enfreindre. 11 promit le pardon et
i'oubli à tous les Romains indistinctement et alla, dit-
on, jusqu'à embrasser publiquement le beau-père de
311 COLA Dl RIENZO.
Ricnzo et à couvrir de sa protection toute sa famille.
Néanmoins il déclara le tribun déchu de tous ses lilrcs
et de tous ses droits.
Le Capilole fut mis à sac après la fuite de Cola <Ii
Rienzo, et la populace déroba presque tout ce qui lui
appartenait; on trouva, outre une quantité vraiment
extraordinaire d'ornements de toute sorte, une foule
de lettres prêtes à être expédiées, car l'activité du tri-
' Iran avait été plus grande que jamais dans les derniers
jours qui précédèrent sa chute. Sa femme s'était enfuie,
déguisée en habits de moine, du palais Lalli, où elle se
trouvait au moment de la catastrophe, et l'avait rejoint
au château Saint-Ange. Il resta quelque temps dans cet
asile, espérant que les Romains reprendraient courage
et le ramèneraient au Capilole ; mais la crainte les rete-
nait, car les nobles, qui rentraient peu à peu, étaient
loin de manifester les mêmes dispositions conciliantes
que Slefano envers les rebelles, et la moindre tentative
de révolte eut élé, ils le sentaient bien, suivie d'une
répression sanglante. En outre, le pape venait de leur
ordonner de nouveau* sous menace des peines les plus
sévères, d'abandonner leur tribun : « Nous vous man-
dons, disait-il, de refuser dorénavant tout conseil, tout
secours, foule laveur à cet homme, dont la perversité
rampe comme un serpent, mord comme un scorpion,
s'infiltre comme un venin; éloignez-vous de lui comme
un troupeau s'écarte d'une brebis atteinte d'un mal
cjnlagieux; n'écoutez, ainsi que vous l'avez toujours
fait, que les avis et les ordres de voire mère l'Église,
alin de mérilcr notre affection. »
Rienzo, comprenant qu'il n'avait rien à espérer et qu'il
avait tout à craindre en restant à Rome; alla chercher un
COLA DI KIENZO FUGITIF. 245
refuge auprès de son neveu Conte, à Civita-Vecchia 1 ;
mais cette ville ayant été livrée peu après aux barons,
force loi fut de revenir à Rome, où il continua d'habiter
le château Saint-Ange, sans être inquiété par ses enne-
mis, soit qu'on ignorât sa présence, soit qu'on n'osât
porter la main sur le protégé des Orsini. Cependant il
faillit devenir la victime de ceux-là mêmes qui s'étaient
chargés de le protéger, car. presque en même temps,
Francesco Orsino, notaire pontifical à Avignon, conçut
le projet de le livrer au pape, et Niccolô, neveu du pré-
cédent, offrit de vendre sa tète à Giordano Orsino ; mais,
par un hasard étrangement heureux pour Rienzo, ses
deux ennemis moururent subitement le même jour, dans
le château Saint-Ange, avant d'avoir pu mettre à exécu-
tion leurs coupables projets.
C'est vers cette époque probablement qu'il faut placer
lu publication d'un fa et uni attribué au tribun, si tant
est qu'il soit de lui, ce que le style bizarre de ce docu-
ment semble démentir; Rienzo s'y défend vivement du
reproche d'avoir abandonné le peuple, dont il se déclare
l'instrument servile et la créature; il implore son par-
don, tout en rappelant que les Romains se sont perdus
eux-mêmes en ne secourant pas leur seul défenseur.
Devait-il aller au-devant d'une mort certaine, sans pro-
fit ni pour lui ni pour ses concitoyens; résister quand
il se sentait abandonné de tous, et faire couler inutile-
ment des torrents de sang? H avait mieux aimé renoncer
au pouvoir, etc.
Selon l'usage, les sénateurs avaient fait représenter
taur ennemi vaincu, avec son chancelier Mancino et son
1. Voir page 87.
246 COLA DI KIESZQ.
neveu Conte, sur un des murs du Capitolc, la tète en
bas. Rienzo ressentit vivement cet outrage et fit peindre
à son tour, sur l'église Santa Maria Maddalena, un ange
portant sur son armure les armes de Home, tenant à la
main une croix, au-dessus de laquelle était une colombe,
et foulant aux pieds un aspic, un lion, un basilic et un
dragon. Ce tableau était à peine terminé qu'il fut
souillé de boue. Un soir, Rienzo alla le voira la dérobée;
le mépris avec lequel les Romains l'avaient traité lui
causa une profonde douleur, il comprit qu'il devait
abandonner tout espoir de les soulever en sa faveur, et,
après avoir prié ses amis de faire briller, durant une
année, une lampe devant ce tableau, comme devant unr
image sainte, il quitta Rome. (Janvier 15414.)
Le pape avait appris avec une satisfaction bien com-
préhensible la chute de Cola di Rienzo, ainsi qu'en
témoigne la lettre suivante, adressée par lui à son pro-
tégé, l'empereur Charles IV, et .aux électeurs épiscopaux
(2 février i 348) : « Cet homme, qui a porté des lois nou-
velles au mépris des lois existantes, comme s'il était
empereur; qui a cherché à renverser le chef de l'Église
et à bouleverser la ville de Rome ; qui a eu l'audace de
révoquer toutes les concessions faites dans le cours des
siècles par le peuple romain; qui rêvait, lui le dernier
des mortels, la pourpre impériale; et qui a accordé ou
offert aux cités italiennes des voix dans le collège où
devait être élu un nouveau césar; cet homme, qui a
blasphémé contre l'Église fondée par Dieu lui-même et
que nous avons vainement tenté, par tous les moyens,
de ramener dans le sentier de la vertu, a été dépouillé
de tous les titres, de toutes les fondions qu'il avait injus-
tement acquises, et chassé honteusement de Rome, par
COLA DI MEMO FUGITIF. 247
Celui qui résiste aux orgueilleux et protège les faibles.
Notre légat Ta privé de sa charge et Ta condamné
comme suspect d'hérésie. »
En effet, Bertrand, se conformant aux ordres reçus
d'Avignon, venait de réunir à Montefiascone une assem-
blée composée des membres du clergé et de la noblesse
de la province, auxquels furent adjoints les représen-
tants des principales villes soumises au Saint-Siège.
Rienzo fut invité à se présenter devant ce tribunal, « afin
d'y défendre toute sa conduite depuis le jour où il s'était
emparé du pouvoir et de prouver, s'il le pouvait, que
Clément VI s'était montré injuste à son égard. » Ber-
trand eut soin de s'engager à ne pas attenter à sa liberté
tant que durerait le procès, afin que le tribun ne pût
prétexter sa défiance envers le Saint-Siège pour se dis-
penser de comparaître. On conçoit que Rienzo s'abstint
de venir et ne se fit même pas représenler, car l'arrêt
des juges choisis par le légat ne pouvait être' douteux.
Après l'avoir attendu quelques jours, le tribunal le
déclara contumace, le priva à toujours de ses fonctions,
de ses dignités, de ses titres, et confirma le jugement
prononcé contre lui, en raison des illégalités et des abus
de pouvoir que lui reprochait l'Église. Cette sentence
fut portée à la connaissance du peuple par tous les
moyens dont disposait le légat.
Peu après, Bertrand provoqua une autre condamnation
d'un caractère encore plus grave : un soupçon d'hérésie
pesait sur le tribun, au dire de ses ennemis, à cause de
certaines paroles imprudentes qui lui étaient échappées,
et notamment en raison de son assertion que Rome et
l'Église étaient indissolublement unies. Le légat assigna
donc Rienzo à comparaître devant un tribunal com-
••-c .r M aia a i ht-nr m* h Tr*r~a*»t. aàn de >e laver
:* - • a^u^imu las- iv w* CD*- il 7-rrmï*-ne foi<-
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.-* :.- » ï ii...u-î •*. -mnai:i^ ~ /«oMnmaiiiait de
r e- - -:u-ui wjii *r L'ifïTPsfi- Kienm ne fui
• i ..«aiir -««m* ir~unu* un* :«> \iri m par lecardï-
v.j, -•••v.:-. :- i::ii> u-s» :u-riar>.i.!ir.r> -ui Citent tout
». .> - .;^ *n« »:i . •• u ^-rioi**? <?<*l r-**orfut, comme
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-• *.:;. ^« .i» m. -^ *«i ^•.mlt. l. :c«dîi de l'aider à
^.-Aïn*. .r** ~ Ni. .t . m* lnLfr l'Lra : *•-:** !ir donnée en
■ . m .i: -v^ i.-s !.• -.i hr:d" .: f>rt him ces ou-
*--l:— ** * "*-•*.!. *• i-Oiiii i si o>«r; mais* occupé
is -.-injiuVf^ "• ."Ttui. à ;»-> tard la réalisa
. £ »*^ »■* - -:> a- 3Ltrv«?K ^t-tn^a: M. informé de sa
»— ^ *\-: t \.,'u\ nor^ra. s»a x^r. >* ne rien négiî-,
^-* *\ *i.~ : ï** a uii»c*-»iii:^ m "jc c ->'•- trime il commet-
. -i; »i ^ i . . in : .rv tf .*\iu.i,. <•: :. err-oùmit même
, .«^^i** >*ur -v- -»î^ -*:<•"* r*i«?-.-e« Celte lettre est
fc u ^ n^i "^v , . : ,i. j, L V i# fi: :anenne à Xaples,
* * \ . uiîv î a» j.)«2awt/ihx»:- îOfyir^îaniBwnt sa nou-
i - ,* «miiii; ;v >-.!,; tx z*L?z\*è a BaHetta, pour
% ».:s ^*^ rtrntr >%u -^ -# «2^*; 1 \xu**rs^ ^w MO* smUc pour-
COLA DI RIENZO FUGITIF. 249
La cause de celte fuite précipitée était l'apparition
dans le sud de l'Italie d'une épidémie terrible qui, après
avoir désolé toute l'Asie, s'était propagée de proche en
proche et venait, par suite de l'imprudence de quelques
marchands, de faire son apparition eu Italie, où elle
prit le nom de peste noire, cl causa les plus grands
ravages. Pisc, Gènes, les porls du royaume de Naplcs,
furent les premiers où éclata la maladie, vers le mois
d'avril 1 ; de là, elle s'étendit à toute la contrée, pnssa
en Sardaigne, puis dans les autres îles et sur les cotes
de la Méditerranée ; seule, la ville de Milan fut épargnée,
ainsi que quelques autres petites localités situées au pied
des Alpes. L'année suivante, la Savoie, le Dauphiné, la
Bourgogne, furent dépeuplés par le fléau, qui fit aussi
un grand nombre de victimes en Espagne; on put
croire un moment que le reste de l'Europe serait épargné
et que la maladie disparaîtrait sur place, mais elle re-
prit en 1550 avec une nouvelle intensité et gagna le
nord de la France, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, puis
elle parcourut l'Allemagne, la Suède et la Norvège;
l'Islande resta presque sans habitants, et, trop faible
pour défendre son indépendance, tomba définitivement
sous le joug des Danois. Enfin cette épidémie s'éteignit
dans les steppes de la Russie, après avoir décimé toute
l'Europe. Bien qu'elle ne sévît jamais plus de cinq mois
dans un même endroit, elle fil plus de soixanic-dix
mille victimes à Florence, selon Arélin*; cent mille à
Venise 3 ; soixante mille à Gènes; autant à Naples, où se
1. Les années précédentes avaient été signalées par des disettes géné-
rales et une mortalité fort élevée.
2. Cent mille selon Boccaee.
5. Les historiens racontent que le grand Conseil fut réduit de mille deux
cent cinquante membres à trois cent quatre-vingls.
450 COLA Dl RIENZO.
trouvait alors Roccace; à Pise, il y eut jusqu'à cinq
cents morts par jour, de même qu'à Orvielo, qui comp-
tait cependant moins d'habitants; Rome fut relative-
ment épargnée. A Paris, il périt cinquante mille per-
sonnes; Avignon fut tout particulièrement éprouvé;
Laure y succomba au fléau.
On estimait qu'en France le tiers de la population
avait péri; en Italie, la moitié; en Pologne, les trois
quarts; en Angleterre, les neuf dixièmes; certaines
villes devinrent presque désertes, comme Marseille ; on
trouva en mer des navires dont tout l'équipage, jusqu'au
dernier homme, avait péri 1 .
La terreur qu'inspirait ce fléau redoutable eut pour
résultat de provoquer partout un redoublement d'ardeur
religieuse. C'est ainsi que beaucoup de gens consacrè-
rent leur fortune à des fondations pieuses; qu'à Flo-
rence on distribua plus de trente-*cinq mille florins aux
pauvres; qu'à Rome on construisit, avec les offrandes
des fidèles, l'escalier de marbre qui conduit à Sauta
Maria Àracœli, et que la confrérie de l'image du Christ
put élever un hôpital près du Lalran; c'est ainsi qu'en
Allemagne il se forma des troupes qui parcouraient les
villes et les campagnes en chantant des cantiques et
en se frappant mutuellement avec des fouets de cuir,
jusqu'à ce que le sang coulât, d'où le nom de flagellants
qu'on leur donna. Les dévots ou flagellants devaient
jurer de se confesser d'un cœur sincèrement contrit, de
pardonner à leurs ennemis et d'obéir à leurs chefs du-
rant les trente-quatre jours que durait la pénitence; il
leur fallait également prouver qu'ils avaient au moins
quatre deniers à dépenser par jour. Les prêtres étaient
1 . Voir Appendice, a* V.
4
iiKT» «ARIA ARACŒ11
COLA DI R1ENZO FUGITIF. 251
exclus de celte confrérie, qui avait d'ailleurs été créée
en raison de la méfiance qu'inspirait l'absolution don-
née, peut-être trop facilement, par l'Église à ceux qui
venaient lui demander le pardon de leurs fautes. 11 était
défendu aux flagellants de recevoir des aumônes, de
passer plus d'un jour dans un même lieu, de prendre
aucun repos ; ils portaient une croix rouge à leur cha-
peau et un fouet à leur ceinture, et allaient de ville
en ville, se livrant aux pratiques les plus étranges 1 ;
une de ces bandes traversa toute l'Allemagne, recru-
tant partout des prosélytes '. Mais bientôt les flagellants,
profitant de leur force, mirent au pillage les pays où ils
passaient; le Saint-Siège, qui les avait toujours vus d'un
mauvais œil, ordonna à tous les évêques de sévir contre
eux 3 et ils ne tardèrent pas à disparaître presque com-
plèlement. Pourtant cette secte ne s'éteignit tout à fait
qu'à la Réforme *.
La peste eut aussi pour conséquence un grand relâ-
chement dans les mœurs, ainsi qu'un renchérissement
extraordinaire de tout ce qui est nécessaire^ la vie, car
les survivants, devenus subitement riches par suite
des héritages qu'ils avaient faits, ne voulaient plus
s'adonner à aucun travail et ne songeaient qu'à se
livrer au plaisir.
i. Arrivés à Spire, par exemple, ils se rangèrent en cercle, quittèrent
leurs chaussures, se dépouillèrent de leurs vêtements, ne gardant qu'une
espèce de jupon qui leur descendait de la ceinture aux pieds; ils se
mirent ensuite à tourner autour de l'un d'entre eux, s'arrélant parfois pour
se prosterner et se frappant les uns les autres avec de longs fouets, garnis
de pointes de fer; puis ils chantèrent des prières et des litanies et re-
commencèrent leur ronde et leurs flagellations.
2. lis étaient plusieurs milliers quand ils passèrent a Strasbourg.
3. Le 20 octobre 1349.
A. 11 y avait déjà eu des flagellants au neuvième siècle et au treizième,
en Italie; l'Église les combattit toujours avec énergie.
À
a- 4
i < >i\ Dl RIENZO.
Rien*» échappa à la mort. Abandonné par son prolec-
tewr. il était retenu dans les environs de Rome et y en-
tretenait Je< relations fort actives avec ses amis, qui
reprenaient chaque jour plus d'influence, car la misère
iiu pmple ne faisait qu'augmenter : les barons se mon-
traient plu* Uranniques que jamais, et les sénateurs,
Bert«»Mo Or<ino et Luca Savello, n'employaient leur
autorité qu'à cou\rir les méfaits de leurs partisans.
Le pape* informé du mécontentement des Romains et
d*-* menées de Rienzo* éeri\it à son nouveau lé*rat,
Annihaklo Oceano 1 . de la famille des Ànnibaldcsclti,
.il no\euibre 15-lSl, que, puisque le tribun eberebait
par dos machinations ténébreuses et des promesses
mensongères a entraîner dans sa chute ceux qui Pécou-
t*ient % il devait faire publier partout les condamnations
prononcées contre lui, et lancer Tanatlièine sur qui-
conque lui donnerait asile ou même, connaissant sa
retraite, ne la révélerait pas; il lui enjoignait, en outre,
île conclure des traités d'alliance avec les républiques
de Pérou*?, de Sienne, de Florence, afin de pouvoir, le
cas échéant, re|»ou<ser par les armes les tentatives du
proscrit. « Nous vous recommandons, disait en termi-
nant Clément VI, de veiller avec soin à l'application im-
partiale des lois, à la juste répartition des impôts et au
maintien de Tordre et de la sécurité .> ; c'eût été assuré-
ment le meilleur moyen de prévenir le retour du tribun,
si seulement le légat avait pu mettre en pratique ce
<a«e conseil.
!. Ceccano, renouimê pour son savoir, fut d abord arch évoque de
Y»|iles (1520-1337), puis évèque de Tusrulum ( 1527-1 550) ; Clément VI
a> ait en lui la plu» grande confiance et le chargea même de ménager une
hè\e entre les nus de France et d'Angleterre.
COLA DI RIENZO FUGITIF. . 253
Le tribun venait précisément de trouver un auxiliaire
précieux clans Werner d'UrsIingen, que les Italiens ap-
pelaient le duc Guarnieri. Cet aventurier, qui s'intitulait
lui-même « l'ennemi de Dieu, de la justice et de la
miséricorde », et qui méritait bien ce titre, était venu
en Italie quelques années auparavant, appelé par la
république de Pise, contre laquelle il n'avait pas tardé
à tourner ses armes; après lui avoir fait payer une
contribution, il parcourut la Toscane, la Romagne, ra-
vageant impitoyablement les campagnes et rançonnant
les villes jusqu'à ce qu'enfin Taddeo Pepoli, avec l'aide
des seigneurs voisins, lui fit repasser les Alpes, non
par la force, il est vrai , mais en achetant fort cher sa
retraite. Werner revint en Italie avec Louis de Hongrie
el combattit tantôt pour lui, tantôt pour la reine Jeanne,
pillant indistinctement les villes amies et ennemies,
emmenant les hommes et les femmes (Rienzo dit lui-
même que l'armée de Werner traînait à sa suite plus
de cinq cents femmes arrachées à leurs couvents et
déshonorées par ses soldats), et ne laissant que ruine cl
désolation sur son passage. Après le départ de Louis, il
s'était dirigé du côté de Rome, dans l'espoir de piller
les riches cités de la Toscane; mais Florence, Pérousc,
Arezzo, se liguèrent contre lui et lui opposèrent une
petite armée. Werner n'osa pas l'attaquer et se rejeta
sur les. terres de l'Église; Clément VI prit alors à sa
solde les troupes réunies par les républiques toscanes,
cl, avec l'aide des barons romains, le condottiere fut
repoussé jusqu'en Campanie. C'est là que Cola di Rienzo
alla le trouver; ses promesses le décidèrent facilement
à lui prêter main-forte pour rentrer à Rome, mais
Werner n'était pas homme à s'engager dans une expédi-
j
r>4 ijjU 14 RLENZO.
tkm île iv ceore >ans être certain qu'il recevrait la
recom|*»ose de ses services; il exigea donc que le tribun
lui pavât d'avance une partie de la somme promise.
Cette demande ne fut pas san> embarrasser grande-
ment Rienxo; néanmoins il jiarvint à se procurer à
Rome l'argent nécessaire, et un de ses frères fut charge
de le lui porter: mais la fortune lui était décidément
contraire* car son frère s'enfuit avec l'argent. (Juin ou
juillet I5fa.i
Rienzo renonça alors momentanément à ses rêves
ambitieux et alla chercher un asile auprès des spiri-
tuels, dont il partageait les illusions, les doctrines et la
haine contre le Saint-Siège.
CHAPITRE XIX
LES SPIRITUELS
Les spirituels 1 (viri spiriluales) ou frères de la stricte
observance, fuyant la haine des papes et les persécu-
tions dont ils étaient l'objet, vivaient, pour la plupart,
perdus dans ces hautes montagnes qui s'élèvent à l'est
de Rome et dont les cimes, âpres et dénudées, conser-
vent bien avant dans l'été les neiges hivernales 1 . La,
ils pouvaient se livrer en toute tranquillité à leurs
méditations pieuses, à leurs rêveries sur l'avenir du
monde et aux austères pratiques dont saint François
d'Assise 3 leur avail donné l'exemple.
On sait que saint François recommandait surtout à
ses disciples d'observer rigoureusement le troisième
des vœux monastiques, le vœu de pauvreté*. « Vous ne
devez rien posséder, leur disait-il, pas même en héri-
tage; j'ordonne aux frères de ne recevoir aucune mon-
\ . On donnait également ce nom aux valenliniens gnosliques et aux
disciples d'Amaury de Bène.
2. Les principales montagnes de ce groupe sont : le mont Velino,
'2188 mètres d'altitude; le ftlorrone; le mont Majella, 2793 mètres; le
Gran Sasso d'Italia, dont le plus haut sommet atteint 2900 mètres.
3. On lui avait donné le nom de François, parce qu'il parlait le français.
Assise se trouve en Ombrie, à Test de Pérouse.
A. Le$ deux autres sont la chasteté et l'obéissance.
*W 0*A H RIESZO.
nakv. ni pour eux, ni pour une tierce personne. » II les
appelait . chevaliers «le la pauvreté » ou encore « frères
mineurs * en signe d'humilité, et exigeait de tous ceux
qui \ ou talent lo suivre une désapproprialion complote.
Malgré le renom de sainteté et l'autorité dont jouissait
saint Françoi>, il lui fallut bien des prières pour obtenir
d'Innocent 111 qu'il autorisât un ordre fondé sur des
maximes au>si sé\ènes et aussi peu en harmonie avec
les doctrines qui prévalaient alors à Rome; encore le
pape ne le lit-il que verbalement.
Certains disciple*» de saint François, entre autres
Antoine de lVuloue, exagérant et dénaturant peut-tMrc
les idées du maître, comme il arrive si souvent, ren-
dirent la stricte observation de sa règle presque impos-
sible; £lic de Cortone, au contraire, et ses partisans
souhaitaient plus de tolérance et pensaient que leur
ordre n'acquerrait jamais ni extension ni puissance, si
Ton en soumettait les membres à des devoirs trop étroits
et trop durs. Ainsi, du vivant mémo de saint François,
naquirent ces divisions qui devaient, pendant si long-
temps, partager ses disciples en deux sectes irréconci-
liables.
Lorsque saint François d'Assise eut abdiqué la direc-
tion de son ordre par esprit d'humilité, ce fut Élie de
Cortone qui lui succéda ; néanmoins les doctrines des
rigoristes prévalurent et saint François, qui les approu-
vait, réforma lui-même, en la rendant plus rigide
encore, la règle qu'il avait primitivement donnée cl qui
était presque une paraphrase du Discours sur la Mon-
tagne; le pape Honoré III consentit cette fois à confir-
mer la nouvelle règle. (Bulle du 30 octobre 1223.)
Trois ans après, saint François mourait (4 octobre
LES SPIRITUELS. 257
•
4226) à Portiuncola 1 , non sans avoir reçu, dit-on,
comme une dernière consécration et une preuve de la
divinité de sa mission, des stigmates qui rappelaient
les blessures du Christ, dont il s'était fait l'apôtre clo-
quent et enthousiaste.
Lui mort, les deux tendances qui partageaient ses
disciples, ne firent que s'accentuer : ÉliedeCortone pré-
tendait que ceux-là seuls étaient astreints à la stricte
observance de la règle de saint François, qui se
croyaient ses égaux en piété; c'était en affranchir tous
les frères mineurs. Il fut, à la vérité, déposé par Gré-
goire IX; cependant ce pape autorisa les franciscains,
en 1231, à posséder, non pas, il est vrai, directement,
mais par l'intermédiaire de personnes probes et pieuses;
un peu plus tard (1245), Innocent IV supprima cette
restriction, en déclarant qu'en réalité le Saint-Siège
était le véritable possesseur de tous les biens que pour-
raient acquérir les frères mineurs. Ces concessions
furent regardées par beaucoup de franciscains comme
manifestement contraires à l'esprit de leur règle; ren-
chérissant sur les maximes professées par leur fonda-
teur et par Antoine de Padoue, ils se firent un devoir de
ne rien avoir en propre, pas même le pain du lende-
main; c'est à peine s'ils consentaient à posséder un vête-
ment. Leur mission était, disaient-ils, de passer sur la
terre comme des étrangers, de servir Dieu dans la pau-
vreté, de ne devoir leur subsistance qu'à la charité de
leurs semblables, et de vivre dans l'abstinence la plus
complète et la contemplation. Comme conséquence de
ces doctrines, ils blâmaient ouvertement le pape, l'accu-
1. Couvent qu'il avait fondé.
17
258 COLA DI RIENZO.
san t d'une trop grande tolérance envers les vices du siècle,
et ils allaient même parfois jusqu'à affirmer qu'une
modification profonde de l'Église était inévitable et pro-
chaine. En même lemps, ils se prirent à exaller saint
François, à le considérer comme un nouveau Christ
venu pour sauver l'Église et les hommes, à l'adorer
enfin à l'égal d'un Dieu.
C'csf vers cetle époque que des franciscains divulguè-
rent certains écrits de Joachim de Flora 1 , qu'un vieil
abbé joachimile leur avait confiés dans un moment de
danger. Or Joachim, surnommé le prophète (1130?
1202), qui passait pour avoir accompli de son vivant
et après sa mort plus d'un miracle surprenant et qui,
après une vie pleine de péripéties, s'était éteint, en
odeur de sainteté, dans un recueillement profond et
presque dans l'extase, avait précisément répandu dans
ses ouvrages un certain nombre de prophéties dont
s'emparèrent avidement tous ceux que mécontentait
l'état actuel de l'Église et du monde, car elles sem-
blaient promettre une réforme prochaine du clergé et
un renouvellement de l'univers entier*.
La Trinité, disait-il, n'est pas composée de trois per-
sonnes coexistant dans une même substance, mais de
1. Flora, vallée située dans les montagnes de la Calabrc.
2. On attribuait à l'abbé Joachim, avec plus ou moins de raison : un
livre sur la concordance de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui lui
aurait été révélé par Dieu lui-même ; une explication de l'Apocalypse ;
une réfutation du traité de Pierre Lombard sur le mystère de la Trinité,
dans laquelle on releva plus tard plusieurs propositions que le concile
du La Iran condamna comme hérétiques en 1215. Néanmoins, la foi de
Joachim ne fut pas suspectée et, par deux fois, Honoré III déclara qu'il
était « un bon catholique »; il fut même canonisé. Longtemps après, les
moines de Tordre de Cileaux, dont il s'était séparé, l'accusèrent d'hérésie
et obtinrent du pape qu'on poursuivît ses disciples.
LES SPIRITUELS. 259
trois êtres étroitement et indissolublement unis par l'ef-
fort de leur consentement et de leur volonté et qui gou-
verneront successivement la terre. Le règne du Père a
pris fin lors de la venue du Christ, et le règne du Saint-
Esprit succédera à celui du Fils ; autrement dit, le monde
passera par trois états : celui de la chair, celui de la
chair et de l'esprit, et enûn celui de l'espritdurant lequel
le Saint-Esprit achèvera l'œuvre commencée par le
Christ 1 • Chacune de ces trois périodes durera quarante-
deux générations, de même que la première pendant
laquelle se sont succédé quarante-deux patriarches.
Suivant ce calcul, l'avènement du Saint-Esprit aurait dû
avoir lieu vers Tan 1260; mais cette transition du
deuxième au troisième état ne devait pas se faire brus-
quement; elle serait annoncée par des révolutions, des
guerres et par l'apparition de plusieurs antéchrists,
dont l'un monterait sur le trône des papes. « Après ces
déchirements, disait Joachim, le Saint-Esprit régnera
sans partage sur le monde, et l'humanité pourra se
livrer en toute tranquillité à l'ineffable joie de con-
templer la Divinité dans son essence; ce sera son der-
nier état; bienheureux ceux qui, par la prière et par
une dévotion profonde, peuvent y précéder leurs sem-
blables. »
Joachim eut beaucoup de disciples, qui se répandi-
rent dans toute l'Italie attendant patiemment la venue
de l'ère nouvelle, car ces doctrines, pour étranges
1. N'est-il pas curieux de voir l'abbé de Flora se rencontrer avec
M. Auguste Comte qui a également proclamé que le monde passerait par
trois états successifs, formant, pour ainsi dire, la contre-partie des trois
étals de Joachim : l'état théologique, l'état métaphysique, l'état scienti-
fique?
H UENZO.
Ta>Lies n.;»us paraissent , étaient bien en harmonie avec
l\<2\ ■>*> esprits dans cette période troublée; longtemps
les ; vxhimites crurent que l'empereur Frédéric était le
précurseur qui devait assurer Tavènement du règne
2:avYJ: aussi. lorsqu'il mourut, la déception fut-elle
zr:- ** parmi eu*. Ouelquesnins renoncèrent publique-
m* ni i Irurs. i"u>ion>; les autres, qui étaient fort nom-
lct--x. esjwant sV-tre trompés dans leurs supputations,
c;r:::vjèrent à attendre les bouleversements prédits par
ivur j-rv-i-vîe 1 .
Cf -sî i* >rs que furent divulgués, comme nous l'avons
,:;:• «r-vlns ouvrages de Joachim, demeurés inconnus
v*:uV..tj: le recain de popularité que celte publica-
;,;- v*"u: à ses doctrines, amena un assez grand
r;rr : re ce fi-anei<cains dissidents à se ranger parmi les
i;:^::*^ de l'abbé de Flora. Saint François n'avait-il
pas pi\\::t des temps nouveaux, comme lui? n'avait-il
iv*> exhorté ceux qui le suivaient à vivre dans l'absti-
r*r\v. le dénuement, le mépris des choses humaines
c: «a o;:;:em;\atKui*? Les joachimites et les franciscains
avaient pour leurs fondateurs une égale vénération;
leurs ùlees étaient communes; les deux sectes ne tar-
dèrent pas à se confondre. Dès lors, la scission dans
tordre de Saint-Françoisdevint complète el irrémédiable.
Vu in>tant on put croire que les partisans du renonce-
ment absolu allaient triompher: Jean de Parme, un des
leurs* fut élu général de Tordre (1247); mais le pape
le déposa presque aussitôt et il fut même poursuivi par
| % le< a*. *v4 tiques «tout Sé^arvlli, brûlé comme hérétique, était le
%brt\ i>arv Liaient Ww$ espérances et leurs erreurs, en les poussant à
lY\ti\w; jvwr eut, point de règle, point de vœux, l'amour comme seul
bieu* U x;< Je cwKtnphtion comme seul but.
LES SPIRITUELS. 261
son successeur, Boaavcnlurc, à cause d'un livre qu'on lui
attribuait, « l'Évangile éternel », qui n'était d'ailleurs
qu'une réunion de plusieurs ouvrages de Joachim de
Flora, précédés d'une préface 1 , et qui avait pour véri-
table auteur Gherardino del Borgo.
Nicolas III, faisant une subtile distinction entre la
possession et l'usage, permit aux frères mineurs de
jouir, en toute liberté, des biens qui leur seraient don-
nés, et Mattco de Aquas Sporlas, élu général de l'ordre en
1285, donna lui-même un exemple qui ne fut que trop
suivi, en cumulant une foule d'offices et en menant une
vie fastueuse. L'opposition des dissidents n'en devint
que plus violente; les franciscains y répondirent par des
persécutions; ils poursuivirent partout leurs adversaires
comme hérétiques et les firent souvent condamner aux
châtiments les plus sévères. Néanmoins l'ardeur des
frères delà stricte observance ne se ralentit pas; ils fai-
saient chaque jour de nouveaux prosélytes, tant en
France, où ils avaient pris le nom de frérots, qu'en
Italie, où on les appelait fralicelli ou spirituels, à
cause de leur espérance en la venue prochaine du règne
du Saint-Esprit.
A l'avènement de Célestin V (1294) qui, sous le nom
de fra Pietro di Sulmona ou de Pielro del Morrone, avait
été le chef d'une association de spirituels, les persé-
cutions diminuèrent; on permit aux spirituels de vivre à
leur guise, de se vêtir comme ils l'entendraient, car la
question du vêtement avait donné lieu à d'ardentes dis-
cussions, et de professer en toute liberté leurs doctrines.
1. Liber concordiœ novi ac veteris Testament!; Apocalypsis nova;
Psalterium decem chordarum.
- 202 COLA Dl RIENZO.
Les anciens disciples de Pietro prirent le nom de pauvres
ermites de Céleslin, ou simplement de céleslins', et for-
mèrent une confrérie importante dont libertin de Casai
fut le chef.
Le successeur de Clément V, Boniface VIII, se montra,
au contraire, fort rigoureux à l'égard des spirituels,
qui durent se réfugier en Sicile, en Grèce, dans les îles
de l'Archipel ; un grand nombre passèrent en Allemagne,
où ils se confondirent avec les béguards qui professaient t
sur plus d'un point les mêmes opinions. Louis de
Bavière les prit sous sa protection et choisit même
parmi eux l'antipape qu'il fit élire à Rome, Pietro dî
Corhara. C'est en vain que Raimond de Villeneuve vou-
lut réconcilier les disciples de saint François ; Jean XXII
venait précisément de donner un nouveau prétexte aux
attaques des spirituels en supprimant la distinction faite
par ses prédécesseurs entre la propriété et la jouissance ;
en 1517, il publia une décrélale dans laquelle il ordon-
nait aux dissidents de faire une prompte soumission,
leur rappelant « que la pauvreté est belle, la chasteté
admirable, mais que l'obéissance est supérieure à ces
deux vertus ». L'année suivante, il déclara hérétiques et
apostats ceux qui n'avaient pas voulu se conformer à ses
1 . lia s'appelaient antérieurement : motiacei morronitli.
LES SPIRITUELS. 265
ordres; quelques spirituels furent condamnés à Naples
par le tribunal de l'inquisition à être battus de verges
dans les rues de la ville; quatre périrent sur le bâcher
à Marseille, tandis que d'autres expiaient dans une
prison perpétuelle leur opposition au Saint-Siège.
Ces persécutions eurent l'effet accoutumé; les spiri-
tuels, devenus des martyrs, virent le nombre de leurs
disciples et de leurs admirateurs croître rapidement;
réfugiés dans leurs retraites inaccessibles des Àbruzzes,
ils continuèrent à protester avec véhémence contre le
luxe et les vices du clergé, à attaquer les papes, qu'ils
accusaient de perdre l'Église, et à attendre avec confiance
le règne du Saint-Esprit, en observant dans toute sa
rigueur la règle de leur fondateur et en vivant au jour
le jour, dans la pauvreté la plus complète et dans l'extase.
On prétendait qu'ils ne recherchaient la solitude que
pour s'y livrer à leurs mauvaises passions, mais le fait
n'est nullement prouvé; eux-mêmes en disaient autant
de leurs adversaires et ces accusations réciproques
prouvent seulement la violence de la haine qui divi-
sait les disciples de saint François.
Un moment, les fraticelli espérèrent triompher
de la papauté avec Louis de Bavière; mais, après la
prompte retraite de ce dernier, ils durent regagner
leurs montagnes et furent de nouveau en butte aux
rigueurs du Saint-Siège. Néanmoins le nombre de ceux
qui venaient écouter leurs exhortations et partager
leurs privations continuait de s'accroître; il se formait
sans cesse de nouvelles sectes : les clarenins mino-
rités, qui eurent pour fondateurs Pietro di Macerata
et Pietro di Fossombrone; les césarins; les disciples
de Jean des Vallées, de Gcnlile de Spolète; les frères
«f I COU H R1FSZO.
de l*é!roite observance ; ponr les femmes, l'ordre des
clarisses; et bien d'autres encore 1 . De plus, les spiri-
tuels avaient créé, à l'imitation des franciscains, un
tiers ordre : ttrtim orio de pxnitentia, dans lequel
étaient admis même les gens mariés. lies tertiaires
étaient affranchis de la plupart des obligations impo-
sas aux frères mineurs; ils devaient simplement s'en-
gagera ne porter que des vêlements de drap commun,
sans ornements, ni tout blanc ni tout noir, à faire
abstinence deux ou trois fois par semaine, à communier
au moins trois fois par an et à se prêter assistance en
Unité occasion \
Cest à ce tiers ordre que Rienzo étant marié dut
s'aftilier. Il choisit, pour y habiter, le mont Majella,
où \i\ait l'un des chefs des fraticelli, Micaele di Monte
Àiyvlo*; là, s % associant à toutes leurs pratiques reli-
I, Les fsrtxùftt «a patarêens, également fort nombreux en Italie à cette
ecwç-je. ir<ra»»&*. k-ar dooi mi diacre Ariaide de Mibn, surnommé Palan n,
jiitvy ^s M LiSuit le quartier des chiffonniers « pataria ». Ce diacre,
%$*~ mu;: m oennoe siècle, avait énergiquement protesté contre la de-
•Yss* ti:w as\ r r*îrvs de se marier ; ses disciples embrassèrent des doc-
tr-aes ^ :wrecl rvpitêes berniques, et le nom de pa tarin, devenu mé-
ytvsiït, s'*:;i.*ua à tous ks schismatiques et, par conséquent, aux
<r» :«.r-v^ Le* ci'Jures, eia^érant le dogme chrétien, croyaient, comme
** swutnm de Ivrttetre, à deux principes opposés : le bien et le mal,
r«<rc «s $*taau èfiWtnent puissants, et se disputant sans trêve la domina-
£> la crwsk* de ces membres biques, due à saint François lui-même
l±?i . fat une des priociples causes du développement extraordinaire
^ue r*ra IVwlre dès son début : quarante ans après la mort de leur fon-
4*v%a\ <w e>imuit a deux cent mille le nombre des franciscains et
a feuiî eretf* o lui de leurs couvents. Le tiers ordre avait des ramifica-
ïkw d>n> Kmte l'Europe et soutenait partout les intérêts de Tordre ; c'est
à hà q:;*n «l^t b création du crédit mutuel. L'empereur Charles IV, saint
lv«c$H Rbuche de Castille, Marguerite de Provence, en firent partie. Plus
tard, un certain nombre de tertiaires voulurent vivre en communauté et
pnrwit l'habit monastique.
3 Ibas un procès de l'inquisition, à Bologne (436i), il est fait mention
LES SPIRITUELS. 265
gieuses, partageant leur dure existence, cachant surtout
avec soin son nom et son passé, il menait la vie d'un
anachorète; voici, au reste, comment il décrit lui-
même ses compagnons ' : « Ces ermites sont des pauvres
d'esprit, qui, morts au monde et ne vivant plus qu'en
Jésus-Christ, observent non seulement la loi, mais aussi
les conseils de Dieu ; ils ont vendu et distribué aux pau-
vres tous leurs biens, ils se contentent de deux vête-
ments d'étoffe grossière, qui ne les couvrent que jus-
qu'aux genoux; ils dorment sur la paille, souvent même
sur la terre nue, ils ne veulent jamais toucher une
pièce d'argent, ne sachant pas, disent-ils, si le Christ
confia sa bourse à Pierre ou à Judas; car s'il l'avait
donnée à ce dernier, ce serait une preuve de son
mépris pour les richesses et ses disciples devraient
suivre son exemple. Pour se séparer du reste du monde,
ils ont choisi des lieux retirés et de sombres forêts ; ni
la cupidité, ni l'ambition, ni l'envie, ne hantent jamais
leur cœur; ils ne font point montre d'une fausse piété,
mais professent une réelle humilité; la patience, la
gaieté, l'innocence, sont unies chez eux à une profonde
dévotion. Leur nombre est grand, il le serait plus encore,
si le pape ne leur faisait une guerre impitoyable. Qu'ils
soient fils de barons ou de roturiers, qu'ils sortent des
universités ou de l'Église, ils savent se contenter de peu
et reviennent pleins d'allégresse, à travers la neige, les
torrents et les précipices, lorsqu'ils ont pu obtenir un
morceau de pain ou de fromage, trouver un peu de bois,
ou bien quelques maigres légumes. Si l'un d'entre eux
de trois sectes différentes de spirituels : les frères délia Povera Vita ; les
frères del Ministro ; les frères di fraie Angclo.
1 . Discours : Super eloquio caritatis.
266 COLA M MEMO.
est insulté ou frappé, il ne doit rien manger avant
d'avoir adressé à Dieu une prière spéciale en faveur de
celui qui Ta maltraité. Une fois par semaine au moins,
le jeudi d'ordinaire, ils se retirent en un lieu écarté, et
là, de complies jusqu'à vêpres le lendemain, ils médi-
tent sur la Passion de Notre- Seigneur, en se frappant la
poitrine avec des cordes et des chaînes et en versant des
torrents de larmes. La philosophie, la médecine, leur
sont inconnues; jamais ils ne chantent, car mieux vaut,
suivant eux, chanter ïivec le cœur qu'avec les lèvres.
Ils jeûnent souvent, ils prient presque toujours pour
écarter d'eux le démon. Sans que jamais un sourire no
paraisse sur leur visage, ils sont pleins de joie. Quel-
ques-uns ont accompli des miracles. Parmi eux, j'ai vu
des nobles, des barons, et môme des membres de la
famille Colonna, qui, renonçant à tous les biens et à
toutes les jouissances de ce monde, ne vivent que d'au-
mônes et prodiguent les bonnes œuvres. Et pourtant
ces pauvres, qui se conforment si exactement à l'esprit
de l'Évangile, sont poursuivis par le pape et par l'inqui-
sition! vie de privations et de recueillement, qui
procure l'immortalité 1 vie angélique, que seuls les
amis de Satan peuvent blâmer! »
Le nouveau zèle de Cola di Rienzo fut si vif qu'il son-
gea un instant à se rendre en terre sainte avec un de
ses compagnons, fra Andréa, et quelques autres frati-
cclli; mais il ne donna pas suite à ce projet. D'ail-
leurs le tribun n'avait pas aussi complètement renoncé
qu'il voulait le faire croire, qu'il le croyait peut-être
lui-même, à l'espérance de ressaisir le pouvoir : un de
ses ennemis, ayant découvert sa retraite, la révéla à
l'archevêque de Naples, Giovanni Orsino, celui-là même
s
LES SPIRITUELS. 267
qui l'avait couronné le i 5 août ; l'archevêque, jaloux sans
doute de faire oublier sa complaisance passée envers
Rienzo, résolut de le livrer à Clément VI, qui venait pré-
cisément de renouveler à Ceccano Tordre de poursuivre
activement le tribun (12 juin 1349). Dans ce dessein,
Giovanni fît savoir h Rienzo que le pape, éclairé sur ses
véritables intentions, désirait l'absoudre et lui rendre
le gouvernement de Rome; il l'invitait, en conséquence,
à se présenter devant lui. Rienzo accueillit avec joie
cette offre et se dirigeait sans méfiance vers Naplcs,
lorsqu'il apprit que l'archevêque, soupçonné d'être de
connivence avec le roi de Hongrie, venait d'être jeté
en prison et dépouillé de tous ses biens par Louis de
Tarante. Il rebroussa donc chemin et retourna dans sa
solitude, où l'un de ses amis lui apprit peu après le
complot dont il avait failli être victime 1 .
i. Les fratteelli, qu'on appela aussi un peu plus tard bisocchi, conti-
nuèrent d'exister jusqu'au concile de Constance ; quelques sectes même
ne s'éteignirent que longtemps après ; en 1421, il se forma une nouvelle
confrérie appelée « de l'opinion », parce qu'elle soutenait l'étrange opinion
que le pape Jean XXII avait été frappé de mort en 1324, a la suite de sa
décrélale relative à la pauvreté du Christ et des apôtres, et que, par consé-
quent, toutes les condamnations prononcées postérieurement par lui contro
les spirituels et leurs doctrines étaient nulles. En 1466, Paul II dut sévir
contre celte secte qui prenait une importance inquiétante.
CHAPITRE XX
ROME DE 1348 A 1350 — LE JUBILE
Le cardinal légat et les barons, aussitôt rentrés à
Rome, s'étaient empressés de rétablir le gouvernement
sénatorial tel qu'il existait auparavant.
Deux sénateurs furent nommés, Luca Savello et Ber-
toldo Orsino, représentant comme toujours les partis
qui divisaient la noblesse; sans tenir compte des ensei-
gnements qu'aurait dû leur donner la récente révolte
du peuple romain, ils suivirent en tout l'exemple de
leurs prédécesseurs. La justice redevint partiale, les
coupables retrouvèrent un abri inviolable auprès des
barons, les crimes se multiplièrent, les roules furent
de nouveau infestées de brigands ; des rixes sanglantes
éclataient à tout propos dans les rues de la ville.
Six mois ne s'étaient pas écoulés, que Rome était
retombée dans l'état d'anarchie d'où la fermeté et
l'équité du tribun l'avaient tirée. Le peuple, plus mal-
traité que jamais, se plaignait hautement, comme nous
l'avons vu. Clément VI, redoutant quelque soulèvement,
se décida à nommer un étranger, Olton, citoyen de
Milan, sénateur unique. (Avril 1348.)
On ne sait rien sur Otton, si ce n'est que son admi-
nistration n'eut pas, à ce qu'il semble, le résultat
ROME DE 1348 A 1550. — LE JUBILÉ. 269
qu'en attendait le pape, car l'année suivante (1349),
Clément VI désigna deux sénateurs romains, peut-être
sur la prière des Romains eux-mêmes, qui avaient
envoyé à Avignon, comme ambassadeur, un certain
Paolo Capoccio. (Janvier 1349.)
Les nouveaux sénateurs furent Niccolô de 9 Xanli et
Guido di Francesco ; ils étaient en fonction en juillet,
ainsi qu'en fait foi un acte dressé au nom de la corpo-
ration des drapiers et contresigné par eux. Le pape
envoya en même temps à Rome, pour le représenter,
le cardinal Ànnibaldo Ceccano 1 . Le légat passa le 22 fé-
vrier à Modène ; il dut par conséquent arriver à Rome
dans les derniers jours de ce mois.
Le 9 septembre, vers neuf heures du matin, un
tremblement de terre, tel qu'on n'en avait pas vu de
semblable depuis des siècles, désola l'Italie centrale
et méridionale 1 : à Naples, la façade et le campanile
de l'église cathédrale furent renversés, divers autres
monuments endommagés, mais il n'y eut pas mort
d'homme; il n'en fut pas de même à Àquila et au
mont Cassin; à Averse, également, une foule de fidèles,
soldats allemands pour la plupart, périrent écrasés sous
les décombres d'une église où ils étaient allés entendre
le service divin; TApulie fut bouleversée, et à Pérouse,
nombre d'édifices et de maisons s'effondrèrent.
Mais ce fut à Rome que le cataclysme sévit avec le
plus d'intensité. « On a vu tomber, disait Pétrarque,
ces énormes édifices que les étrangers ne pouvaient
1. Voir page 252.
2. 11 y en avait déjà eu un assez violent, le 25 janvier 1348, dont les
effets s'étaient surtout fait sentir dans le nord de l'Italie, la Vénétie, la
Lombardie, et jusqu'en Bavière.
270 COLA DI R1ENZO.
contempler sans étonnement, et que les Romains dai-
gnaient à peine regarder; Pline a dit avant moi : « 11
<c n'arrive jamais un tremblement de terre à Rome,
« sans que quelque grand événement ne survienne. »
La tour délie Melitzic, la tour des Conti, furent à
demi détruites; dans l'église Saint-Paul, une colonne
de marbre céda, entraînant dans sa chute une partie
du toit; le campanile de l'église Saint-Pierre s'effon-
dra; le La Iran et Sainte-Marie Majeure furent forte-
ment endommagés ; bien des palais éprouvèrent le même
sort.
Orvicto subit également quelques dégâts; mais il ne
semble pas que les ondes sismiques se soient propagées
beaucoup plus loin. A Modène, par exemple, on res-
sentit à peine la commotion, et pas du tout en Lo m har-
die.
Celle catastrophe, venant si tôt après la peste, tourna
de plus en plus les âmes vers la dévotion ; de nom-
breuses donations furent faites aux églises de Rome ;
des hôpitaux s'élevèrent de tous côtés aux frais des
citoyens riches et ces calamités eurent au moins ce bon
résultat, qu'elles donnèrent un nouvel élan à la cha-
rité. Elles augmentaient aussi le désir des chrétiens
d'aller à Rome pour se purifier de tous leurs péchés,
grâce au jubilé qui était proche.
On se souvient que, sur les instances des Romains,
Clément VI avait déclaré, dans sa bulle ce Unigenitus
Dei filius », que la prochaine indulgence aurait lieu a
Rome, de la Noël de l'année 1349 à la Noël suivante, et
que les chrétiens qui voudraient en profiler devraient,
après s'êlre confessés cl avoir communié avec dévotion,
visiter la basilique de Sainl-Pierre, les églises de Saint
ROME DE 1348 A 1350. — LE JUBILÉ. 271
Paul hors des murs et de Saint-Jean de Latran 1 , durant
trente jours s'ils habitaient Rome, durant quinze jours
seulement, s'ils étaient étrangers; toutefois, le légat
désigné spécialement pour présider au jubilé avait le
droit de permettre aux pèlerins d'abréger la durée de
leur séjour à Rome, si les difficultés ou les longueurs de
la route justifiaient cette tolérance, ou bien encore si
l'aflluenec des fidèles la rendait nécessaire. Vers la fin
du jubilé, le pape dispensa même de toute visite à Rome
ceux qui, ayant témoigné un désir sincère de faire le
pèlerinage, en avaient été matériellement empêchés, à
la condition cependant qu'ils fissent don à l'Église de
l'argent que ce voyage leur aurait coûté.
Le 15 septembre 1349, Clément YI rappela aux chré-
tiens les termes de la bulle « Unigenitus Dei filius »
et la confirma.
11 nomma (16 novembre 1349) sénateur unique
Geraldo de Vendoro, seigneur de Denzenato*, qui était
au service de l'évéque de Limoges, en lui donnant
comme mission spéciale de purger les environs de
Rome des brigands qui les infestaient, et d'assurer la
tranquillité à l'intérieur de la ville, afin que les pèle-
rins pussent vaquer en toute sécurité aux exercices de
piété qui leur étaient imposés, ce Que les haines intes-
testines prennent fin, lui écrivait-il, que les séditions
ne se renouvellent plus, que le cliquetis des armes et
le bruit des combats s'apaisent, que le repos et la tran-
1. La visite à l'église du Latran fut imposée cette fois, bien qu'elle n'ait
pas été exigée lors du précédent pèlerinage (1500); a parce que, disait
Clément VI, cette église contient le baptistère où Constantin a été baptisé
et guéri de la peste, ainsi qu'une image miraculeuse du Christ, qui ap-
parut à saint Sylvestre le jour où il en fit la dédicace » .
2. Denzenato, sur le Panaro, non loin de Ferrare.
27? COLA M R1EKZO.
quillité leur succèdent. Je tous ai choisi comme le plus
digne et le plus capable de remplir les hautes fonctions
que je tous accorde ; mettez un terme aux dissensions
qui troublent la Tille, et que chacun se prépare à célé-
brer dignement le jubilé. »
Pour plus de sûreté, le pape avait investi le cardinal
Ceccano des pouvoirs les plus étendus en vue du main-
tien de Tordre : droit de condamner ou d'absoudre les
princes, les cités, les nations même, de juger sans
appel, de conférer des dignités et des charges impor-
tantes, de sacrer des chevaliers; le légat habitait le
palais papal, célébrait les offices avec le même céré-
monial que le Souverain Pontife, et, quand il se ren-
dait à Fégl i se ou retournait à son palais, les trompes
d'argent sonnaient à son passage.
Le cardinal, qui était allé jusqu'à Naples, revint
prendre possession de son poste en janvier 1550. Pon-
cio Perotto, vicaire du pape à Rome, lui fut adjoint.
Les pèlerins commençaient à arriver; les premiers
s'étaient mis en route au cœur de l'hiver, traversant
les Alpes malgré la neige, malgré le mauvais état des
chemins, et ils se dirigeaient sur Rome en troupes de
plus en plus nombreuses; bientôt ce fut à peine s'ils
trouvèrent de quoi se loger et se nourrir. Partout
on exploitait leur passage; les aubergistes profilant
de l'occasion, selon une coutume qui n'est pas nouvelle,
faisaient payer à prix d'or le moindre réduit et pour-
tant, loin d'avoir le temps de s'occuper de tous ceux
qui venaient leur demander un abri, ils ne suffisaient
même pas à recevoir l'argent qui leur était dû; on le
laissait sur la table en s'en allant et personne n'y tou-
chait, tant était grande la probité qui régnait parmi les
ROME DE 1548 A 1550. — LE JUBILÉ. 275
fidèles. Des villes, comme Modène, imposant des
droits exorbitants à ceux qui voulaient traverser leur
territoire; peu importait aux pèlerins, ils se conten-
taient de faire un détour. Beaucoup couchaient en plein
air; les Allemands et les Hongrois, entre autres, cam-
paient autour de grands feux et entraient rarement dans
les villes. Parfois des brigands les attaquaient, mais ils
se prêtaient main-forte et se défendaient résolument.
Leur imagination, surexcitée par les prédications qu'ils
avaient entendues, leur montrait devant eux la ville
sainte, où le pardon de leurs péchés et le salut les
attendaient, et ils poursuivaient leur route, malgré tous
les obstacles, imperturbablement.
De Noël à Pâques, il y eut constamment à Rome, dit-
on, plus d'un million de fidèles; de Pâques à la Pente-
côte presque autant; les chaleurs de Tété et les travaux
des champs arrêtèrent quelque peu le flot des pèlerins,
dont le nombre se réduisit, de la Pentecôte à l'entrée
de l'automne, à deux cent mille; mais, depuis ce
moment jusqu'à la fin du jubilé, c'est-à-dire, jusqu'à
la Noël, l'afflucnce redevint énorme; les gens riches ou
puissants, qui voulaient éviter de se trouver mêlés à la
foule, choisirent celte époque pour aller gagner l'indul-
gence, et Rome devint le rendez-vous de l'aristocratie
de tous les pays. Pétrarque, qui habitait en ce moment
Padoue, suivit l'exemple général ; malgré un accident de
cheval fort grave, il continua sa route jusqu'à Rome et
y accomplit les dévotions prescrites 1 .
1. Voici ce qu'il écrit lui-même à ce sujet : (< Occupé du plaisir que
me donnait l'espérance de voir Rome dans cinq ou six jours, je réfléchis-
sais sur le changement que le cours des années apporte dans notre façon de
penser; toici, me disais-jc, mon cinquième voyage à Rome ; j'y suis venu,
18
-274 COU Dl RIENZO.
Le célèbre cardinal Guy de Boulogne, archevêque do
Lyon, oncle du roi de France, Jean le Bon, était venu
au commencement du printemps, en même temps que
sa merc Marie, fille de Guillaume de Flandre, seigneur
de Tcrrcmonde \ En quittant Rome, il ne put s'empê-
cher de s'écrier : « Pour rendre cette cité à la raison, il
faudrait la détruire de fond en comble et la recon-
struire ensuite. »
On estime à cinq mille en moyenne le nombre des
fidèles qui entraient et sortaient de la ville chaque jour;
« c'était merveille, dit Pétrarque, que la terre, qu'on
croyait dépeuplée , pût encore fournir une pareille
multitude ». Malheureusement une foule de pèlerins
périrent en route ou à Rome même; « un dixième seu-
lement de ceux qui étaient partis revirent leur pays », dil
un chroniqueur, qui probablement a exagéré la vérité.
Lorsqu'on exposa, vers la fin du carême, le saint
suaire* à Saint-Jean de Latran, la foule, qui se pressa
il y a quatorze ans, poussé par la seule curiosité de voir les merveilles
qu'elle contient; puis, le désir, un peu trop précoce, d'être couronné,
m'y a ramené une deuxième fois. Ce voyage doit être heureux, puisqu'il
a pour unique objet mon salut éternel. Pendant que je songeais ainsi, le
cheval de l'abbé qui m'accompagnait, voulant frapper le mien, lança une
ruade qui m'atteignit au genou. J'éprouvai une douleur si violente que je
dus in'arrèter ; mais bientôt, songeant à la solitude du lieu, je résolus de
(tousser jusqu'à Viterbe. »
C'était le 15 octobre; Pétrarque fut forcé de demeurer plusieurs jours
à Viterbe ; il était encore souffraut de cet accident, lorsqu'il le raconte à
Boccaco, le 2 novembre.
1 , Son père était Robert VII, comte d'Auvergne et de Boulogne. Guy
passa par Este, le 17 février 1550. Nommé cardinal en 1342, il mourut le
23 novembre 1372.
2. Le saint suaire de sainte Véronique était un mouchoir avec lequel,
d'après la tradition, elle essuya le visage du Christ couvert de sang et de
sueur, {tendant qu'il portait la croix, et qui conserva l'empreinte de ses
traits. 11 y avait également des saints suaires à Cologne, a Besancon, à
Turin, etc..
ROME DE 1548 A 1550. — LE JUBILÉ. 275
pour le contempler fut si grande, qu'on dut le montrer
aux fidèles tous les dimanches ainsi que les jours de fête;
néanmoins, il arriva souvent que deux, trois et quelque-
fois jusqu'à douze personnes périrent étouffées en vou-
lant s'approcher. On ne savait où loger une telle multi-
tude, chacun s'était fait aubergiste et toutes les maisons
étaient pleines; les Romains réalisèrent d'énormes
profils, car non seulement ils faisaient payer fort cher
aux pèlerins un misérable lit, mais ils leur défendaient
d'introduire des denrées dans la ville, afin de pouvoir
leur vendre ce dont ils avaient besoin à des prix exces-
sif*; encore fraudaient-ils sur la qualité! Et cependant
l'enthousiasme était si grand, que dans toute celle foule
il ne s'élevait pas même une plainte et que les offrandes
affluaient aux églises. Aussi la population fut-elle fort
irritée lorsqu'elle apprit que le cardinal Ceccano, usant
du pouvoir qu'il tenait du pape, allait réduire à huit
jours et même, dans certains cas, à un jour, le temps
que les fidèles devaient passer à Rome; cette mesure
avail été, il est vrai, rendue nécessaire par le nombre
toujours croissant des pèlerins; mais les Romains n'en-
tendaient pas être ainsi frustrés de leurs bénéfices; il y
eut un commencement de révolte bientôt apaisée par
les concessions que fit le légat. Au reste, le "peuple
n'aimait guère Ceccano, auquel il reprochait, entre
autres choses, d'être originaire de la Campanie, de
loucher et d'aimer par trop l'ostentation.
Celte malveillance éclata à propos d'une circonstance
assez bizarre : le cardinal possédait, pour son agrément,
un superbe chameau, animal alors presque inconnu en
Europe; un jour qu'on le faisait promener dans une
rour du palais, quelques gens du peuple s'approchèrent
*\
276 COLA Dl ÏUKNZO.
de lui pour le regarder de plus près, le touchèrent et
poussèrent même la hardiesse jusqu'à vouloir monter
dessus. Leurs exclamations, leurs rires attirèrent l'at-
tention d'un des serviteurs de Ceccano qui, irrité de
leur sans-gène, leur cria d'un' ton impérieux de
s'éloigner; les Romains n'en firent rien; alors il passa
aux menaces et finit par les faire chasser de la cour par
les gens du légat. Le peuple, loin de se retirer, les
accahla de pierres, brisa les grilles qu'on avait fermées
et criant : « Sus, sus au patarin ! » se précipita sur le
serviteur de Ceccano, qui eut à peine le temps de s'en-
fuir; les émeutiers se répandirent autour de la rési-
dence du légal cl essayèrent d'en forcer l'entrée. Leur
nombre augmentait à vue d'œil, car la nouvelle de cette
bagarre s'étail vite propagée dans la ville : des gens
armés de toutes pièces arrivaient à la rescousse des
premiers assaillants; les pierres volaient de toutes parts,
les (lèches s'entre-croisaient ; les Romains approchèrent
même des machines de guerre. Un eût dit un siège en
règle. Les gens du légat avaient fort à faire pour
résister à l'assaut. Ceccano, qui ignorait la cause pre-
mière de tout ce tumulte, assistait, plein d'elfroi, du
hautd'un balcon, aux péripéties du combat; il se tordait
les bras de désespoir, cl s'écriait en gémissant : « Mais
que leur ai-jc donc fait? Pourquoi m'insuller de la
sorte? Est-ce en vous conduisant d'une pareille manière
que vous espérez engager le Saint-Père à revenir parmi
vous? Il ne pourrait exercer en liberté, ni ses droits
de souveraineté, ni ses fonctions sacerdotales. Je ne
suis pas venu ici pour me battre. Vous êtes bien misé-
rables et bien orgueilleux! » Malgré ses cris, ses suppli-
cations, ses gestes, la lutte continuait avec acharnement;
ROME DE 1548 A 1350.— LE JUBILÉ. 277
enfin le frère Gianni de Lucques, commandeur du Saint.
Esprit, se précipita au milieu des combattants et parvint
à les apaiser. Ceci se passait au commencement du
printemps.
Peu après, Ceccano eut une alerte encore plus vive.
Un jour que, pour gagner, lui aussi, l'indulgence plé-
nière, il se rendait de Saint-Pierre à Saint-Paul, deux
flèches furent tirées sur lui d'une petite maison isolée,
située non loin de l'église Saint-Laurent 1 . L'une d'elles
se perdit, l'autre se fixa dans son chapeau sans lui faire
d'ailleurs aucun mal; le cardinal, en proie à la plus
vive terreur, arrêta son cheval. Une partie de son escorte,
qui était nombreuse, s'empressa autour de lui, tandis
que l'autre se précipitait vers la maison d'où étaient
partis les traits ; on la fouilla de fond en comble sans
découvrir le coupable, qui avait eu le temps de s'enfuir
par une porte de derrière et s'était mêlé à la foule des
pèlerins. On ne trouva que son arbalète et deux flèches.
Néanmoins, sur l'ordre de Ceccano, la maison fut rasée,
et le propriétaire , qui n'en pouvait mais , paya ainsi
pour le coupable. Le légat ne cessait de dire en revenant
vers son palais : « Dans quelle ville suis-je donc venu?
Il vaut mille fois mieux être un pauvre curé à Avignon
qu'un grand prélat à Rome ; on vient m'assiéger dans
mon palais, on cherche à m'assassiner dans les rues, et
je ne sais de qui me venger ! »
Un prêtre fut mis à la torture, mais on n'en tira au-
cun éclaircissement; on jeta aussi en prison un grand
nombre de malfaiteurs dont, après examen, on ne put
établir la culpabilité; enfin, faute de mieux, Ceccano
1. L'église Saint-Laurent, qui existe encore, se trouve tout près de la
colonnade de Saint-Pierre.
278 COLA Dl RIENZO.
accusa Iiicnzo d être l'auteur de cette agression. On
courir le bruit qu'il avait pénétré dans la ville,
milieu de la foule, tant pour y gagner l'indulgence q
pour y travailler à son rétablissement. Certaines lelti
que reçut le pape confirmaient, à ce qu'on dit, cette si
position, et elle semblait d'autant plus vraisemblabh
Avignon, qu'on y était alors convaincu que les Romai
souhaitaient ardemment de rendre le pouvoir à le
ancien tribun, et que seule la crainte de chasser
pèlerins et de tarir la source de leurs profits les cm]
chait de faire une nouvelle révolution. Les partisans
Ceccano affectèrent de partager cette croyance. 11 i
cependant bien difficile d'admettre qu'un personne
-aussi connu que devait l'être Rienzo à Rome, ait pu
dissimuler sa présence; ses ennemis étaient nombrei
et celui qui l'aurait livré eût été largement récoi
pensé; puis les faits qui viennent d'être relatés se se
passés en avril, et Rienzo se trouvait à Prague, dès
mois de juillet; or, il fallait à celte époque plus
deux mois à un simple pèlerin pour franchir l'ésp,
qui sépare Rome de la capitale de la Bohème 1 . La U
tative de meurtre dont Ceccano faillit être victime
saurait donc être imputée au tribun ; tout au plus v
il permis de soutenir qu'elle était due à ses inei
tions. Il faut se rappeler aussi que les Romains mé[»
saient et haïssaient le légat et que, lorsqu'il mourut j
après, on prétendit qu'il avait été empoisonné, sji
pourtant accuser cette fois le tribun de ce nouvi-
crime.
Néanmoins, Ceccano, non content d'avoir lancé
I. Voir aussi page SI 7.
-- m *i : .jr< le* pins terriMe* c ~ -*. ~-
>. -ir It> aïoir prîvt^ »i»- : . -■* .- -
- .<- j-srs di^nilt*s et lirt....*— -. .:*■
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v ^v. i mille in' ri,: .»-* :■ . ■ -
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CHAPITRE XXI
COLA Dl RIENZO A PRAGUE
Vers le milieu du mois de juillet de cette même
année 1350, un étranger arrivait à Prague, avec quel-
ques compagnons de route, Italiens comme lui, et rece-
vait l'hospitalité chez un pharmacien de Florence. 11
manifesta le désir de voir l'empereur Charles IV, qui se
trouvait alors dans sa capitale, et réussit à obtenir une
audience. Charles IV était seul quand l'inconnu fut
introduit en sa présence ; celui-ci, après s'être agenouillé
suivant le rite prescrit, s'avança vers l'empereur et lui
parla ainsi : « Sérénissime Majesté, qui avez la gloire
de commander au monde entier, je suis ce Cola di
Rienzo à qui Dieu accorda la grâce de gouverner Rome
et son territoire et d'y faire régner la paix, la justice
et la liberté. La Toscane, la Campanie et la Maritime
reconnaissaient mon autorité ; j'ai pu refréner l'arro-
gance des grands et mettre un terme à bien des ini-
quités. Mais je ne suis, comme les autres, qu'un ver
rampant, qu'une plante chétive, qu'un homme fragile;
en signe d'humilité, je voulus que mon bâton de com-
mandement fût en bois, non en fer. Et cependant, Dieu
résolut de me châtier; les nobles, pleins de jalousie et
d'orgueil, me poursuivirent de leur haine et cherche-
COLA DI RIEiNZO A PRAGUE. 281
rcnt à me faire périr; vaincu, il m'a fallu quitter ma
patrie. Leur crime est resté impuni. Je viens implorer
votre appui et chercher un refuge sous votre aile, dont
l'ombre est un bouclier protecteur. Certain que vous
saurez me défendre contre mes ennemis, je me crois à
l'abri de tout danger auprès de vous; vous ne me laisse-
rez point périr dans le gouffre de l'injustice, car vous
êtes empereur et votre épée doit punir les tyrans. Le
frère Angelo di Monte di Cielo, qui habite sur le mont
Majella, a prédit que l'aigle tuerait les corneilles. »
C'était de la part du tribun un acte qui ne manquait
ni de hardiesse ni de grandeur, on l'avouera, que d'aller
ainsi affronter, jusque dans sa capitale, ce monarque,
qu'il avait voulu naguère dépouiller de sa couronne, et
qu'il savait être la créature, l'instrument de Clément VI!
L'empereur Charles IV, que ses adversaires ont si
peu épargné et qui, il faut le reconnaître, avait un cer-
tain penchant pour l'avarice et sacrifia trop souvent
les intérêts de l'Empire à ceux de l'Église, n'en possédait
pas moins, sans avoir le caractère chevaleresque de son
père, des sentiments généreux, beaucoup d'habileté poli-
tique, et une instruction fort rare à cette époque (il
parlait, dit-on, plusieurs langues); il affectionnait les
lettres et cherchait à attirer à sa cour, une des plus
brillantes de l'Europe, les écrivains, les poètes, enfin
tous les esprits éclairés de son temps; il couronna de
sa main Zanobie de Strada 1 , ami de Pétrarque, fonda les
universités de Prague et de Vienne, et fit recopier une
foule de manuscrits; il promulgua la bulle d or (1556),
1. A Pise, en 1355, sur la prière de Acciajuoli. Pétrarque ne pardonna
jamais à Charles IV de lui avoir donné ainsi un rival.
282 COU DI RIE.NZO.
qui demeura jusqu'en 1806 la charte de l'Empire 1 .
11 écouta avec bienveillance les paroles de Ricnzo et,
loin de le traiter en enticmi, lui .promit d'examiner
attentivement sa prière; puis il le congédia, non sans
lui avoir demandé de mettre par écrit ce qu'il venait
de lui confier. C'est ce que fit sur-le-champ Rienzo en
ces termes :
• «César auguste, vous avez daigné me demander
d'exposer ce que j'avais dit en votre présence illustre.
Permettez que je me réjouisse d'abord de me trouver
dans une ville où j'espère que, de même qu'on y sépare
l'or et l'argent de la gangue qui les souille, on puri-
fiera mes pensées, si elles sont entachées de quelque
erreur. Je ne saurais pas plus cacher le nom que je
porte, mes efforts pour détruire les tyrans et les
malfaiteurs de toute espèce qui désolent l'ilalie, les
services que j'ai rendus aux églises, aux monastères,
aux hôpitaux, aux pauvres, aux opprimés, aux étran-
gers, aux voyageurs, à tous ceux enfin qui veulent
vivre en paix et honnêtement, qu'une cité, placée sur
une éminence, ne se peut dissimuler. Le Saint-Siège
et tous les Italiens le savent; le clergé et les étrangers
m'ont approuvé. Mais comme je m'enorgueillissais du
bonheur et de Ja gloire que Dieu m'accordait sans
cesse, il résolut, dans sa justice, de m'en priver; les
fleurs et les fruits de mes travaux tombèrent et je suis
devenu momentanément stérile, comme l'arbre dépouillé
par le vent. Alors je dus fuir ces ennemis que na-
•
1. La (( bulle d'or », appelée aussi c constitution Caroline », réglait les
droits, les privilèges et les fonctions des électeurs, ainsi que les cérémo-
nies qu'on devait observer à l'élection des empereurs ; son nom provenait
du sceau d'or (appelé bulla en latin du moyen âge) qu'elle portait.
COLA DI RIENZO A PItAGlE. 283
guère j'avais abattus avec l'aide de Dieu, vaincu non
par eux, mais par la toute -puissance céleste. Je dé-
posai volontairement, devant le peuple en larmes, ma
couronne ainsi que le sceptre de la justice, et je me
retirai dans les solitudes des Apennins, où je vécus avec
les ermites, dans la prière et la méditation. C'est là
qu'un soiilaire, vénéré de tous, fra Angelo, du mont
Yulcain 1 , vint me trouver et me salua tout d'abord par
mon nom, ce dont je ne laissai pas que d'être fort sur-
pris, car je ne l'avais révélé à personne. Il me dit que
je m'étais assez occupé de mon propre salut, qu'il était
temps de songer au bien de l'humanité, et qu'une inspi-
ration divine lui avait appris ma retraite. Puis il m'an-
nonça que, conformément aux prédictions de plusieurs
spirituels, Dieu devait accorder bientôt aux hommes,
grâce à l'intercession de la Vierge très glorieuse, une ré-
novation complète du monde, et que des fléaux destinés
à châtier les méchants et les crimes du clergé, tels que
la peste, les tremblements de terre et d'autres plus
terribles encore, dont les prières de saint Dominique et
de saint François avaient une première fois sauvé le
monde, allaient fondre sur l'humanité, ce Dieu », ajoula-
t-il, «justement indigné de ne plus trouver sur la terre
« un seul homme capable de faire le bien, ni un seul
« représentant de l'Église qui ait conservé les vertus
« primitives, s'apprête à sévir sans pitié contre tous les
« hommes, à renouveler la face de l'univers, et à
« ramener l'Église à son ancienne pureté. 11 en résul-
« tera une ère de paix complète, non seulement parmi
1 . Rienzo l'appelle indifféremment « du mont Yulcain » ou « du rnont
di Cielo ».
2*1 COLA W MHZ».
i' les chrétiens, mais aussi entre eux et les Sarrasins,
« et tous obéiront désormais à un seul chef, grâce à
« l'intervention du Saint-Esprit, dont le règne est pro-
« che 1 . Alors les mortels apprendront à connaître véri-
« tahlement leur Créateur. Le Tout-Puissant choisira
« un homme qu'il désignera par des signes certains à
« l'humanité, et qui, avec l'aide de l'empereur élu,
«< réformera le monde et purifiera l'Église. »
« Sur ma demande, Angelo m'apprit encore que cet
homme prédestiné serait vaincu ou mis à mort par le
Souverain Pontife, mais qu'au bout de quatre ans il se
relèverait et que sa voix remplirait de terreur les
représentants de Dieu sur la terre; que le pape lui-
même serait en danger de mort; qu'enfin il sauverait
l'Église prête à s'écrouler, comme jadis saint François,
la transformerait de fond en comble et édifierait avec
ses richesses un temple magnifique, auquel on donne-
rait le nom de Jérusalem, qui serait dédié au Saint-
Esprit, et où les infidèles viendraient de toutes parts,
d'Egypte même, adresser à Dieu leurs prières et leurs
actions de grâces.
« Fra Angelo me conseilla ensuite d'aller trouver
l'empereur des Romains, qui est le centième depuis
Auguste, afin de l'aider par mes conseils et mes efforts
à accomplir l'œuvre qui lui est réservée ; il m'assura
que le temps était venu où Rome, privée depuis cin-
quante ans de l'arche sainte, devait resplendir de
nouveau du double éclat de la tiare pontificale et de la
couronne impériale. J'hésitais, car je tremblais à l'idée
de me présenter devant un prince que j'avais pu offenser
i. llioiuo avait, comme on voit, complètement adopté les idées des
spirituel*.
COLA bl RIENZO A PRAGUE. 285
jadis par des paroles imprudentes; mais il me rappela
certaines prophéties des spirituels dont, disait-il, l'ac-
complissement était proche (une partie de ces prophéties
s'est déjà réalisée ; quant au reste, je me conforme à ce
qu'en pense l'Église). Je me suis donc mis en chemin
pour me jeter à vos pieds augustes, car je craignais la
colère de Dieu, si je n'obéissais à des ordres qui sem-
blaient venir de lui. Qui pourrait me reprocher d'être
venu devant vous dans le but de vous faciliter les
voies, à vous qui êtes le maître légitime de l'empire et
qui pouvez entrer à Rome, si vous le voulez, sans y por-
ter, comme vos prédécesseurs, la ruine et la désolation,
et sans verser une goutle de sang? S'il y a un coupable,
Dieu le connaît. Pour moi, je puis vous assurer qu'il"
n'existe pas en Italie un homme plus puissant que moi,
plus chéri, plus regretté des Romains et des popula-
tions voisines; seul, j'ai réussi à soumettre en même
temps les Colonna et les Orsini, ce que les empereurs
n'ont jamais pu faire; grâce à moi, ils vous obéiront
sans oser murmurer, el le peuple restera uni sous votre
main. Dussé-je renouveler le sacrifice d'Abraham, je
vous offre mon fils en otage, car mon zèle pour le bien
public dépasse encore mon amour pour l'empire, et je
veux assurer avant tout le triomphe de la justice. »
Rienzo ajouta, paraît-il, que les événements dont il
annonçait la venue auraient lieu dans un an et demi 1 ,
qu'alors le Souverain Pontife mourrait, qu'en l'année
1557 il n'y aurait plus sur la terre qu'une religion, et
que le nouveau pape, l'empereur et lui formeraient une
sorte de trinité représentant Dieu sur la terre.
1. C'est aussi le cas de M. Auguste Comte, qui indiquait dans ses ou-
vrages l'époque précise à laquelle devait s'accomplir la rénovation du monde.
II e*t im[-^-ib;e de fixer exactement la part de la
férlté dan- cette lettre, où l' imagination *i fertile do
tribun *%M donné libre carrière; mais ce qui est indis-
rntable. r\M rhibileîé a*er laquelle les faits sont pré-
vîntes». En ^Vfforrant de per*uj«îer à Charles IV, esprit
profondément religieux, que Dieu l'avait désigné, par
la bouche des prophètes, pour réformer le monde et
régénérer l'Église, que son rvgne devait ouvrir une ère
de paix parmi les hommes, d'union dans une mémo foi,
de gloire pour l'empire et pour lui, Rienro avait trouvé
le seul moyen de le loucher, de le convaincre peut-être.
Mais si l'empereur pouvait pardonner à son ennemi
vaincu, s'il pouvait même se laisser un instant séduire
par >es projets grandioses, sa reconnaissance et son res-
pect envers Clément VI, les liens nombreux qui l'unis-
saient à l'Église et qu'il ne pouvait rompre à son gré.
sa foi de chrétien rigide, lui défendaient de laisser
Rienzo attaquer impunément la personne du pape et
émettre des opinions aussi hardies, aussi contraires
même aux doctrines professées à Avignon, que celles
contenues dans cette lettre. Charles IV devait, en grande
partie, il ne faut pas l'oublier, son élévation à Clé-
ment VI; on l'appela au début de son règne, non sans
raison, « l'empereur des prêtres » ; il avait formelle-
ment et solennellement reconnu les droits supérieurs
de l'Église 1 , renonçant ainsi à la politique traditionnelle
de ses prédécesseurs; de plus, il n'élait pas sans savoir
qu'une condamnation des plus graves pesait sur le
fugitif. Pouvait-il faire autrement que de traiter Rienzo
en rebelle et en hérétique? Sur son ordre, on l'enferma,
1. Voir page 2, noie 1.
COLA D[ RIENZO À PRAGUE. 287
ainsi que ses compagnons de route, dans la prison de
Prague. En même temps, l'empereur informait Clé-
ment VI de cet événement extraordinaire.
Comme il se plaisait au commerce des gens instruits
et intelligents, il admit encore deux fois le prisonnier
en sa présence; plusieurs personnages importants,
curieux de le voir et de l'entendre, assistèrent à ces
entrevues : c'étaient l'archevêque de Prague, Arncst de
Pardubiz, dont nous aurons plus d'une fois à parler,
l'archevêque de Trêves, l'ambassadeur du roi d'Ecosse.
Cependant l'empereur, bien qu'il eût pardonné à
Rienzo, à ce qu'il semble, ses torts envers lui, n'osait
lui rendre la liberté. Alors le tribun résolut de frapper
un grand coup; il adressa à Charles IV une longue lettre
dans laquelle il commence par lui demander son élar-
gissement, « car la foule, dit-il, a l'habitude de donner
tort à ceux sur qui la main de la justice semble s'appe-
santir; lorsqu'on saura que vous m'avez emprisonné,
on croira que mes crimes sont réels; Dieu m'est témoin
cependant que je suis un chrétien fidèle, et que je res-
pecte en tout point la foi évangélique et apostolique ;
puis, les tyrans, ennemis parfois dissimulés mais tou-
jours implacables de voire autorité et de la justice, qui
ne redoutaient que moi et que nul n'a jamais pu châ-
tier, se réjouiront hautement; ils redoubleront d'au-
dace, et les malheureux qu'ils oppriment, privés de
leur défenseur, perdront tout espoir; enlin le mal dont
je souffre, et qui se traduit par des syncopes prolon-
gées et fréquentes, surtout la nuit, ne fait que s'ag-
graver dans l'étroite cellule qui me sert de prison. Si
vous ne voulez pas me voir succomber, ce qui remplirait
mes ennemis de joie et les peuples d'Italie de tristesse,
d» OJLà M RIE.MO.
il me faut, affirment les médecins, du grand air et de
l'espace, car ce sont les seuls remèdes contre ce mal,
qui, s'il n'est pas convenablement soigné, occasionne
souvent la mort subite de ceux qui en sont atteints. »
Il aborde ensuite le point capital et, après avoir lon-
guement assuré Charles 1Y que son désir avait toujours
été de garder éternellement le silence sur ce qu'il allait
lui révéler, et que les circonstances seules où il se trou-
vait, et une inexorable nécessité, l'avaient forcé à se
départir de sa réserve, il lui rapporte, avec force détails,
la légende relative à sa naissance, dont il a été parlé au
début 1 ; à l'appui de son dire, il affirme, entre autres
choses, qu'un ami de son père, se trouvant auprès de
Louis de Bavière, lui avait dévoilé devant toute sa cour
ce mystère, ce dont l'empereur pouvait facilement s'as-
surer, s'il le voulait.
Afin que Charles IV n'ait point à rougir de cette
parenté inattendue, il lui énumère toutes les actions
d'éclat, tous les bienfaits qu'il a accomplis durant son
court passage au pouvoir, et, se comparant au Saint-
Esprit, il rappelle ces paroles qu'on prononce en son
honneur le jour de la Pentecôte : a Seigneur, envoie
l'Esprit-Saint, et tu renouvelleras la face de la terre. »
« De même que le soleil semble plus beau et plus
brillant, dit-il, quand il apparaît de nouveau après
avoir été voilé par de sombres nuées, de même, si
grâce à votre tout-puissant appui je retourne en
Italie, mon apparition y sera accueillie avec plus d'en-
thousiasme encore que la première fois. Qui sait si
Dieu, qui prévoit tout, n'a pas envoyé la peste et les
4. Voir page £9.
COLA DI RIENZO A PRAGUE. 289
autres fléaux autant pour assurer voire triomphe que
pour venger la mort de votre aïeul, et si je n'ai pas été
choisi par lui et élevé au faîte des grandeurs, pour fa-
ciliter votre retour et être votre précurseur? »
Charles IV, qui avait moins d'ambition et peut-être
plus de sens politique que beaucoup de ses prédéces-
seurs, comprenait bien et avait dit que l'empire ne
pouvait être rétabli tel qu'il était jadis que par un mi-
racle.
« Ne serait-ce pas effectivement un miracle, s'écrie
Rienzo, si l'empire croulant était sauvé par un homme
pauvre et inconnu comme moi, de même que saint
François a soutenu naguère l'Eglise chancelante? Ta
puissance est souveraine, ô César; que ton action bien-
faisante s'exerce sur le ciel comme sur la terre! Le pape
ne doit pas plus porter le glaive que toi les clefs; com-
bien plus heureux serait le monde si chacun se conten-
tait du rôle que le destin lui a assigné, et si l'on rendait
à Dieu ce qui esta Dieu, et à César ce qui est à César. Le
pape a fait jusqu'ici un fort mauvais usage du pouvoir
qu'il s'arroge; il frappe les siens et ménage ses ennemis;
ses brebis n'ont point de défenseur contre la rapacité
des loups; le chef de l'Église, les cardinaux, le clergé,
acceptent et approuvent tout ce qui peut contribuer à
augmenter leurs richesses; mais si quelqu'un s'élève
pour leur reprocher leur luxe et leur mollesse, ils l'ap-
pellent aussitôt hérétique et schismatique, et l'accablent
sous leurs coups : plus d'un déjà a été traité de la
sorte qu'on a, dans la suite, rangé au nombre des mar-
tyrs et des saints. Pour moi, je n'ai nul désir de disputer
sur ces questions avec l'Église, je n'ambitionne qu'une
chose: vivre en paix, honnêtement et assurer mon salut.
Î9
290 COLA DI MENZO.
« Je dois ajouter, pour terminer, que le temps presse,
et que, si vous voulez vous rendre maître de Rome (et
vous n'avez qu'un signe à faire pour cela), il ne faut pas
attendre que les sénateurs actuels soient sortis de charge,
car alors les sommes énormes que les différents impôts,
et notamment la gabelle (cent mille florins), ont rap-
portées grâce au jubilé et qui appartiennent de droit à
1 empire, vous échapperaient.
« Que Dieu, par la vertu du Saint-Esprit, vous ouvre
les yeux, et puissiez-vous, en ceci, comme en toute
chose, n'obéir jamais qu'à la voix de votre conscience,
sans autre souci que celui de la vérité! »
Charles IV ne crut pas un mot du récit que le tribun
lui avait fait touchant sa naissance mystérieuse, mais il
ne laissa pas que d'être séduit par les brillantes pro-
messes du tribun et par ses vastes projets, si facilement
réalisables en apparence. Il voyait tout le parti qu'il
pourrait tirer de sa popularité en Italie, lorsqu'il vou-
drait aller, à son tour, se faire sacrer à Saint-Pierre.
D'un autre côté, il craignait de se compromettre grave-
ment vis-à-vis du pape, en secourant un homme qui
avait encouru les foudres de l'excommunication et qui
venait, dans cette lettre même, d'émettre des opinions
si compromettantes sur l'avenir de l'Église et du monde,
et d'outrager aussi ouvertement le Souverain Pontife. Ne
voulant ni renoncera se servir du tribun, ni offenser le
pape, l'empereur chercha à les réconcilier.
Il s'efforça longtemps, comme nous le verrons, soit
directement, soit par la bouche de l'archevêque de
Prague, de faire renoncer Cola di Rienzo à ses erreurs
et aux doctrines des spirituels, espérant obtenir en re-
tour de Clément VI le pardon et l'absolution du rebelle;
COLA DI RIEiNZO À PRAGUE. 291
cl ce ne fut qu'après avoir vu que ni lui ni l'archevêque
n'avaient pu réussir à amener ce rapprochement qu'il
consentit à abandonner le tribun à son sort.
Dès qu'il eut reçu la deuxième lettre de Rienzo, il
dicta lui-même la réponse suivante :
« Bien des gens s'imaginent être supérieurs à leurs
semblables en intelligence ou en génie, qui ne les sur-
passent qu'en orgueil et en vanité; tu es venu à nous de
ton plein gré pour nous entretenir de projets qui ne
tendent à rien moins qu'au bouleversement de l'Église,
et tu prétends être inspiré par le Saint-Esprit, qui
illumina jadis les apôtres et leurs successeurs. Or, les
Évangiles ne parlent nulle part d'une nouvelle descente
du Saint-Esprit.
« Dieu peut châtier, s'il lui plaît, ceux auxquels il a
confié les clefs de saint Pierre; ce n'est pas à nous à les
punir, car autant les représentants de Dieu sont supé-
rieurs aux autres hommes, autant Dieu leur est supé-
rieur en science, en sagesse et en justice. Jésus nous a
recommandé de nous défier de ceux qui revêtent l'appa-
rence des agneaux, et qui ont la cruauté des loups, c'est
pourquoi nous te conseillons de rompre avec ces ermites
ignorants qui suivent les doctrines d'un visionnaire,
qui ne peuvent pas même lutter contre leurs mauvais
penchants et sauver leur âme, et qui se flattent néan-
moins de connaître tous les secrets du ciel et de pouvoir
gouverner le monde selon le Saint-Esprit. Ceux qui les
écoutent s'éloignent de la vraie foi et, bien qu'animés
au début d'un esprit d'humilité sincère, finissent tou-
jours par ne plu» songer qu'aux choses terrestres. C'est
pour te préserver de ces dangers, que nous te retenons
prisonnier, car Dieu nous a ordonné d'aimer notre pro-
rvï ' ••LA U LIEXZô.
c :.l"2 c-BL^j* D:«of-iD' me. H a été dit que celui qui mor-
; Lv su J.iiv: curant sa lie. la sauve après sa mort;
f! d %:v r^ >. -: n"a d Vu ire l»ul que d'assurer ton salut.
Ni le ot-sesjè.re c *nc pas: si tu y consens, on pourra te
t:\ -r t -r un _\::ie. «: -i: ;e montrera le chemin de la vertu,
c •>.:; it à ce ç je tu dis sur ta naissance, nous nous
en rtîDt-:: -ns à l*ieu. c:tr il ne nous convient pas de
«i*seu;er siir ir U^s questions: nous savons seulement
c .10 iK'-s sommes t>us ses créatures et que nous devons
re:--»u:TitT à la tercv.
- li se peut qùv le |«euple romain et H ta lie entière
soient tr^iù-K'-s et afïïi^és à la nouvelle de ton emprison-
nemenU qif ii en résulte pour nous un grand dommage
et q:ïf n.»:re h "'nru-ur en puisse être atteint, mais nous
aimons mieux «trv approuvé de Dieu que loué par les
hommes et affronter un mal passager ou l'infliger à nos
seml LiMesque subir un châtiment éternel. Ainsi donc,
m»u< te demandons, nous te supplions, de renoncer à
tes chimères, d'ouhlier tes titre> passés, de ne point
montrer envers ton Créateur un cœur endurci, mais de
revêtir la cuira>se de la foi et de persévérer dans le
chemin du devoir. ■-
La désillusion du prisonnier dut être grande après
avoir lu celte lettre, qui réduisait à néant ses plus chères
espérances; ainsi l'empereur daignait à peine faire
allusion à leur prétendue communauté d'origine ! Loin
d'offrir son concours à Rienzo, il lui conseillait de
renoncer à tout jamais à ses rêves de grandeur ! Il lui
fallait songer maintenant, non plus à attaquer ses ad-
versaires et à rentrer triomphant en Italie, mais à
sa liberté, à sauver sa lèle ! Il cherchait un
un appui, il avait trouvé un juge sévère.
COLA bl RIENZO A PRAGUE. 295
Rienzo ne se laissa pourtant pas décourager et adressa
à Charles IV un long plaidoyer, qu'il intitula : Bespon-
$oria oratio tribuni ad Cxmrem super eloquio caritatis.
On l'accuse d'ajouter foi à des prophéties douteuses,
dit-il, on prétend que depuis la venue du Christ il ne
s'est pas élevé de prophète, et que tout ce qui avait été
prédit sur sa venue s'est accompli; pourtant Daniel a
annoncé des choses qui ne sont point encore arrivées, et
Jean a prédit l'avenir après la mort de Jésus. Que l'em-
pereur ouvre enfin les yeux à la lumière, qu'il rejette
les conseils de ceux qui la redoutent et qui seraient les
ennemis de saint François lui-même, s'il reparaissait
sur la terre. Est-ce à ces prélats, amoureux du luxe et
de la bonne chère, que le Sauveur à accordé les stig-
mates, ou à saint François, humble et ignorant comme
lui? Jésus n'a-t-il pas montré à quel point il aimait
la pauvreté, en choisissant celui qui mettait cette vertu
au-dessus de toutes les autres, pour soutenir son Église
près de périr? Pourquoi ne serait-ce point encore à
des humbles comme lui qu'il confierait le gouverne-
ment de son troupeau? ce Jamais je n'aurais cru, ajoute-
t-il, aux prédictions de Cyrille, si saint Dominique
et saint François ne s'y étaient trouvés clairement an-
noncés, et si Joachim ne les avait expliquées. Loin de
moi la pensée que les prophéties changent le cours des
événements avenir; j'ignore ce que saint Augustin et
saint Jérôme ont pu dire sur la providence divine, la
liberté humaine, la prédestination, le hasard ou le des-
tin, ni comment ils accordent ces choses; mais j'ai bu
quelques gouttes à la fontaine de la sagesse en lisant
Tite-Live, Cicéron, Sénèque, Symmaquc et Boelius, et
je pense que, si notre volonté était subordonnée à quel-
394 COLA DI RIENZO,
que nécessité inéluctable, nous ne mérilerions aucun
châtiment pour nos fautes. Dieu considère du haut des
deux les actions des hommes, dans le passé comme
dans l'avenir, et il annonce parfois ce qu'il a vu, par
la bouche des prophètes, sans que, pour cela, les hom-
mes soient jamais privés de leur libre arbitre 1 .
« Quant à ces hommes qui, selon l'empereur, ont
l'orgueil de se croire supérieurs aux autres, ne sont-ce
pas plutôt ces prélats vaniteux et perdus de mollesse,
que ces ermites humbles, se refusant toute douceur et
ne vivant que dans la contemplation du Saint-Esprit?
« Je n'ai pas annoncé comme prochaine une nouvelle
descente du Saint-Esprit sur la terre, mais sa diffusion
dans le monde; l'Église elle-même ne dit-elle pas :
«Viens, Esprit-Saint, remplis les cœurs de tes fidèles! »
Chaque jour, grâce à Dieu, il se répand parmi nous;
sans lui, il n'y aurait plus ni ardeur dans l'amour, ni
zèle pour la vertu, ni espérance d'une vie éternelle. On
veut que je me sépare d'hommes qui m'ont appris seu-
lement à ne haïr personne, à souffrir avec résignation,
à aimer mes persécuteurs et à prier pour eux ! Ne
serais-je pas, si j'obéissais, le plus ingrat des hommes
et ne mériterais-je pas le mépris de tous? »
Rienzo termine sa lettre en déclarant à l'empereur
qu'il renonce à toute gloire humaine, que sa seule
ambition est de réunir, sous la protection du pape,
l'Italie divisée, et qu'il n'a jamais conçu le projet de
réformer par lui-même l'Église chrétienne; ce sera,
1 . N'est-il pas curieux de voir Rienzo soutenir, peut-être un des pre-
miers, celte théorie par laquelle tant d'autres après lui se sont flattés de
concilier ces deux choses inconciliables dans les limites de notre entende-
ment : In liberté humaine et l'omnisciencc divine?
COLA DI KIENZO A PRAGUE. 295
ajoulc-t-il, l'œuvre de ce nouveau pape, qu'annoncent
les prophètes, aux mœurs rigides, à l'âme pure, ami de
l'empereur et de la justice. Pour lui, sa mission se borne
à encourager Charles IV et à le protéger contre les entre-
prises du clergé et des tyrans.
Charles IV ne répondit pas et toute correspondance
cessa, à partir de ce moment, entre son captif et lui ;
tant que Cola di Rienzo persistait dans ses idées sur le
Saint-Esprit et la réforme de l'Église, même en les atté-
nuant comme dans cette dernière lettre, l'empereur,
malgré qu'il en eût, ne pouvait faire autrement que de
le traiter en hérétique ; aussi le livra-t-il à l'archevêque
de Prague, Arnest de Pardubiz, en le chargeant d'obte-
nir de lui une rétractation complète, ou de l'abandon-
ner à la justice du pape, s'il se refusait à abjurer ses
erreurs.
CHAPITRE XXII
CAPTIVITE DE COLA Dl RIENZO
Arncst de Pardubiz, chanoine de la cathédrale de
Prague, avait été le conseiller de Charles de Luxem-
bourg lorsqu'il gouvernail, en qualité de régent, le
royaume de Bohème, et se fit son ardent défenseur
aussi bien à Avignon qu'en Allemagne, lors des négo-
ciations qui précédèrent son élection à l'empire et des
luttes qui s'ensuivirent. Charles, devenu empereur,
retint Arnest auprès de lui, le nomma son chancelier,
et la plupart des sages mesures qu'il prit durant son
règne doivent être attribuées à son influence. Le pape,
qui l'avait en grande estime, le nomma évéque de
Prague en 1343, et transforma le siège de cette ville en
siège archiépiscopal l'année suivante.
C'était un caractère droit et ferme, un esprit à la fois
juste, éclairé et capable d'apprécier les hommes à leur
juste valeur; il avait étudié à Bologne et son instruction
était des plus étendues; il aimait les lettres et recher-
chait le commerce de ceux qui les cultivaient ; une foule
de scribes s'occupaient, s«us sa direction, de faire des
copies des manuscrits anciens, qu'il distribuait aux
monastères de son diocèse. Pétrarque, qui le rencontra
lorsqu'il se rendit à Prague auprès de Charles IV»
CAPTIVITÉ DK COU DI MEMO* 297
comme ambassadeur de Galéas Visconti, dil de lui el
de son clergé : « Il n'y a rien de moins barbare que ces
prélats. » Quand le pape Innocent VI mourut en 1562,
Arnest fut sur le point de devenir l'élu du Sacré
Collège.
Comme on le voit, Rienzo ne pouvait trouver un juge
mieux disposé et un meilleur guide spirituel, car Arnest
fut pour lui en même temps l'un et l'autre, et s'il
devait, comme hérétique, redouter la sévérité du cano-
niste, il était en droit, comme restaurateur des vieilles
traditions romaines, de compter sur la bienveillance de
l'érudit.
Le premier soin de l'archevêque fut, à ce qu'il
semble, de faire transférer le prisonnier et ses compa-
gnons d'infortune dans l'antique forteresse qui domine
la petite ville de Raudnilz 1 ; peut-être espérait-il ainsi le
soustraire plus complètement à l'influence de ses in-
spirateurs; peut-être voulait-il éviter toute intervention
étrangère, en le gardant dans un château qui faisait par-
tie de ses domaines. Ce changement de prison dut avoir
lieu dans le courant du mois d'août.
Comprenant que Charles IV était désormais résolu ;\
s'abstenir de toute discussion avec lui, et qu'il était
inutile de chercher, pour le moment, à l'attendrir ou à
le convaincre, Cola di Rienzo multiplia les démarches
auprès de ses conseillers; il eut plusieurs entrevues
avec des personnages importants de la cour, mais sans
résultat ; il écrivit une lettre extraordinairement am-
1. Raudnîtz, située au nord de Prague, sur la rive gauche de l'Elbe;
le château fut sécularisé durant la guerre des Hussiles; il appartint long-
temps à la famille des Lobkowitz, qui y a sa sépulture.
*$S COLA DI RIENZO.
poulée à Jean de Neumark 1 , qui passait pour aimer
les belles-lettres à l'égal d'Arnest, et qui, de plus était
un ami de Pétrarque; celui-ci, loin de prendre sa cause
en main, se borna à lui donner de bons conseils dans le
même style. Bienzo lui répondit en disant 'que sa lettre
était comme un flambeau qui avait éclairé les ténèbres
de sa prison. Mais ces flatteries restèrent sans effet et
Jean de Neumark ne Gt rien pour lui. Alors Rienzo
adressa (15 août) un éloquent plaidoyer à Arnest, pour
lui expliquer toute sa conduite et se laver des diverses
accusations portées contre lui; il lui donna pour titre :
Ycrus tribuni libellus contra scismata et errores.
Après avoir supplié l'archevêque de se montrer impar-
tial, malgré les préventions qu'il pouvait avoir contre
lui, et de n'envisager que les intérêts du Christ, de
l'empereur et de la justice, il définit ainsi l'Église : la
réunion de tous les fidèles dont le Souverain Pontife est
le chef, et, en même temps, le pasteur. « Or, que fait
le pape? dit-il ; loin de songer à imiter le Sauveur qu'il
représente sur la terre, et de défendre son troupeau
contre les loups, il livre lui-même ses brebis à leur
rapacité; il trahit l'Église et le Christ (qu'il me soit
permis de le dire sans porter atteinte au respect qui lui
est dû, lorsqu'il parle ex cathedra*), et sème la division
1. Jean de Neumark (Neumark esl une petite ville située près de Breslau),
nommé évéque de Loitomischl (Bohême) en 1555, prit le nom de Jean H
et devint évéque d'OImutz, sous le nom de Jean IX, en 1564; il mourut
en 1580. Il y eut un autre Jean 0£ko de Wlasim, que Papencordt semble
aroir confondu avec Jean de Neumark, et qui fut successivement évéque
d'Otmuti (1551-1501) et de Prague (1 06*- 1580), où il succéda à Arnest :
créé cardinal en 1578, il mourut en 1580 également ; il était chanoine de
Breslau et d'Olmuli et conseiller du roi.
2. On sait que le pape est réputé infaillible lorsqu'il parle car cathedra,
cYst-à-dire de son siège papal.
CAPT1Y1TÉ DE COLA Dl RIENZO. 299
et la zizanie parmi les chrétiens. Et pour commencer par
l'Église de Rome, qui est la mère des autres Églises, je
dis et je soutiendrai devant le pape, devant Dieu pour
juge, qu'il y traite son troupeau, non comme un père,
mais comme un marchand ; ne l'a-t-il pas abandonné,
dispersé, dans le seul intérêt de sa sécurité personnelle
et sous le spécieux prétexte que Rome n'offrait point un
abri assuré au chef des fidèles? Bien plus, on le voit
nourrir, favoriser, protéger les ennemis de Dieu; il pro-
digue les charges, les honneurs, les dignités ecclésias-
tiques aux Colonna, aux Orsini et aux autres tyrans du
peuple, qui sont, au su de tous, des voleurs et des bri-
gands, et qui, grâce à l'argent du Saint-Siège, se font
la guerre sans trêve ni merci. Peut-être le Souverain
Pontife espère, en se refusant obstinément à retour-
ner à Rome et en prenant toujours parti contre le
peuple, que, lassés de lui adresser en vain leurs prières,
accablés sous le joug de maîtres implacables, les Ro-
mains courberont enfin la tête et cesseront de deman-
der à leur chef naturel de les prendre sous sa protection.
Ma chute Ta rempli de joie, car il préfère que ses bre-
bis soient mortes, que de les entendre crier: «Seigneur,
« viens à nous! » S'il voulait sincèrement retourner à
Rome, ainsi qu'il le prétend, agirait-il comme il le fait?
« L'Italie tout entière est divisée entre les Guelfes et les
Gibelins; au lieu d'intervenir entre eux, il appelle ceux-
là ses fils et traite ceux-ci en ennemis ; sa bienveillance
pour les uns, sa haine pour les autres, enveniment leurs
querelles; nulle part l'esprit de discorde n'est plus
répandu que dans les pays où domine l'Église et où
triomphe en réalité le schisme. Là, deux Gibelins ne
peuvent sans danger parler ensemble; ils se voient
500 COLA DI RIENZO.
exclus de toutes les fonctions publiques; les mariages
entre Guelfes et Gibelins sont sévèrement défendus ;
souvent même les Guelfes exilent leurs ennemis. Est-ce
en favorisant ces divisions que le pape entend dévelop-
per la foi et la charité chrétiennes?
« Ne l'a-t-on point vu prodiguer ses faveurs à tous les
tyrans, absoudre et même soutenir, moyennant vingt
mille florins, Luchino Visconti, ce monstre sanguinaire,
qu'il n'a pas rougi d'appeler son Gis? Tous les malfai-
teurs trouvent un refuge auprès des représentants du
Saint-Siège, qui les renvoient absous moyennant quel-
que argent; le pape les approuve toujours, pourvu que
le trésor de l'Église profite de ces crimes; la justice
du peuple et les lois ne sont nulle part respectées.
ce Voyez dans quel état se trouve actuellement le
royaume de Naples, dont le Souverain Pontife a assumé
le gouvernement; la ruine et la désolation sont partout,
j'en ai été témoin. Le pape ne repousse pas l'alliance
d'hommes, comme le duc Guarnieri, dont la cruauté est
universellement connue et abhorrée.
« Pour moi, avec l'aide de Dieu, j'ai chassé de ma
patrie les tyrans, j'ai fait disparaître les fermenls de
discorde, j'ai rétabli la concorde et la fraternité, j'ai fait
triompher la liberté et la justice, j'ai renouvelé, avec
l'aide du Saint-Esprit, la face du monde et purifié même
l'Église. Lequel est à vos yeux plus digne de louanges?
Celui qui trahit ses brebis et favorise les loups, ou celui
qui rassemble le troupeau dispersé et s'expose à la mort
pour le défendre? »
Rienzo rappelle ensuite ses efforts couronnés de
succès pour réconcilier entre eux ses concitoyens, pour
faire, respecter les lois de la morale et les droits des
CAPTIVITÉ DE COLA 1)1 RIENZO. 501
opprimés, pour rétablir partout la concorde et la paix,
pour grouper autour de lui, dans une union sainte et
pacifique, tous les peuples de l'Italie. S'il a convoqué à
Rome les princes, les électeurs, les grands, c'est dans
l'espoir de les supprimer tous, pour être agréable à
Dieu. En ce qui concerne les citations, il se défend
énergiquement d'avoir ordonné à Clément VI de paraître
devant son tribunal, s 'étant borné, dit-il, comme bien
d'autres avant lui, à le supplier, dans une ambassade
solennelle, de revenir à Rome, alors que les circon-
stances le lui permettraient. C'est injustement que le
pape l'a appelé rebelle, hérétique, schismatique, blas-
phémateur, sacrilège, suppôt des esprits immondes, car
il professe la foi chrétienne dans toute sa pureté et se
conforme scrupuleusement aux préceples de l'Église
evangélique et apostolique.
« Le Souverain Pontife, poursuit-il, et les cardinaux
ont prétendu que j'étais un ennemi de l'Église, parce
que je me suis élevé contre eux ; mais c'est précisément
parce que j'ai dénoncé leur œuvre de destruction que
je suis un ami de l'Église; si j'ai tour à tour revêtu
le personnage d'un idiot et d'un histrion, si je me suis
montré tantôt grave, tantôt léger, tantôt ardent, tantôt
timide, si j'ai simulé et dissimulé bien des choses, c'est
dans le seul but d'extirper les erreurs et de rétablir
la concorde. Jusqu'à mon dernier souffle, je consa-
crerai tous mes efforts à arracher des mains du pape
ce glaive néfaste, ce glaive qui a causé tant de mal-
heurs et de divisions, et je le rendrai à César, à qui
seul il appartient, afin qu'il rétablisse la paix dans le
monde, dussé-je succomber en accomplissant mon œu-
vre. Si le pape me demande : « Pourquoi prends-tu
30a COLA DI RIEiNZO.
mon glaive? » Je répondrai : « C'est pour sauver la foi
chrétienne, c'est pour sauver le Christ! » Car le Souve-
rain Pontife est entouré de flatteurs et de parasites qui
le trompent sans cesse et qui crient : a La paix règne sur
le monde ! » alors que l'univers est en feu ; car FLgJise
n'a plus de protecteurs, les infidèles plus d'ennemis, les
païens plus de missionnaires, car la foi décline et ceux
dont c'est le devoir de la relever, passent leur existence
dans la mollesse et dans l'oisiveté. »
Telle était encore la confiance de Rienzo dans l'avenir
qu'il fixe par avance au 45 septembre le jour de son
entrée à Rome. Afin que l'empereur n'ait pas d'inquié-
tude, il l'assure qu'après avoir confondu ses ennemis et
rétabli la paix dans le monde il renoncera à toute
gloire humaine, se fera admettre parmi les défenseurs
du saint sépulcre 1 , et s'en ira en pèlerinage. Comme
gage de sa bonne foi, il renouvelle son offre de lui don-
ner en otage son fils unique et tous ceux qui l'ont
accompagné jusqu'à Prague.
S'il avait eu réellement quelque tort envers l'empe-
reur, poursuit-il, serait-il venu de son plein gré s'offrir
à sa colère? N'aurait-il pas plutôt envoyé un de ses amis
pour le sonder, ou ne se serait-il pas présenté lui-même
comme un des serviteurs du tribun? Si l'empereur ne
peut lui accorder un secours efficace, il se contentera
d'un signe d'approbation et se rendra à Rome pour réu-
nir, sous l'étendard invincible de la Croix,. tous les peu-
ples en un faisceau ; il n'y aura plus alors ni Guelfes, ni
Gibelins, ni partisans de l'empire, ni partisans du pape,
et la multitude des croyants ne formera qu'un corps.
1 . Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, ordre fondé eu 1048 et d'où
sortirent plus tard les chevaliers de Rhodes et de Malle.
CAPTIVITÉ DE COLA DI MEMO. 503
« Si avant la Pentecôte prochaine mon œuvre n'est
pas accomplie, s'écrie-t-il , si César n'est pas maître
de toute l'Italie, excepté la Provence et les îles (Sicile,
Sardaigne, Corse), Lien qu'elles fassent réellement
partie de l'empire, je consens, à ce que l'on tranche la
tète à tous mes compagnons, et, moi-même, je reviendrai
ici me livrer à lui. L'empereur ne doit pas entrer à
Rome comme ses prédécesseurs, la nuit, par une porte
dérobée, ainsi qu'un malfaiteur, mais au grand jour,
aux acclamations de la foule, avec toute la solennité et
toute la pompe qui conviennent à son titre. L'Italie qui
n'était pour l'Église qu'une auberge deviendra sa
maison et nous serons les enfants légitimes et chéris du
pape. »
Au reste, certain qu'il combat pour la cause de Dieu,
il mourra l'âme tranquille, et ce qui le rassure, c'est
que tout ce qui se passe a été prédit par des hommes
inspirés. Saint Cyrille 1 a annoncé fort clairement la
venue d'un tribun qui triompherait d'abord, puis serait
jeté en prison l'année du jubilé.
En terminant, il s'excuse de n'avoir pu mieux écrire
par suite du manque de livres et de la mauvaise qua-
lité de l'encre, de la plume et du papier mis à sa dispo-
sition, et supplie l'archevêque de songer aux maux sans
nombre qui assiègent les hommes et à leur cause pre-
mière. « Il dépend de vous, dit-il, de vous seul, que
l'empereur entreprenne une œuvre dont la gloire sera
pour lui, et l'honneur pour Jésus-Christ. Le temps
presse; bientôt, il sera trop tard. »
Ainsi Rienzo était devenu un aussi zélé gibelin qu'il
i. Saint Cyrille, surnommé l'apôtre des Slaves, vivait au neuvième
siècle.
306 COLA DI R1ENZ0.
les prérogatives attachées à ce titre; troisièmement, sa
confiance illimitée en des prophéties auxquelles un bon
chrétien ne peut, ne doit même pas ajouter foi.
« Les prédictions de saint Méthode* et de saint Cyrille
peuvent contenir de bonnes choses, si l'on sait en pé-
nétrer le sens caché, mais il faut une base plus solide
pour avancer d'aussi graves accusations que les tiennes
contre le clergé et contre son chef. D'ailleurs, ajoute
Arnest en conclusion, si tu étais véritablement un
envoyé de Dieu, les hommes n'auraient pas pu entraver
ton œuvre, quelque étonnante qu'elle ait pu paraître. »
Néanmoins l'archevêque le prenait sur un ton très
doux avec Rienzo, ne lui ménageant pas les louanges, et
reconnaissant qu'il avait gouverné Rome avec équité et
sagesse.
Le tribun se hâta de lui répondre, les arguments ne
lui manquaient pas : l'empereur l'avait-il repoussé
lorsqu'il était venu se jeter à ses pieds, en le suppliant
de lui pardonner sa témérité et sa présomption? Moïse
et David n'avaient-ils pas péché, eux aussi, par orgueil?
Et cependant Dieu s'était montré clément envers eux et
leur avait même confié son peuple.
En ce qui concernait les droits revendiqués par lui
pour les Romains et pour les cités italiennes, il faisait
observer à Arnest qu'il n'en avait pas poursuivi l'appli-
cation et même qu'il y avait formellement renoncé, sur
•. | y a eu deux sainls de ce nom: le premier vivait au quatrième
on lui Cl fUl . évô 5 ue de T * r et d ' 01 y m P e î >1 mourut martyr vers 502 ;
Ariens * attr ^ u ® ^cs prophéties sur l'antéchrist, ii prit parti contre les
converti* b* 1 e *'^ ^ ar eux cn ^halcide. ^ e second, évéque de Pannonie,
palais 1 • ans > ro * des Bulgares, en peignant dans une salle de son
Bulirar#»fi^ U ^ eïnent dernier î il évangélisa avec saint Cyrille les Slaves et les
* res > et fit également des prophéties.
CAPTIVITÉ DE COLA DI RIEîiZO. 507
les instances du légat apostolique; il s'engageait, en
outre, à ne plus soutenir désormais celte prétention.
Bientôt même nous le verrons traiter de supercheries ses
fameuses citations 4 . C'était là une importante conces-
sion que pouvaient faire pressentir ses précédentes dé-
clarations, mais qu'il n'avait pas encore faite d'une
façon formelle ; bien plus, Rienzo avouait qu'il n'ajoutait
pas une foi entière aux prophéties citées dans ses lettres
et qu'elles étaient pour lui un encouragement plutôt
qu'une raison déterminante. Il terminait par une prière
en faveur de ses compagnons d'infortune.
Dans une autre lettre, qui suivit de près celle-ci,
Cola di Rienzo va plus loin encore ; il renonce au titre
de « Soldat du Saint-Esprit », qui lui était si cher.
« Je reconnais avoir voulu, dit-il, qu'on me nomme le
défenseur vêtu de blanc du Saint-Esprit; mais vous
n'ignorez pas que les sénateurs, les préfels et les tri-
buns assistaient en vêtements blancs aux triomphes des
Césars; le vicaire du pape, le peuple, le clergé, tous les
chrétiens souhaitaient que je prisse ce titre, mais il
était loin de ma pensée de prétendre que je possédais
le Saint-Esprit et que j'avais été spécialement désigné
par lui. Je voulais simplement montrer que c'était grâce
à lui que le peuple vivait dans la paix et le repos. Ceux
qui arrivent aux honneurs n'ont-ils pas coutume de
dire qu'ils en sont redevables à Dieu? »
Puis, il se défend vivement d'être, comme on le lui
reprochait, le suppôt du diable. « Comment aurait-il
pu se faire, dans ce cas, s'écrie-t-il, que toutes les
vertus aient fleuri à Rome sous mon tribunat et que,
1 . Voir page suivante.
308 COU M NEKZ0.
moi tombé, les crimes soient redevenus plus fréquents
que jamais? »
On lui rappelait sans cesse sa présomption, mais
n'avait-il pas expié, et au delà, toutes ses fautes par les
souffrances que le Tout-Puissant lui avait infligées sans
trêve ni merci? Et d'ailleurs, était-ce faire preuve de
charité chrétienne que de le forcer ainsi à rougir de
ses actions, alors surtout qu'il avait fait plus d'une fois
publiquement acte de contrition? Dans la prétention
qu'il avait jadis émise de rendre aux Romains le droit
d'élire l'empereur, il ne fallait voir qu'un stratagème,
destiné à tromper ses adversaires, et, en ce qui concernait
les prophéties, une dure expérience lui avait appris à les
respecter et à les craindre toutes indistinctement ; un
enfant lui dirait dans la rue : ce Tribun, tu mourras
demain », qu'il en ressentirait une secrète terreur et se
préparerait à la mort. Ce ne sont pas assurément ces
prédictions, dont il ignorait même l'existence six mois
auparavant, qui ont déterminé sa conduite, mais l'amour
d,e sa patrie, de la justice, de la liberté!
« Que si ces paroles, dit-il, dans un mouvement de
fierté, n'ont pas le don de vous satisfaire, je n'y puis
rien; je n'ai point à vous rendre raison de mes actes;
vous n'êtes pas mon j uge, que je sache, ce n'est pas vous
qui m'avez chargé de gouverner Rome; ma foi ne peut
être suspectée, et je n'ai rien fait pour mériter le châ-
timent dont vous me menacez. Je me tairais, n'était ma
crainte de devenir par mon silence mon propre assassin.
Dieu m'aurait protégé, dites-vous, si j'étais son instru-
ment; ce sont là des paroles sacrilèges; ne vous sou-
vient-il plus combien de martyrs, que Jésus lui-même
avait chargés d'une mission sainte, ont péri en défen-
CÀPTIY1TÉ DE COLA DI RïENZO. 309
dant la foi? Leurs assassins ont été punis ; prenez garde
que Dieu n'ait déjà préparé le trait qui doit vous frap-
per ! Vous attendez une récompense terrestre, mais
Dieu seul connaît la fin de tout ceci. L'empereur me
méprise parce que je suis venu ici seul et sans appui ;
il aurait autrement écouté mes prières, si je m'étais
présenté devant lui avec de riches présents, et accom-
pagné de deux ou trois mille cavaliers bien armés. »
Mais Rienzo abandonne bientôt ce ton hautain, pour
supplier Àrnest d'avoir enfin pitié de lui et de le faire
comparaître à son tribunal en même temps que les
ennemis du peuple, qu'il confondra devant lui ; il n'at-
tentera point à ses jours, car son âme, raffermie par
Dieu, ne peut plus être troublée par aucune tentation
et se réjouit dans le malheur. Il termine enfin en priant
l'archevêque de l'excuser si, malgré le soin qu'il apporte
toujours à mesurer ses paroles, quelques vivacités de
langage lui sont échappées, car l'humilité se fait rare,
parmi les laïques, depuis le temps de saint François.
Ainsi Rienzo revenait peu à peu à des idées moins
hétérodoxes, mais il ne s'était pas encore suffisamment
rétracté pour que l'archevêque pût le déclarer non héré-
tique et lui rendre la liberté. À ce moment survint
une lettre de Clément VI, écrite le i 7 août, qui aggra-
vait singulièrement la position du prisonnier et allait
mettre Charles IV dans un cruel embarras. « Informé
disait le pape, que le Tout-Puissant a miraculeusement
mis entre vos mains cet enfant de Bélial, père de la cor-
ruption, ce Nicolas fils de Laurent; si dangereux et si
pervers, que des jugements, dont il n'a pas fait appel
et qui sont devenus irrévocables, ont condamné comme
hérétique, nous comptons que vous montrerez, en cette
510 COU M RIE5Z0.
occasion, votre dévouement à l'Église, votre affection
pour nous, et votre amour pour votre Créateur. Nous
avons enjoint à Arnest de nous envoyer cet homme
sous bonne escorte, ou de le garder étroitement em-
prisonné, en nous tenant avec exactitude au courant
de tout ce qui se passera, et nous le prions de nous
dire si nous devons charger quelques-uns de nos
serviteurs de se rendre auprès de lui, aGa de ramener
ici le prisonnier, ou s'il désire que nous lui fassions
parvenir les documents nécessaires à l'instruction de
son procès. » Clément YI terminait en recommandant
à l'empereur de se méûer avec soin de l'astuce du
tribun et surtout de ne lui rendre la liberté sous au-
cun prétexte.
CHAPITRE XX11I
SUITE DE LA CAPTIVITÉ DE COLA Dl RIENZO
Au début de sa captivité, la confiance de Rienzo était
inébranlable; écrivant à Bartolomeo, abbé du monastère
de Saint-Alexis 1 , il lui disait que ses amis et lui ne
devaient pas se laisser émouvoir par les bruits sinistres
que Ton faisait courir à son sujet, que ses vœux étaient
près d'être exaucés et qu'avant peu, avec la grâce de
Dieu, il reviendrait en Italie. Ceux qui opprimaient les
défenseurs de la liberté seraient alors sévèrement châ-
tiés ; mais, en attendant, il suppliait l'abbé d'engager
ses partisans, s'ils tenaient à sa vie et à son retour, à
ne pas donner suite à leur projet, qu'il avait d'ailleurs,
pour sa part, toujours repoussé de toutes ses forces
(doit-on voir dans ces paroles mystérieuses une allusion
à l'attentat commis vers cette époque contre le légat
Ceccano?). L'empereur se montrait plein de bonté pour
lui, ajoutait Rienzo, et sa foi dans l'avenir était plus
grande que jamais; s'il ne revenait pas au jour fixé,
c'est que Dieu aurait voulu prolonger son temps
d'épreuve et ses amis ne devraient pas se désoler pour
1. Près de la porte Saint-Paul; Honorius III avait restauré, en 1217,
l'église qui se trouvait a cet emplacement et l'avait dédiée à saint Alexis,
parce qu'il prétendait avoir trouvé, non loin de là, le corps de ce saint.
312 COU DI RIENZO.
cela; s'il n'en disait pas plus long» c'est qu'il sedcGait
de ceux qui l'entouraient 1 . Cette lettre, ainsi qu'une
autre que lui adressait Ricnzo, devait être communiquée
au chancelier de la ville, qui semble avoir été un des
plus fidèles amis du tribun*, ainsi qu'il ressort de
la lettre suivante que Rienzo lui adressa peu après :
« J'ai éprouvé quelles étaient la sincérité et la fermeté
de votre cœur, dans la bonne comme dans la mauvaise
fortune; ne vous désespérez pas; appliquez-vous, au
contraire, à rassurer ceux qui soupirent après la liberté,
et dites aux marchands de la Toscane que l'empereur
est tout prêt à agir ; le parti guelfe n'a pas lieu de le
redouter et il ne songe nullement à venger la mort de
son aïeul 8 . »
Mais, à mesure que le temps s'écoulait, Rienzo perdait
peu à peu son assurance des premiers jours; son
découragement perce dans la lettre suivante adressée à
son fils, qu'il avait précédemment confié à la garde de
son beau-père : « Souviens-toi, mon enfant bien-aimé,
de saint Alexis 4 , de saint Jean et de tant d'autres de tes
concitoyens qui, méprisant les jouissances terrestres, se
sont montrés supérieurs aux riches dans leur pauvreté,
et aux grands dans leur humilité; ils ont mérité, en
1. Les lettres du tribun étaient, en eiïet, ouvertes et copiées sur un
registre, comme celles de tous les prisonniers ; c'est ainsi que Pelcel a
pu en avoir connaissance, dans un château ou dans un couvent des envi-
rons de Prague, et en faire prendre copie à son tour. Rienzo savait, an
reste, que ses lettres passaient par les mains de l'archevêque, car, autre
part, il prie Arnest, s'il ne veut pas les envoyer, de les lui rendre.
2. Sans doute Malabranca. Voir pages 118, 167, 213, etc.
5. Henri Vil, qu'on disait avoir été empoisonné en Italie.
4. Saint Alexis avait quitté la maison paternelle le jour même de ses
noces, dit la légende, pour aller à Êdesse ; il revint bien des années plus
tard, fut recueilli par ses parents comme un étranger, et ne se fit recon-
naître de son père qu'au moment de mourir.
SU1TB DE LA CAPTIVITÉ DE COLA DI RIENZO. 313
peu de temps, une gloire éternelle ! L'humanité court à
sa perte; ne te laisse pas entraîner dans le gouffre;
reste le serviteur fidèle de ton Dieu, afin que nous nous
rc trouvions quand il lui plaira ; oublie-moi, oublie ta
famille, comme l'ont fait les saints que je t'ai proposés
pour modèles. Quant à moi, je serai bien en quelque
lieu que je me trouve, car Dieu sera toujours avec moi.
Puisque fra Michaele, qui a instruit ton père dans ses
devoirs, peut te guider aussi, je te le donne pour père;
obéis-lui cent fois plus qu'à moi-même. Cache ton nom
et dissimule-toi par crainte des traîtres 1 . »
A peu près vers le même temps, Rienzo écrivait à ce
même fra Michaele du mont S. Angelo, qu'il vénérait à
l'égal d'un saint, pour lui confier ses tristesses et ses
joies : il lui raconte comment l'Esprit du mal a contre-
carré tous ses desseins, et inspiré à l'empereur des
sentiments de défiance envers lui, comment un profond
désespoir s'est d'abord emparé de lui, à l'idée qu'une
lourde porte, solidement verrouillée, le séparait du resLe
des hommes, et comment sa douleur a fait place au
plaisir, son abattement au courage, lorsqu'il a compris
que les prédictions des sainLs s'accomplissaient en sa
personne, d'autant plus qu'on lui avait accordé l'usage
d une peLite chapelle voisine de sa cellule, où il pou-
vait se fortifier par la prière.
Il s'est défendu, ajoutait-il, des accusations portées
contre lui et contre les spirituels dans deux suppliques
adressées, l'une à l'empereur, l'autre à l'archevêque,
(Oratio taper eloquio caritalis et Verus tribuni libellas).
Mais on a tourné contre lui les prophéties dont il forti-
1. Cette lettre semble avoir été écrite en Tannée 1351.
314 COLA DI RIENZO.
Gaitses espérances ; les yeux des humains restent volon-
tairement fermés à l'évidence et, dans leur aveuglement
digne de Pharaon, ils ont vu, sans s'émouvoir, la terre
s'entr'ouvrir et des montagnes, des villes entières dis-
paraître dans les abîmes. « Je ne me fais pas d'illusion,
dit-il, sur le sort qui m'est réservé; l'archevêque va me
livrer bientôt au pape, comme un don impérial, et une
mort certaine m'attend à Avignon ; il ne faut point pour-
tant se désoler, car mon plus ardent désir est d'entrer
dans le royaume de Dieu. Ce n'est pas pour moi, mais
pour mes amis, que je crains la colère de ceux qui nous
persécutent; qu'ils veillent donc avec soin et attendent
dans la retraite des jours meilleurs. » Après avoir laissé
échapper quelques plaintes contre sa femme, qu'il
appelle la lune de la maison, et qu'il accuse de n'être
pas restée digne de lui et de sa gloire (elle venait de se
faire admettre parmi les clarisses 1 ), il confie à fra
Michaele son fils, qui, s'il n'a pas été corrompu par
l'exemple d'autrui, doit être encore tel qu'il l'a laissé :
humble, innocent, instruit; « qu'il vende, dit-il, par
l'intermédiaire de mon oncle paternel, mes armes, mes
livres , excepté ceux qui ont trait à la religion et qui
sont les meilleurs; en un mol, tout ce qui m'a appar-
tenu; il sait où tout cela est caché. Je désire que l'ar-
gent qui en proviendra soit remis à un pèlerin se ren-
dant en terre sainte, afin d'y faire achever une chapelle,
commencée jadis par une puissante reine*. Si, toutefois,
es Sarrasins rendent l'exécution de mon désir impos-
sible, que mon héritage soit attribué, en parties égales,
1 . Voir page 264.
2. Rienzo ne spécifie pas autrement la chapelle.
SUITE DE Là CAPTIVITÉ DE COLA DI RIENZO. 395
aux prêtres et aux chrétiens habitant ce pays. » Il
exprime enfin le vœu que ses deux filles et sa sœur
entrent en religion comme sa femme.
Cependant l'empereur hésitait toujours; il se flattait
que le tribun finirait par abjurer complètement ses
erreurs, et les concessions que Rienzo avait déjà faites à
l'archevêque, touchant la nature de sa mission, la valeur
des prophéties des spirituels, les droits de Rome à rem-
pire, étaient de nature à encourager cet espoir. D'un
autre côté, Clément VI, peu habitué à voir l'empereur
résister à ses volontés, réclamait de plus en plus impé-
rieusement le prisonnier.
Enfin Charles IV prit le parti d'envoyer l'archevêque
Ârnest à Avignon, afin de se concerter avec le pape au
sujet de Rienzo; il lui adjoignit Nicolas, duc de Troppau,
et tous deux partirent sur-le-champ, au milieu de
l'hiver. (Cette ambassade, qui n'avait pas été signalée
jusqu'ici, montre quelle importance on attribuait, tant
à Prague qu'à Avignon, au sort réservé à l'ancien tri-
bun.)
Les envoyés de l'empereur arrivèrent sans doute au
but de leur long voyage vers le commencement de
l'année 1351 ; leur séjour à Avignon ne fut pas de lon-
gue durée et dès le mois de février, après avoir pris les
instructions de Clément VI, ils se mirent en route pour
retourner en Bohême.
Afin de confirmer et d'accentuer les représentations
que les ambassadeurs étaient chargés de faire à l'empe-
reur en son nom, Clément VI lui adressa, le 1 er février,
une lettre des plus pressantes, par laquelle il lui deman-
dait, « ainsi qu'il l'avait déjà fait tant de fois », de lui
envoyer cet homme plus dangereux que la peste et qui»
516 COLA Dl RIENZO.
s'il recouvrait, par malheur, la liberté, causerait au
inonde des maux incalculables. Il assurait Charles IV
que cette marque de déférence lui serait d'autant plus
agréable que les crimes de Rienzo contre sa mère
l'Église, contre son Créateur et contre l'empire, avaient
été plus grands.
Cette lettre, pas plus que les arguments qu'Àrnest
était chargé de faire valoir, ne purent décider Charles IV
à livrer Rienzo à la colère de son implacable ennemi ;
il se borna à le laisser dans sa prison de Raudnitz.
L'ennui, l'incertitude, l'isolement auquel il était con-
damné, avaient produit sur le tribun leurs effets accou-
tumés ; son courage, sa confiance dans l'avenir, l'avaient
abandonné; de plus, la privation d'air et d'exercice
avait sérieusement affecté sa santé; il ne souhaitait
plus qu'une chose : sortir de sa prison, fût-ce pour
marcher au supplice. Toutes ses lettres, à partir de cette
époque, portent l'empreinte du plus profond découra-
gement mais aussi d'une grande résignation. « À quoi
sert, s'écriait-il, de me retenir dans cette prison? ma
mort ou mon élargissement serait plus utile à Dieu
et aux hommes. Vous ne devriez point me faire subir le
même traitement que les païens aux premiers chrétiens,
car j'ai la même foi que vous, et je révère la mémo
Église. L'empereur redoute-t-il mon ambition, je m'en-
gagerai par serment à ne plus exercer à Rome aucune
charge. Au surplus, les honneurs, les dignités n'ont
plus d'attrait pour moi. Pourquoi me traite-t-il en
ennemi? ne m'avait-il point dès l'abord pardonné géné-
reusement mes paroles imprudentes, parce que j'étais
venu à lui avec confiance? Je croyais alors qu'un Romain
trouverait un refuge assuré auprès de l'empereur
SUITE DE LA CAPTIVITÉ DE COLA DI RIENZO. 517
romain. S'il veut se conformer aux injonctions du pape,
pourquoi diflere-t-il mon départ, perdant ainsi le béné-
fice de son obéissance et tenant sans raison en suspens
les peuples inquiets? Mon courage est affaibli par tous
ces délais, et la colère du pape ne s'apaisera pas avec
le temps, car jamais ses yeux ne s'ouvriront à la vérité
ni son cœur à la clémence. Seul de tous les chrétiens,
je ne serai pas admis à profiter des indulgences du
jubilé ! Mais je me montrerai fort, car Sa 11 us le a écrit
que la mollesse est le propre des femmes, et que le
courage appartient aux hommes, et Tite-Live a dit éga-
lement qu'un Romain doit savoir agir et souffrir brave-
ment.
« De même que j'ai voulu m'élever au-dessus de mes
concitoyens par mes dignités, de même je dois les sur-
passer par mes infortunes ! »
Ses évanouissements devenaient de plus en plus fré-
quents, ses forces s'épuisaient; il supplie Àrnest, dans
une autre lettre, de lui faire donner du bois, qu'il paye-
rait au besoin, pour se chauffer le jour et la nuit, car
l'hiver est proche et, même en Italie, son état de santé
l'obligeait à faire du feu été comme hiver. Puisque tout
ce qui pourrait le soulager lui est refusé, il demande
qu'on lui accorde au moins cet adoucissement à ses souf-
frances et qu'on lui permette également d'avoir auprès
de lui un compagnon, un prêtre, afin que, si la mort
venait le surprendre, il eût quelqu'un qui l'assistât à
ses derniers moments.
Si l'on ne veut pas rendre la liberté à ses compagnons,
dit Rienzo en terminant, qu'on leur donne au moins
des vêtements à ses frais, pour qu'ils ne meurent pas
de froid.
518 COLA W RIE3Z0.
L'hiver se passa sans qu'aucune décision fût prise;
Cola di Rienzo, voyant que les prélats allemands restaient
sourds à ses plaintes, s'avisa de réclamer l'intervention
du cardinal Guy de Boulogne, qu'il avait quelque peu
connu jadis, probablement à Avignon. Après lui avoir
exposé longuement ses malheurs, il lui affirmait que son
silence, lorsqu'on instruisait son procès, ne devait être
imputé qu'à un mal d'yeux. Son seul désir, puisqu'on
persistait à méconnaître la pureté de ses intentions, était
de s'enrôler parmi les défenseurs du saint sépulcre,
après avoir entendu, si on l'exigeait, prononcer sa con-
damnation définitive dans la cathédrale de Prague, et il
pressait le cardinal, au nom de leur ancienne amitié,
d'intercéder auprès de l'empereur et d'Arnest pour
qu'on lui accordât cette autorisation, promettant de ne
plus s'occuper des affaires de ce monde.
Cette lettre resta sans effet. Cependant une certaine
sympathie pour Rienzo commençait à se manifester en
Allemagne; ses diatribes contre le luxe et les vices des
prélats d'Avignon, ses idées sur une réforme du clergé,
qui n'avaient pas tardé sans doute à être connues,
malgré les efforts de ses geôliers, ne pouvaient manquer
d'être favorablement accueillies dans un pays que les
complaisances exagérées de Charles IV envers le pape
avaient vivement indisposé contre l'Église : on plaignait
en lui l'adversaire malheureux du Saint-Siège plus
qu'on ne blâmait l'ennemi de l'empereur. Clément VI
crut même utile, pour arrêter ce mouvement, de rappeler
aux évêques et aux archevêques de l'empire la procédure
suivie à l'égard de Rienzo, « que l'on dit, écrivait-il,
caché dans votre pays », ses attentats contre l'Église et
la condamnation définitive et sans appel qui l'avait
SUITE DE LA CAPTIVITÉ DE COLA DI RIENZO. 319'
frappé; il ordonnait de plus que chaque dimanche,
après le service divin, on recommandai publiquement
aux fidèles de se tenir en gardé contre ses ténébreuses
machinations et ses doctrines hérétiques. La façon dont
ces instructions avaient été suivies devait être consignée
dans un double procès-verbal, dont un exemplaire
serait conservé dans les archives des églises et l'autre
expédié à Avignon. Cette lettre porte la date du 24 fé-
vrier 1552; un mois après, le 24 mars, le pape délé-
guait auprès de l'empereur trois personnes : l'arche-
vêque de Spolète, Jean V; Raimond de Molendinuovo, .
ostiaire du pape, et Hugues de Carluccio, un de ses fami-
liers ; ils étaient chargés de se faire livrer le prisonnier
par Arncst, auquel Clément YI avait transmis ses
instructions. Charles .IV était requis en même temps de
donner son concours à l'archevêque, afin qu'il pût se
conformer sans délai aux ordres du pape.
Soit que Rienzo, à bout de forces, ait demandé lui-
même, ainsi qu'il l'a prétendu plus tard, à comparaître
devant le tribunal de Clément VI, soit que Charles IV
ait renoncé à se servir de lui, craignant d'affronter
plus longtemps la colère de son puissant protecteur,
Arnest n'hésita plus cette fois à livrer son prisonnier,
et Rienzo se mit en route pour Avignon dans les der-
niers jours du mois de juin 1552. Les divers actes
relatifs à son procès et à sa condamnation furent lus,
avant son départ, dans la cathédrale de Prague.
On a soutenu longtemps, malgré le témoignage de
Pétrarque 1 , que le tribun avait été transféré de Raud-
nitz à Avignon dans le courant de Tannée 1351. Les
1. Le 10 août 1552, le poète écrivait : venit ad curiam nuper Nicolaus
Laurenihu.
» CDU H UEO».
tiw lettres qui précèdent proarent surabondamment
leomtrairvV
Géavat II. i! es* irai. Eut ose erreur volontaire en
.lisant Jans ia première que Itienio passait pour itre
cacàr f» A .'^kjw. car i! savait fort bien, à ce moment,
qa* te tribua était le prisonnier de l'empereur ; mais
a ■."aurait p« pousser le mépris de la vérité jusqu'à
Shs^t? «Honorer sa retraite, s'il l'avait tenu alors
fhmi f Jaas les cachots de son palais. Tons les faits
sV-cwcdent an suqriits à prouier que le vojage de
Kieawent aeo.enefletvers le aùliea de l'année 1552.
|. I nliak m iir fH
CHAPITRE XXIV
LE TRIBUN DEVANT LE PAPE
Rienzo arriva à Avignon au commencement d'août 1 ;
la foule, curieuse de voir un homme qui avait rem-
pli le monde du bruit de sa renommée, s'était portée à .
sa rencontre ; il arriva entre deux soldats et suivi d'une
escorte; toutefois on ne lui avait pas mis de fers,
c'était une honte de moins pour ses geôliers. Sur
Tordre de Clément VI, il fut conduit dans un cachot
situé sous Tune des tours du palais des papes, et que
Ton montre encore aujourd'hui au visiteur crédule.
Enchaîné à la muraille, comme un malfaiteur dange-
reux, c'est à peine si on lui donna quelques vêtements
communs pour le garantir du froid. Pourtant ses livres
favoris : la Bible, Tite-Livc et quelques autres histo-
riens latins ne lui furent pas refusés ; il passait son temps
à lire et à travailler. Clément VI lui faisait porter par
charité des aliments. « Voilà où en est réduit, s'écrie Pé-
trarque, ce tribun terrible, qui a fait trembler le monde
!• Il est probable que le chemin suivi par le tribun fut celui que l'on
trouve indiqué, un peu plus tard, dans les itinéraires et qu'il passa suc-
cessivement par Ratisbonne, Pilsen, Neusladt, Àugsbourg, Constance, tra-
versa le nord de la Suisse, resté encore soumis aui empereurs et arriva
ainsi à Genève, d'où il gagna Lyon et la vallée du Rhône. Ce voyage dut
prendre phis d'un mois.
31
322 COLA DI RIENZO.
et qui inspirait tant de confiance aux faibles, et tant de
crainte aux grands. L'empereur en a fait présent au
pape ; je n'ose qualifier cet indigne commerce.
« Des prélats vont se réunir pour décider de quel sup-
plice est digne un homme qui a commis ce crime de
chercher à délivrer sa patrie! Il aurait pu succomber
glorieusement au Capitole; il a préféré subir la honte
d'être le prisonnier de l'empereur et du pape, et deve-
nir un objet de dérision pour le monde entier. On sait,
plus peut-être que je ne le souhaiterais, l'intérêt que je
lui portais. Je ne regrette pas absolument l'enthousiasme
que j'ai témoigné jadis à son endroit ; je n'ai point le
don de deviner l'avenir, et ses actes étaient alors dignes
de l'approbation et de l'admiration du genre humain.
Du resle il ne m'appartient pas de supprimer ce que
j'ai écrit.
« Maintenant le sort de ce tribun, de qui dépen-
dait le destin de tant de peuples, est entre les mains
d'autrui ; peut-être avant peu apprendrons-nous qu'on
Ta condamné à une prison perpétuelle ou à la mort;
mais la vertu ne craint ni la mort ni l'infamie, et son
supplice ne pourra déshonorer sa mémoire. On ne lui
fait pas un crime des actes que tous les honnêtes gens
ont blâmés : ses faveurs pour la populace, ses atteintes
à la liberté, sa fuite du Capitole; on lui reproche, au
contraire, ce qu'il a entrepris de plus glorieux : l'af-
franchissement de sa patrie, le rétablissement de l'em-
pire romain! Sa condamnation sera pour lui un titre
d'honneur aux yeux de la postérité. » (Lettre à François
di Nello, prieur de l'église des Saints-Apôtres, à Florence,
10 août 1552.)
Rienzo, qui connaissait les sentiments de Pétrarque,
LE TRIBUN DEVANT LE PAPE. 523
à son égard, avait demandé, dès son arrivée, s'il ne
pouvait le voir. Le poêle était alors à Yaucluse ; bien qu'il
soit revenu à Avignon dans le courant du mois d'août,
il n'alla point visiter dans sa prison son ancien ami;
cette conduite pourrait sembler bizarre, si Ton oubliait
que, malgré ses déclamations contre la papauté, Pétrar-
que était fort bien en cour et profitait souvent des
faveurs de Clément VI. Néanmoins nous verrons tout
à l'heure qu'il chercha, sans se compromettre toutefois,
à sauver la tête de Rienzo.
Cependant le pape avait chargé trois des plus hauts
dignitaires de l'Église, les cardinaux Guy de Boulogne,
Élie de Talleyrand et Bertrand de Deaulx, d'examiner
à nouveau la conduite du tribun, ainsi que les accu-
sations et les condamnations dont il avait été l'objet,
et de décider en dernier ressort s'il était coupable et
quel serait son châtiment.
De ces trois juges, deux étaient assurément hostiles
à Rienzo : le cardinal de Talleyrand, chef du parti fran-
çais, et Bertrand, qui l'avait fait condamner naguère ;
quant à Guy de Boulogne, nous avons vu que Rienzo
s'était adressé à lui comme à un ami, et que celui-ci
était resté sourd à sa prière. Rienzo avait-il tort de le
croire bien disposé à son égard? C'est ce qu'il est im-
possible de dire. Au reste, le cardinal Guy ne dut pas
prendre une part bien active au procès, car, dès le mois
de septembre, il quittait Avignon pour se rendre à Paris
dans le but de réconcilier les rois de France et d'An-
gleterre.
On n'accorda même pas de défenseur à Rienzo, à quoi
bon? Son sort n'était-il pas décidé par avance? Excepté
Pétrarque, il ne comptait guère à Avignon que des en-
526 COLA Dl R1ENZO.
changé d'avis : il prie l'archevêque de rendre public,
avec l'assentiment de l'empereur, tout ce qu'il lui avait
confié sous le sceau du secret, espérant, dit-il, que
la vierge Marie triompherait de ses ennemis comme
jadis Esther. Cette étrange demande est accompagnée
de nouvelles protestations d'obéissance et de dévoue-
ment à l'empereur. Heureusement pour lui, Charles IV
et Àrnest se gardèrent bien de divulguer les lettres de
Rienzo, qui l'eussent perdu sans retour.
Ce fut donc sur les actes de son tribunat seulement
que porta l'accusation ; le procès aboutit, comme tout
le faisait prévoir, à une condamnation capitale. Pour
des raisons qui nous sont inconnues, on relarda quel-
que temps l'exécution du tribun.
Néanmoins, tout le monde à Avignon croyait sa mort
inévitable et prochaine ; Pétrarque était retourné à Vau-
cluse, dans les premiers jours de novembre, sans avoir
rien pu obtenir pour son ancien ami.
Alors une rumeur étrange se répandit dans la ville,
sans que l'on pût savoir ce qui l'avait fait naître : on
répétait tout bas que le tribun des Romains était un
poète, un grand poète, et que ce serait un crime odieux
de porter la main sur lui. Or, la poésie était, grâce à
Pétrarque, fort en honneur à Avignon, trop en honneur
à son gré: « Les rives du Rhône voient surgir, disait-il,
plus de versificateurs que n'en a suscité jadis l'exemple
d'Homère et de Virgile; les médecins, les avocats, saisis
de la passion de rimer, oublient Justinien et Esculape;
les laboureurs, les charpentiers, les maçons laissent là
leurs outils pour ne s'occuper que d'Apollon et des
Muses; comme dit Horace: ce Ignorants ou savants, nous
« faisons tous de la poésie ». Chaque jour, des vers, des
LE TIUW'N DEVANT LE PAPE. 327
é pitres pieu vent sur moi de tous les coins de l'Italie; il
m'en vient de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de
Grèce. » Tout le monde voulait avoir son avis et, plus
d'une fois, il se vit injurier dans la rue par un père dont
le fils avait abandonné sa carrière pour faire des vers.
On conçoit combien les poétiques habitants d'Avignon
s'intéressèrent à Rienzo lorsqu'ils crurent avoir décou-
vert en lui un poète ignoré.
A la vérité, le tribun n'avait jamais cultivé la poésie.
Pétrarque avoue lui-même qu'il eût été fort empêché de
montrer le moindre vers écrit de sa main : « 11 a lu tous
les poètes, écrivait-il, mais il n'est pas plus poète pour
cela, qu'on n'est tisserand parce qu'on porte un vête-
ment tissé. »
Pourtant, ce fut à cette croyance que Rienzo dut
la vie ; le pape, qui avait différé son supplice en attendant
que l'engouement des Avignonnais se fût dissipé, mourut
subitement le 6 décembre 1552, faute de soins, dirent
les uns; pour s'être fait trop soigner, .affirmèrent les
autres, parmi lesquels était Pétrarque 1 .
Les cardinaux s'assemblèrent en toute hâte, car le
roi de France s'avançait sur Avignon et prétendait im-
poser au conclave un pape à sa dévotion; le 18 décembre,
ils décernèrent la tiare à Etienne Aubert, qui fut cou-
ronné le 30 du même mois et prit le nom d'Inno-
cent VI.
Le nouveau pape était natif de Monts, dans le diocèse
de Limoges ; chargé d'abord d'enseigner le droit à Tou-
louse, puis juge mage * dans cette ville, évêque de Noyon
1. Clément VI était déjà gravement malade depuis un an environ.
2. Mage, pour major.
orÈBoi èemx a» pbs tord par Clément VI, en même
mp ç*e Guy de Boaftogae, et «émût de recevoir des
■ùe <àa fope le titre de *rand pénitencier et l'évêché
fûaie et 4e Velleiri 1 155?).
£ lasaùi pour avoir des ann rigides et on grand %aé-
pes paur le taxe: MaUeo Yillani dit de lui : « C'était un
ede bonne vite! de petite science », et Pétrarque
prétend qu'on lai avait persuadé sans trop de peine que
Tîrple était un sorcier.
Comme tous les antres cardinaux, il avait juré, avant
l'élection, de ne pas modifier, s'il était nommé, les tradi-
tion* es honneur à la cour de Clément VI ; maïs, aus-
sitôt qu'il fut moulé sur le trône pontifical, il se déga-
nta de son serment, grâce à son pouvoir souverain, et
s'occupa avec activité, souvent même avec habileté, d'in-
troduire dans l'Église les reformes que rendaient néces-
saires les abus de toute sorte auxquels se livrait le haut
clergé, surtout à Avignon ; il révoqua la plupart des
bénéfices accordés par son prédécesseur, suspendit un
grand nombre de réserves et de commendes, restreignit
la pluralité des bénéfices, et obligea les titulaires à la
résidence, ce qui purgea la ville d'Avignon d'une foule
de courtisans oisifs. Ménager du bien de l'Eglise, son
LE TRIBUN DEVANT LE PAPE. 320
premier soin fut de diminuer les dépenses de la cour,
à laquelle il rendit l'aspect qu'elle avait du temps de
Benoit XII, d'austère mémoire. Les cardinaux débau-
chés, dont Clément VI avait eu la faiblesse de tolérer
la licence, trouvèrent en lui un maître rigoureux; et
tous les prélats, quel que fût leur rang, durent déployer
désormais moins de faste.
Ces réformes étaient précisément celles qu'avait récla*
mées Rienzo avec tant d'énergie et si peu de succès, et
c'est principalement pour avoir osé élever la voix contre
les abus que voulait supprimer Innocent VI, que le tri-
bun était menacé de perdre la vie. Le pape ne l'ignorait
pas ; sur bien des points il partageait les idées du tribun ;
n'ayant point eu, en outre, à combattre personnellement
contre lui, il ne conservait pas, comme Clément VI,
le souvenir aigri de la lutte; peut-être espérait-il
aussi dès lors se servir un jour, au profit de l'Église,
de la popularité de Rienzo. Il ordonna de surseoir
à l'exécution du condamné, et, après avoir examiné
attentivement les accusations portées contre lui, déclara
qu'il n'avait rien dit ni rien fait de contraire à la reli-
gion, qu'il était un bon et Gdèle chrétien, et qu'il y
avait lieu, par conséquent, de révoquer toutes les senten-
ces dont il avait été frappé. Rienzo fut donc absous et
mis en liberté ; momentanément, le pape le retint à
Avignon.
CHAPITRE XXV
AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITE PAPALE A ROME
ET EN ITALIE
Durant tout ce temps, la situation de Rome n'avait
fait qu'empirer. Stefanello Colonna et le chevalier
RainaMo Orsino, nommés sénateurs pour six mois le
15 septembre 1550, étaient sortis de charge au mois
de juin suivant ; Giordano Orsino del Monte et Pietro
Sciarra Colonna, fils de Poncello, leur succédèrent. Ils
ne surent ou ne voulurent pas faire respecter leur au-
torité; les barons opprimèrent plus violemment que
jamais le peuple ; les brigands infestèrent de nouveau
les chemins, « les étrangers, les pèlerins , dit Matteo
Yillani, étaient comme des brebis parmi les loups»; la
misère devint extrême. Au commencement de no-
vembre, il y eut une émeute; Giordano, attaqué dans.
son palais, renonça volontairement à sa charge ; Stefano
dut en faire autant et la ville tomba dans l'anarchie la
plus complète.
Poncto Perotto, successeur de Raimond à Orvieto
y 15 18-156:2) et vicaire du pape à Rome, craignant
sans doute qu'à la faveur de ces troubles un émule de
Riento ne s'emparât du pouvoir, fit occuper le Gapitole
par ses soldats et déclara qu'il ne le quitterait que
AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PAPALE A ROME. 334
lorsque le pape aurait désigné de nouveaux sénateurs.
Mais Jacobo Savello l'en chassa sans peine; le parti des
Colonna triomphait avec lui et Stefanello s'étant emparé
de la tour des Conti, les Orsini se crurent menacés et
prirent les armes; le peuple se divisa entre les deux
fajnilles rivales et le sang coula dans plus d'une ren-
contre. Le pape se vit forcé, pour ne pas voir son autorité
mise en échec, d'annuler le bref par lequel il avait
nommé sénateurs Bertoldo Orsino ef Pietro di Agabito
Colonna (2 novembre), prétextant que des avis posté-
rieurs à leur nomination les lui représentaient comme
peu capables d'occuper cette haute magistrature. Il dé-
légua l'autorité sénatoriale aux treize buonuomini
(25 novembre), en les priant de lui faire connaître,
après s'être consultés avec les principaux citoyens, leur
sentiment sur la question de savoir s'il valait mieux
que les sénateurs fussent dorénavant des étrangers ou
des Romains ; il leur demanda même de lui désigner
les personnages qui semblaient, à leurs yeux, les plus
dignes de son choix, qu'ils fissent partie de la noblesse,
de la gentilezza ou même du peuple.
Le conseil des buonuomini ne sut malheureusement
pas profiter de l'occasion qui lui était ainsi offerte de
saisir le pouvoir, et le désordre arriva à son comble.
Enfin, pendant la nuit qui suivit la Noël (1351), la
confrérie de Sainte-Marie était assemblée, suivant la
coutume, dans la basilique de Sainte-Marie Majeure,
quand subitement quelques citoyens s'écrient qu'il faut
confier l'autorité suprême à Jacobo, de la famille des
Cerroni, que son grand âge et son esprit de droiture
faisaient respecter de tous ses concitoyens. Cette pro-
position est acceptée avec enthousiasme et la foule se
sa couMRiEao.
dirige fers sa demeure 1 ; on l'entoure, on l'entraîne
au Capitule. Luca Savello, qui l'occupait, se retire, in-
timidé par l'altitude du peuple; on fait sonner les
cloches et les Romains accourent de toutes parts sans
armes. Les barons, de leur côte, arrivent prêts au com-
bat; le sang Ta couler, lorsque tout à coup les nobles,
cédant à l'entraînement général, acclament, eux aussi,
Cerroni. Avant la moitié dn jour, la révolution était un
(ait accompli ; pour cette fois, les Romains avaient bien
employé leur temps.
Avant d'accepter définitivement le pouvoir, Cerroni
demanda au vicaire du pape d'approuver son élection,
et celui-ci, bien qu'il n'en eût pas explicitement le
droit, accéda à cette prière; par contre, Cerroni s'en-
gagea a gouverner la ville selon les désirs de Clé-
ment VI. Au surplus, le peuple, respectueux des droits
de l'Église, avait élu son nouveau chef provisoirement,
a ce qu'il semble, et pour six mois seulement, s'en
remettant au pape du soin de fixer la durée définitive
de ses fonctions. Clément VI hésita longtemps avant de
reconnaître le nouvel état de choses; enfin il annonça
a Cerroni, le 22 mai 1552, qu'il consentait à ratifier
tous les actes accomplis par lui avant qu'il eût été lé-
galement investi du pouvoir par le Saint-Siège. Peu de
temps auparavant le pape avait prolongé son mandat
d'abord jusqu'à la Noël prochaine, puis jusqu'à la Noël
de l'année suivante. Renonçant momentanément aux
prérogatives que les Romains lui avaient accordées, il
concéda le droit aux buonuomini, assistés du vicaire,
i. La famille Cerroni possédait une tour et une habitation du côté de
l'église S. Prassede.
AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PAPALE A ROME. 333
de procéder à la nomination d'un nouveau sénateur,
dans le cas où Cerroni viendrait à mourir pendant sa
charge (17 mai). Villani rapporte que le pape, voulant
donner aux Romains une autre preuve de son bon vou-
loir, leur envoya la somme de quatorze mille florins
pour subvenir à leurs dépenses.
Animé d'un désir sincère, comme on le voit, de satis-
faire aux vœux des citoyens romains, Clément YI avait
chargé, vers la fin de Tannée précédente, quatre cardi-
naux de délibérer sur un plan de réformes destinées à
assurer aux représentants du peuple une part plus effec-
tive dans l'administration de la ville. Ces cardinaux
étaient : Bertrand de Deaulx, Guy de Boulogne, Guil-
laume Corti, qui avaient, à différentes époques, rem-
pli les fonctions de légats du Saint-Siège à Rome ou en
Italie, et Niccolô Capoccio, parent sans doute de ce
Paolo Capoccio que les Romains envoyèrent à Avi-
gnon en 1549 comme ambassadeur ; il prétendait des-
cendre de l'illustre famille des Cornélius.
Les délégués du pape se mirent à l'œuvre, et Pé-
trarque, consulté par l'un d'eux, lui écrivit en réponse
une lettre dans laquelle il suppliait les cardinaux
d'accorder à sa patrie adoptive toutes les libertés com-
patibles avec l'autorité du Souverain Pontife. « Dans le
fond, de quoi s'agit-il? dit le poète; c'est une vieille
querelle qui se renouvelle. Une noblesse lâche, pré-
somptueuse et méprisable veut abuser de l'état d'un
peuple infortuné; elle prétend attacher les Romains à
son char, comme s'ils étaient des Cimbres ou des Car-
thaginois. Si Dieu a voulu que tout concourût à faire de
Rome une cité puissante, c'est parce qu'il l'avait des-
tinée sans doute à être la capitale de l'empire et la
COU M UEŒO.
■♦•K
mLiiw f o it dm Bonde chrétien, non la proie de quelques
urans qui ne sont pas même Romains. Et cependant
ceCe cité, qui faisait h loi à tontes les nations, est
maintenant ruinée, déchirée, non plus par ses propres
ea£mts» mais par des étrangers. On ose douter si ce
peuple, qui a défendu le Ca pi tôle du fer des Gaulois, qui
a va tant it rois traînés en triomphe, doit être admis
à gouverner la chose publique conjointement avec des
intrus, qui n'ont d'autre droit que la force ! Telle est la
qui occupe quatre colonnes de l'Église! Où en
s arrivés, grands dieux! Pour moi, je n'hé-
site pas à le dire : le sénat romain ne doit être composé
qœ A* citoyens romains. Je n'ignore pas les vains pré-
textes d*.*nt les étrangers colorent leur usurpation. Ils
<ont les plus puissants, disent-ils, et les plus riches ;
mai> ils oublient qu'ils ont acquis leur puissance et
leurs richesses aux dépens de Rome. Et d'ailleurs, si la
noblesse et la Tertu ne comptaient plus pour rien, à
combien d'étrangers ne serait-il pas permis d'aspirer
à U souveraineté de Rome et de l'Italie! Prétendent-ils
è<:re des Romains* eux qui dédaignent le beau nom
de eitojen romain, et exigent qu'on les appelle sei-
gneurs et princes?
v< ^Kf il> soient citoyens de Rome, et qu'à ce titre ils
occupent certaines charges, j'y consens; mais pourquoi
veulent-ils jouir seuls de tous les honneurs? On ne peut
douter que cette cité ne renferme un grand nombre
domines supérieurs, par la naissance et le mérite, à
ces étrangers. Que demande après tout ce peuple? De
notre pas traité, dans sa propre patrie, comme un
exilé et comme un proscrit, et d'avoir sa part au gou-
vernement de la ville. De même que les patriciens firent
AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PAPALE A ROME. 355
droit jadis aux justes revendications des plébéiens, les
barons» qui sont bien moins nobles d'origine, doivent
être contraints maintenant à abandonner au peuple
une partie des fonctions publiques.
« Telle est la prière que tous adresse par ma bouche
Rome elle-même, courbée sous le poids de ses maux. »
(19 novembre 1351.)
Cette lettre fut suivie d'une autre, conçue dans le
même esprit et datée du 24 novembre. On a vu que le
pape s'était conformé, dans une certaine mesure, aux
vœux de Pétrarque; mais les événements qui survin-
rent firent abandonner cet essai d'organisation poli-
tique, qui ne devait être repris que douze ans plus tard.
Gerroni ne put jouir longtemps en paix du pouvoir
que le peuple lui avait confié; les barons avaient repris
bien vite courage et ne lui laissaient ni trêve, ni repos;
le redoutable Giovanni di Vieo poussait ses incursions
jusqu'aux portes de Rome; il s'empara de plusieurs
villes situées sur le territoire romain et appartenant
par suite à l'Église. En conséquence, messire Niccolô
délie Serre, capitaine du Patrimoine, et Giordano Orsino,
chef des milices urbaines, décidèrent de réunir leurs
efforts contre l'ennemi commun; ils obtinrent, grâce à
l'intervention du pape, que la cité de Florence leur
fournît quelques auxiliaires. Vers le mois de juillet
1352, ils se mirent en marche, à la tête de douze mille
fantassins environ et douze cents cavaliers. Les envi-
rons de Viterbe furent dévastés; mais Niccolô délie
Serre étant mort des suites d'une chute de cheval
presque au début de la campagne, Giordano ne parvint
pas à se faire obéir des troupes alliées et les opéra-
tions durent être suspendues.
» COLA WRIEBO.
Cerroni subit le contre-coup de cet échec ; le peuple
s'était promptement désafleetionnédelui, il n'avait pas
b fermeté nécessaire pour Caire respecter son autorité,
son crédit diminuait chaque jour, à ce point que le
pape ont utile d'envoyer à Rome un certain Giovanni
di Montepesnlano, pour s'informer de l'état de la ville
et voir s'il n'y avait pas lieu de nommer un nouveau
; Luca Savello le brava plusieurs fois publi-
Enfin v lassé d'un pouvoir si précaire, Cerroni
résolut* vers le mois de septembre, de se démettre de
sa charge; il assembla les citoyens romains et leur com-
muniqua son dessein ; ceux-ci ne parvinrent pas à s'en-
tendre sur le choix de son successeur, on faillit même
en venir aux mains. Rainaldo Orsino voulut profiter de
b confusion qui régnait dans la ville pour s'emparer
du pouvoir; il réussit un moment à chasser Luca
Savello et ses partisans; mais, vaincu à son tour,
il dut s'enfuir du Capitole. 11 continua néanmoins la
lutte et* durant quelques jours, le sang coula de tous
cotes. En vain Cerroni chereha-t-il à s'interposer entre
les combattants; les Romains ne voulaient plus entendre
ses conseils. Convaincu de son impuissance, sur le
point de tomber entre les mains de ses adversaires, il
quitta Rome et se retira dans les Apennins où il acheta
un château fort, que la médisance l'accusa d'avoir payé
avec les deniers du Saint-Siège et les revenus de la ville 1 .
Bertoldo Orsino et Stefano Colonna montèrent alors au
Capitole et prirent le titre de c< délégués du peuple
romain pour gouverner la ville ». (10 octobre 1352.)
I, n «•■porta, prétend YiUani, six mille florins; pourtant, d'après le te-
màjpag* £ft la plupart des historiens, la probité de Cerroni ne saurait
*r*
AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PAPALE A ROME. 337
Les Romains acceptèrent le fait accompli, mais non pas
le vicaire du pape, qui lança Fana thème contre les
usurpateurs. Clément YI les excommunia à son tour
et se disposait à mettre tout en œuvre pour les chasser
du Capitole lorsqu'il mourut (6 décembre 1352). Inno-
cent VI renouvela les sentences portées contre eux.
Comme leurs prédécesseurs, Stefano et Bertoldo
abusèrent de leur autorité; ils vendirent, dit-on, à
quelques trafiquants, le droit d'exporter des denrées;
de grandes quantités de blé furent vendues au dehors
et la famine, qui sévissait déjà cruellement à Rome,
devint terrible. Le 15 février 1353, jour de marché, les
Romains s'aperçurent qu'il ne restait plus assez de blé
pour les nourrir et que, même à prix d'or, on ne pou-
vait s'en procurer.
Ils tournèrent leur fureur contre leurs chefs et pous-
sant le cri : « Popblo! popolo! » se dirigèrent vers le
Capitole. Stefano Colonna, plus jeune que son collègue,
s'enfuit, sous un déguisement, par une fenêtre de der-
rière; Bertoldo voulut résister et fit sortir ses gardes;
accueillis par une grêle de pierres, ils furent forcés de
battre en retraite ; alors, pensant que sa vue imposerait
le respect aux mutins, le sénateur parut sur le seuil du
palais, revêtu de son armure, les éperons d'or aux
pieds, et s'avança vers la foule; mais les Romains se
jetèrent sur lui et le massacrèrent sans pitié. Satisfaits
d'avoir assouvi leur colère par ce meurtre, ils supportè-
rent dès lors sans murmurer toutes les privations.
Quelque surprenant que cela paraisse, ce fut encore
aux familles rivales des Colonna et des Orsini que le
pouvoir fut confié ; le 12 mars, nous voyons Giovanni
Orsino et Pictro Sciarra Colonna agir en qualité de
22
338 COU DI RIENZO.
sénateurs. Occupés uniquement à soutenir leurs amis
et à nuire à leurs adversaires, ils laissèrent la plus
grande anarchie régner dans la ville. Les Romains son-
gèrent même un instant, tant était grand leur découra-
gement, à se livrer à leur pire ennemi, à Giovanni ai
Vico; mais Innocent VI, justement alarmé d'un pareil
dessein, s'y opposa avec énergie et le fit échouer.
Tout l'été se passa de la sorte; on se battit presque
sans interruption dans les rues et aux alentours de
Rome; le peuple était forcé de prendre parti pour les
Colonna ou pour les Orsini, afin de n'être pas maltraité
en même temps par les deux factions; chaque maison
était transformée en forteresse. Enfin les Romains se
soulevèrent de nouveau; le 14 septembre, jour de
l'Exaltation de la Croix, ils envahirent le Ca pi tôle, en
chassèrent les sénateurs et, déployant les étendards de
la Vierge, du peuple et des treize quartiers, se rendirent
à l'habitation d'un bourgeois appelé Francesco, et sur-
nommé l'esclave des Baroncelli \ scribe du sénat ; Fran-
cesco était doué d'une volonté énergique et d'un esprit
éclairé; il n'avait pas, sans doute, les conceptions
hardies et l'éloquence fascinatrice de Cola di Rienzo,
qu'il se proposait visiblement pour modèle, mais il pos-
sédait quelques-unes de ses qualités et le peuple l'ai-
mait, en souvenir de son tribun absent. Ainsi que l'in-
dique son surnom, il devait être un serviteur ou un
familier de la puissante famille des Baroncelli et non un
de ses membres, comme certains auteurs l'ont pensé*.
1 . L'un des ambassadeurs de Rienzo auprès de la république de Flo-
rence. Voir page 110.
2. En effet, Villani et quelques autres écrivains disent que sa naissance
était des plus humbles.
AFFAIBLISSEJIEHT DE L'AUTORITÉ PAPALE A ROME. 538
Francesco prit le titre de second tribun et consul
illustre du peuple romain ; il s'occupa de rélablir l'ordre
el la sécurité et de faire cesser les querelles particu-
lières, veilla à ce que les juges rendissent des sentences
équitables, modifia certains impôts, que le peuple sup-
portait mal, et créa des camerlingues, qui furent spé-
cialement chargés de surveiller
la rentrée et la répartition des
taxes. Une amnistie générale fut
décrétée pour tous les condamnés
politiques.
Francesco voulait associer le
peuple au gouvernement de la
ville; il pria, à cet effet, la répu-
blique de Florence de lui envoyer
un jurisconsulte, qui l'aidât de
ses conseils (7 octobre 1355), Nuit
jours après, I'ietro Rainerio était
chargé d'aller à Florence pour
hâter la réponse qu'il sollicitait.
Les Florentins, qui avaient ac- ihwnedM.
cueilli avec joie la nouvelle de la
révolution accomplie à Rome, cl qui félicitèrent même
officiellement Francesco (12 octobre), s'empressèrent de
déférer à son désir et chargèrent Bencivcnno Toiïno
de se rendre auprès du tribun. Sur ses conseils, Fran-
cesco créa une assemblée élue par le peuple au scrutin
secret; il se proposait de prendre, tous les deux mois,
parmi les membres de celte assemblée, huit conseillers
avec lesquels il aurait partagé l'exercice el la responsa-
bilité du pouvoir.
La légende s'est emparée du règne, pourtant si court,
540 COLA DI RIENZO.
du second tribun : il méditait depuis longtemps déjà,
dit une chronique peu digne de foi, de se rendre maître
de Rome et, s'éfant lié avec un certain Niccolo Calvio,
citoyen influent et ennemi mortel du capitaine chargé
de la garde du Capitale, il le décida sans peine à s'unir
à lui pour déjouer la vigilance de ce dernier. Une fois
dans le Capitale, ils sonnèrent la cloche d'alarme et ce
fut au milieu du désordre qui s'ensuivit que les amis
de Francesco le firent acclamer par les Romains gou-
verneur de la ville.
On a également attribué à Francesco certaines lois
qui ont tellement d'analogie, pour la plupart, avec celles
que porta Rienzo, lors de son avènement, qu'il est dif-
ficile de ne pas croire à une confusion. Ainsi, il aurait
décidé que la peine du talion serait appliquée aux meur-
triers; que les barons devraient veillera la sécurité des
routes, fournir des vivres, se présenter à tout appel du
tribun; que les fauteurs de troubles seraient déclarés
ennemis de la République; que leurs biens seraient
vendus et leurs maisons rasées; que les contumaces
seraient peints sur les murs du Capitale, la tête en bas.
Enfin, pendant longtemps, le récit de sa vie fut calqué
sur celle de Rienzo.
Malheureusement pour Rome, le gouvernement de
Francesco ne répondit pas aux espérances que son début
avait fait naître. Sans trop ajouter foi aux récits qui
nous représentent le tribun se livrant avec ses fils à
toutes sortes d'orgies, se faisant donner un sceptre,
comme Rienzo, et un manteau royal lout brodé d'or, se
montrant implacable envers ses ennemis, orgueil-
.eux et cruel envers le peuple, et prenant pour maxime
de gouvernement : oderint, dum metuant; il faut
AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PAPALE EN ITALIE. 341
admettre que Francesco dei Baroncelli usa mal du pou-
voir qui lui était confié, car les Romains se détachèrent
promptement de lui. Pour soutenir son autorité chan-
celante, il fut forcé de rechercher l'appui de Giovanni
di Vico, cet ennemi acharné du peuple romain et du
Saint-Siège. Le pape, auquel il avait négligé de deman-
der la ratification de son élection et qui le considérait
comme un ennemi de l'Église, protesta contre cette
alliance cl, sur les conseils du nonce, Hugues Arpa-
jon, le déclara usurpateur. Francesco n'en resta pas
moins maître de la ville, malgré le pape et malgré le
peuple.
Au reste, ce n'était pas seulement à Rome que l'auto-
rité du Souverain Pontife était méprisée : la politique
incertaine et parcimonieuse de Clément VI avait détaché
du Saint-Siège la plupart des cités qui reconnaissaient
autrefois sa suzeraineté : dans les unes, des familles
puissantes, s'appuyant soit sur d'anciens privilèges
accordés par les papes eux-mêmes, soit sur la faveur
populaire, avaient accaparé le gouvernement ; dans d'au-
tres, les citoyens s'étaient emparés du pouvoir; enfin
tout le territoire de l'Église était envahi par une multi-
tude de tyrans, dont quelques-uns fort puissants, qui,
en dépit des efforts du Souverain Pontife, jouissaient
d'une indépendance presque complète. Manfredi, Mala-
testa di Rimini, les Ordelaffi, seigneurs de Forli, dans
l'Emilie; Galeotlo di Armino, Alozzo di Fabriano, dans
les Marches ; Niccolô di Boscareta, Sinibaldo, dans la
Romandiole; et bien d'autres encore occupaient la
plupart des places fortes et des passages, et pillaient
sans merci tout le pays environnant.
Les derniers efforts de Clément VI pour rendre son
34* COLA DI RIENZO.
prestige au Saint-Siège avaient été particulièrement
malheureux.
En 1350, il avait chargé son neveu Hector Dura-
fort, capitaine du Patrimoine de Saint-Pierre, de re-
prendre la petite place de Faenza, dont Giovanni
Manfredi venait de s'emparer; malgré l'appui des Pc-
poli, Dura fort échoua et fut même obligé de rentrer
précipitamment à Imola. tes Pepoli, que le pape avait
trahis*, après leur avoir fourni de l'argent pour lutter
contre l'archevêque de Milan, Giovanni Visconti*, pro-
filèrent de cet échec pour vendre Bologne à leur ennemi,
moyennant deux cent mille florins (1 er août 1550) et
Clément VI, qui considérait celte ville comme faisant
partie du domaine de l'Église, ne put s'opposer à cet
odieux marché.
Giovanni Visconti, devant cette nouvelle preuve de
l'impuissance du pape, devint plus arrogant et plus
entreprenant que jamais; on connaît son àltière ré-
ponse à l'envoyé du pape, qui le sommait de choisir
entre sa dignité d'archevêque et son titre de prince :
« Voici, dit-il, en prenant d'une main un crucifix et de
l'autre une épée,voici mes armes spirituelles et voici
mes armes temporelles, je défendrai les unes avec les
autres. » Les républiques toscanes, menacées dans
leur indépendance, s'adressèrent vainement à la cour
d'Avignon; après de longues négociations, où l'or,
1. Il fit jeler en prison son allié Giovanni Pepoli, qui était Tenu rejoin-
dra Durafort avec des troupes. Cette trahison tourna contre lui, car les
soldats de Durafort, qui ne recevaient plus de solde, obligèrent leur gê-
nerai à remettre Giovanni en liberté, afin de pouvoir se partager sa
rançon, puis ils se débandèrent.
2. Giovanni, archevêque de Milan, succéda à son frère Luchîno, mort
le 33 janvier J349.
AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PAPALE EN ITALIE. 543
dit -on, joua plus de rôle que les arguments, Clément VI,
influencé par le roi de France, par ses courtisans et
surtout par la vicomtesse de Turenne, pardonna au
belliqueux archevêque, lui abandonna la possession de
Bologne et le laissa libre d'agir à sa guise (8 mai 1352).
Aux portes mêmes de Rome, le préfet, malgré tous
les efforts des représentants du pape, continuait le cours
de ses exploits; il s'était emparé d'Orvieto (19 aoûtl552)
et un coup de main hardi le rendit maître de Corneto
l'année suivante; beaucoup d'autres villes, de moindre
importance, furent également forcées de le reconnaître
pour seigneur : il possédait, outre les cités dont nous
avons déjà parlé, Tarni, Narni, Àmelia, Marta, Canino,
Toscanella, et tout le pays de Nera, situé au nord du
lac Bolsena.
A la mort de Clément VI, il ne restait plus guère,
dans tout le domaine du Saint-Siège, que deux cités où
l'autorité du Souverain Pontife fût respectée : Monte-
fiascone, dans le Patrimoine, et Montefalco, dans le
duché de Spolète. Il était grand temps qu'un pape éner-
gique et habile prît en main les intérêts de l'Église.
CHAPITRE XXVI
ALBORNOZ — COLA Dl RIENZO EN ITALIE
À peine monte sur le trône pontifical. Innocent VI se
préoccupa de rétablir en Italie le prestige du Saint-
Siège. Four accomplir cette œuvre difficile, il jeta les
jeui sur on des plus illustres serviteurs de la papauté
en ce siècle et peut-être dans tout le moyen âge : Gil
Alvarez Cari Ho Albornoz.
Àlbornoz était né à Cuenza 1 , vers 1300, d'une famille
qui se vantait de compter parmi ses ancêtres des rois
d'Aragon et de Léon*; il étudia à Toulouse et montra
de bonne heure une grande aptitude pour la théologie
et pour la jurisprudence. Son intelligence précoce attira
sur lui 1 attention du pape, qui, dès lors, ne lui
ménagea pas ses faveurs : nommé d'abord aumônier de
la cour d'Espagne, puis archidiacre à Cala Ira va, il fut
promu, en 1559, archevêque de Tolède, siège primalial
d'Espagne. Le roi d'Aragon, Alphonse XI, qui le tenait
en très haute estime, en fit un de ses conseillers. Lors-
que les Maures vinrent d'Afrique attaquer l'Espagne,
1. Cnenn, dans h Nouvelle Caslille.
î. Son père, don Garcia, descendait d'Alphonse V, roi de Léon ; sa mère,
Thérèse de Luna, des rois d'Aragon. L'antipape Benoit XIII (Pierre de
Luna) était de cette famille.
ALBORNOZ. — COLA DI RIENZO EN ITALIE. 345
Àlbornoz quitta la crosse pour l'épée et combattit vail-
lamment durant toule la campagne; il prit une part
glorieuse à la bataille de Tarifa; Alphonse XI, que
l'archevêque avait empêché de se faire tuer à un
moment où la victoire semblait pencher du côté des
Sarrasins, voulut être sacré chevalier par lui, sur le
champ de bataille, et le nomma son porte-étendard
(30 octobre 1340). Trois ans après, le roi le chargea de
diriger le siège d'Algésiras et Albornoz s'acquitta de
cette mission en général consommé.
Cependant, malgré sa grande renommée, il se vit
obligé de fuir l'Espagne sous le règne du successeur
d'Alphonse XI, Pierre le Cruel, dont il avait censuré les
débordements avec trop de liberté. Clément VI le reçut
avec joie à Avignon, où il s'était réfugié, et le créa car-
dinal du titre de Saint-Clément (17 décembre 1350).
Sa prudence et son habileté égalaient son courage; aussi
ne tarda-t-il pas à acquérir une grande influence dans
le consistoire. Nul ne connaissait mieux que lui l'art de
manier les hommes; les ordonnances rendues par lui
durant sa légation en Italie sont l'ouvrage autant d'un
jurisconsulte éminent, que d'un profond politique 1 .
Innocent VI, en chargeant le cardinal du soin de
ramener les Italiens, soit par la force, soit par la per-
suasion, au respect des droits de l'Eglise, fit acte de
sagesse, car il était peut-être le seul homme capable
de mener à bien cette difficile entreprise. 11 le nomma
légat a latere, le 30 juin 1353. « Le cardinal devra,
1. Elles formèrent un code qui resta longtemps en vigueur, sous le
nom de constitutions aegidiennes; Albornoz semble par moments s'y être
inspiré des idées de Rienzo; en 1538, Paul III ordonnait encore aux évo-
ques de faire respecter ces constitutions.
54* COLA Dl RIENZO.
est-il dit dans le bref où ses pouvoirs sont définis,
faire cesser les troubles et les guerres, châtier les fau-
teurs de discordes, extirper les hérésies, réprimer la
licence, relever ia majesté du culte divin, en un mot,
rendre aux pays, directement ou indirectement soumis
à l'Église, la tranquillité dont ils ont été si longtemps
privés. » Afin qu'Albornoz pût remplir plus efficacement
sa mission, le pape lui accordait les pouvoirs les plus
étendus, au spirituel comme au temporel, « sur les
villes, les châteaux, les pays, ainsi que sur les comtes,
les barons, les magistrats de tout ordre, dans toute
l'étendue de l'Italie, à l'exception seulement de la Sicile,
de la Sardaigne et de la Corse », s'engageant, par
avance, à ratifier et à confirmer ses décisions.
Dans un autre bref en date du même jour, le légal
est plus spécialement chargé de rétablir la paix dans le
territoire du Saint-Siège. Le pape lui conféra, dans ce
but, le pouvoir de nommer et de. destituer tous les
podestats, juges, capitaines, qui relevaient du Saint-
Siège ; de créer de nouvelles fonctions ou d'en supprimer
à son gré ; de connaître de tous les procès et de les
juger sans appel; de châtier les coupables; de provo-
quer ou d'imposer des trêves entre les barons, les
bourgeois, les cités; de conclure enfin des ligues, des
traités, des accommodements.
La nouvelle du prochain départ d'Àlbornoz s'étant
répandue, quelques-uns de ses parents voulurent faire
l'expédition avec lui, entre autres, son neveu Gomez 1 ;
Fernando Fosco et Garcia Àlbornoz, qui avaient com-
battu à ses côtés contre les Maures; Lopez de Luna,
i . Qui derint plus tard sénateur.
ÀLBORNOZ. - COLA DI RIENZO EN ITALIE. 347
archevêque de Saragosse (1351-1382), qui exerçait une
grande influence sur lui ; l'évêque de Badajoz, Alfonso de
Tolède y Vargas. Il quitta Avignon vers le milieu de
l'été, à la tête d'une petite troupe composée de Fran-
çais, d'Allemands, de Bourguignons, d'Anglais, aventu-
riers venus de partout dans l'espérance d'avoir leur
part du riche butin que tant d'autres récoltaient alors
en Italie. Et pourtant, malgré la faiblesse numérique et
le peu de cohésion de son armée, malgré la modicité
des subsides que lui accordait le pape, fort gêné lui-
même en ce moment, Albornoz parvint, comme nous le
verrons, à intimider le fier archevêque de Milan, à
imposer la loi au préfet, à réduire ensuite à l'obéissance
les mille tyrans qui s'étaient élevés sur le domaine de
l'Église, et à rendre à la papauté les possessions et sur-
tout le prestige qu'elle avait perdus.
Le légat arriva à Milan le 15 septembre; Giovanni
Visconti vint à pied à sa rencontre, en compagnie de
Pétrarque. Peu s'en manqua que le poète ne perdît la
vie en cette occasion ; car, dans le tumulte, son cheval
faillit rouler avec lui dans un fossé profond, qui lon-
geait le chemin. L'archevêque prodigua à Albornoz les
témoignages de respect et de soumission, et le légat,
qui avait besoin de lui, feignit d'y ajouter foi; il le
pria même de lui désigner, parmi ses serviteurs, deux
hommes, versés dans la connaissance des lois, qui
deviendraient ses conseillers. En réalité, son but était
de les employer comme ambassadeurs auprès des ba-
rons révoltés, afin de les convaincre qu'ils ne devaient
plus compter sur l'appui de Giovanni, devenu l'allié du
pape. L'archevêque accéda à cette demande et donna en
outre au légat trois cents cavaliers ; Albornoz dut s'en-
343 COLA DI RIENZO.
gager, par contre, à ne point passer par Bologne, dont les
habitants épiaient le moment de recouvrer leur liberté;
il y consentit d'autant mieux qu'il avait hâte de châtier
l'insolence de Giovanni di Vico. Il se dirigea donc vers
Florence où il reçut le meilleur accueil (2 octobre); la
République lui prêta cent cinquante cavaliers. De là,
il envoya des ambassadeurs au préfet, pour lui deman-
der de faire acte de soumission et, poursuivant sa route,
arriva à Sienne, dont les habitants mirent à sa dispo-
sition cent cavaliers. A Pérouse, où il resta un mois, les
citoyens lui en fournirent deux cents. Il pouvait dès lors
engager la lutte contre Giovanni sans trop de désa-
vantage.
On se souvient de l'échec qu'avaient subi les troupes
du pape et des Romains*; la guerre s'était poursuivie
depuis sans interruption, mais aussi sans grande acti-
vité; cependant, dans le cours de l'été précédent, le
capitaine du Patrimoine, Giordano Orsino, avait re-
pris sérieusement l'offensive et refoulé même le préfet
dans Orvieto, grâce à l'appui du célèbre condottiere
Montréal.
Ce Montréal 1 , qui jouera un rôle important dans la
suite de ce récit, était un gentilhomme provençal, natif
dWubagnc, à ce qu'il semble ; les Italiens l'appelaient
fra Moreale, parce qu'il était entré dans Tordre de Saint-
Jean de Jérusalem. Mais son goût des aventures, son
amour de la guerre et surtout la soif de s'enrichir le
poussèrent à quitter de bonne heure son pays, pour
aller guerroyer en Italie. Il entra d'abord au service du
duc de Durazzo ; puis, après sa mort, passa dans le
t. Voir page 535.
S. Voir page 71, note 1.
ALB0RN0Z. — COLA DI R1ENZO EN ITALIE. 349
camp du roi Louis et tint longtemps la campagne avec
le duc Werner, contre les troupes de la reine Jeanne.
Le roi de Hongrie, auquel Montréal avait témoigné sa
fidélité en combattant contre un de ses propres parents,
Jehan de La Motte, lui confia, lorsqu'il quitta l'Italie, la
défense du château d'Averse. Malatesta di Rimini, qui
était au service de Louis de Tarcnte, vint l'y assiéger et
l'obligea à se rendre et à restituer tout le butin qu'il
y avait accumulé f (1352). Montréal se dirigea alors vers
Rome, suivi de quelques soldats, que sa mauvaise
fortune n'avait pas découragés. C'est alors que le capi-
taine du Patrimoine le prit à sa solde.
Entreprenant, courageux, audacieux même, quand
son intérêt le commandait, doué d'une incontestable
habileté à la guerre, mais absolument dénué de sens
moral et de tout sentiment d'humanité, ne respectant
rien, hormis sa parole, prêt à se vendre toujours au
plus offrant, il est un des types les plus parfaits des
condottieri italiens. On le voit passer, sans la moindre
hésitation, sans le moindre scrupule, d'un camp dans
le camp adverse, mais il attend toujours consciencieu-
sement pour faire défection que le temps pour lequel
il s'était engagé soit expiré. Il dévaste sans pitié les
campagnes, met à feu et à sang les villes et les vil-
lages, dans le seul but de se procurer de l'argent; mais,
si les habitants lui offrent une rançon suffisante, il
s'éloigne et ne souffre pas que le plus léger dommage
leur soit causé. Ses contemporains le considéraient
comme un grand capitaine et éprouvaient plus d'admi-
ration pour ses talents que d'horreur pour ses crimes.
1. II ne lui laissa que mille florins.
5+ OSLk M U5BX
E ÛBfcraïi â ses serriMu* ue viie affection* et Ton
n:c»<v ;>? Kun d'eux tomba mort, lorsqu'on lui
ayfrift b £a pcémitam de sm maître.
%:a:râl comlatlit quelque temps contre Giovanni di
Vkosiw* 1rs ordres de Gîordano et ravagea les envi-
r r> i • >rrî^ 4 .«> ; oui-, comme il recevait du représentant
da pape i *U5 de promesses que d'argent, il passa, lors-
que son eaca^emenl fut terminé 1 , au service du préfet,
eccapé en ce moment à assiéger Todi. Cette ville,
seo~»urae par Florence et par Péruuse, résista longtemps*
et Moatnfal. qui ne vopit dans la guerre qu'un prétexte
à pîlL^^s. abandonna Giovanni et résolut d'opérer
dormais ptur son propre compte : il fit appel à tous
l?s soMjU <ans emploi, a tous les condottieri répandus
en Italie, à tous 1rs hommes en quête d 'aventures, leur
promettant un ample butin, s'ils voulaient se joindre à
lui; <a valeur et son habileté étaient déjà connues, et il
se trouva bientôt à la tête d'une petite armée. Ce fut le
commencement des Grandes Compagnies, qui désolèrent
si longtemps l'Italie et les pays voisins.
Albornoz sentit qu'il fallait éviter à tout prix un nou-
veau rapprochement entre Montréal et le préfet; il
envoya des ambassadeurs au chef des condottieri, qui se
trouvait encore dans le voisinage, indécis sur ce qu'il
allait faire; Montréal les accueillit fort mal. Mais
Albornoz ne se découragea pas ; de nouveaux ambassa-
deurs furent chargés de lui faire valoir les services que
le légat pourrait rendre à sa famille auprès du pape, le
danger qu'il y aurait pour lui à entrer en lutte avec le
Saint-Siège; bref, Montréal s'engagea à ne rien enlre-
1. Le 8 septembre 1353.
ALBORNOZ. — COLA DI RIENZO EN ITALIE. 551
prendre de contraire aux intérêts de l'Église. Le préfet,
voyant qu'il devait renoncer à tout appui de ce côté,
devint plus accommodant et, après bien des pourparlers,
consentit à aller saluer le légat à son passage, et à signer
un acte par lequel il promettait de restituer à l'Église
tout ce qui lui appartenait. Néanmoins Albornoz, qui
n'avait qu'une médiocre confiance dans la bonne foi du
préfet, choisit avec beaucoup d'habileté, pour y établir
ses quartiers d'hiver, la petite ville de Montefiascone,
toute dévouée au pape et qui dominait Viterbe, Orvieto,
Toscanella et la plaine (15 novembre). De là, il envoya
une partie de ses troupes à Rome, où leur présence
semblait nécessaire.
La popularité de Francesco était fort ébranlée; sans
doute dans le but d'y porter le dernier coup, Inno-
cent VI avait annoncé aux Romains, le 16 septembre
1355, qu'il venait de remettre en liberté leur ancien
tribun et qu'il se disposait à l'envoyer en Italie : « Bien
que nous ayons été informé, disait-il, des nombreuses
actions dignes de blâme, commises par Nicolas fils de
Laurent, bien qu'il ait souvent, à vrai dire, outrepassé
ses droits et que le cardinal Bertrand de Deaulx ainsi
qu'Ànnibaldo Ceccano aient prononcé contre lui cer-
taines condamnations, considérant tout ce qu'il a fait
de bien, sa longue captivité, votre désir unanimement
exprimé de le voir revenir au milieu de vous, nous
avons résolu de l'absoudre de toutes les sentences et de
toutes les peines qu'il avait encourues, et de lui permet-
tre de retourner à Rome. Nous espérons qu'animé du
même zèle pour le bien public et la justice, du même
esprit d'impartialité, du même mépris des dangers, dont
il a déjà fait preuve lorsqu'il était au pouvoir, il pourra
352 COLA M RIENZO.
mettre un frein à l'ambition et à la cupidité des tyrans
qui ne rêvent que votre asservissement, et rétablir, avec
l'aide de Dieu, la concorde et la tranquillité parmi vous.
Réunissez donc tous vos efforts, afin que, guidés par les
conseils de votre concitoyen qui, dit-on, ne respire plus
que d'assurer le bonheur de sa patrie, vous soyez en
état de réprimer l'audace toujours grandissante de vos
ennemis du dedans et du dehors. »
La veille, Innocent VI avait prévenu son vicaire à
Rome, Hugues Arpajon, de cette détermination, en expri-
mant également l'espoir que Rienzo, désabusé de ses
rêves fantastiques, ferait cesser l'état de trouble et de
rébellion où se trouvait la ville. Pourtant la conduite
subséquente du pape envers Rienzo semble prouver que
son but était plutôt de renverser un adversaire de
l'Église, un allié de Giovanni di Vico, que de rendre aux
Romains un chef qu'ils chérissaient.
À peu de temps de là (vers le mois de décembre) le
second tribun fut forcé d'abandonner le pouvoir, soit
qu'il ait abusé de la patience des Romains, soit que la
nouvelle du retour de Rienzo ail provoqué, comme
l'espérait le pape, un revirement dans les sentiments du
peuple envers le Saint-Siège. Les circonstances qui
accompagnèrent cet événement sont obscures. Ce qui
est certain, c'est que, contrairement à ce qu'on a cru
longtemps, Francesco ne fut point tué dans une émeute ;
on a découvert, en effet, dans l'église S. Stefano del
Trullo une pierre tombale, où il est représenté en cos-
tume de sénateur et dont l'épitaphe porte comme date
de sa mort l'année 1555; il y est dit aussi que le pape
l'avait reconnu comme chef du peuple, ce que semblent
contredire tous les faits.
ALBORNOZ. — COLA DI RIENZO EN ITALIE. 353
Après sa chute, la ville retomba dans Tétai d'anar-
chie qui lui était habituel. Lorsque Àlbornoz arriva à
Monlefiascone, les Romains lui envoyèrent une ambas-
sade et s'empressèrent de reconnaître, suivant l'usage,
Innocent VI comme sénateur à vie, capitaine du peuple
el défenseur de la ville.
Cola di Rienzo venait précisément alors d'arriver
auprès du légat'; il lui rappela les promesses du
pape et insista vivement pour qu'Albornoz lui fournît
soit en hommes, soit en argent, les moyens de rentrer
dans sa patrie. Quels que fussent, en effet, l'affection
des Romains pour leur ancien tribun, et leur désir de le
voir gouverner de nouveau la ville, ils n'étaient ni assez
unis, ni assez forts pour le défendre dans les premiers
moments contre les nobles. Il fallait donc à Rienzo
avant d'entrer à Rome une escorte, si petite qu'elle fût,
pour servir de point d'appui à ses partisans et inspirer
le respect aux barons. Mais Àlbornoz se refusa abso-
lument à écouter sa prière, soit que, d'un esprit plus
positif que le pape, plus habitué surtout à gouverner
les hommes, il se déûât du caractère un peu chimé-
rique et des vues ambitieuses de Rienzo, soit qu'il
nourrit déjà en secret l'espoir d'imposer à Rome comme
gouverneur un de ses parents. Bien plus, il donna mo-
mentanément aux Romains comme chef Guido dell'
Isola, que le tribun avait nommé jadis podestat d'A-
rezzo*. Rienzo eut beau l'importuner, le légat se contenta
1 . Certains auteurs pensent qu'il partit d'Avignon avec le légat ; mais,
d'une part, le pape dit dans sa lettre du 16 septembre, postérieure au dé-
part d' Albornoz : cito remittemus, en parlant de Rienzo ; d'autre part,
Pétrarque, qui assista à la réception du légat a Milan, et qui Ta minutieu-
sement décrite, ne fait aucune allusion à la présence du tribun.
2. Voir page 159.
23
354 COLA DI RIENZO.
de lui faire accorder, parla cité de Pérouse, une pension
suffisante pour vivre, mais avec laquelle il lui était
impossible de solder des troupes.
Se voyant ainsi abandonné du légat, Cola di Rienzose
décida à agir par lui-même : il alla trouver les habitants
de Pérouse et sollicita leur appui ; mais tous les efforts
de son éloquence, ses plus brillantes promesses, ne par-
vinrent pas à les ébranler : le tribun n'obtint pas d'eux
le plus léger subside. Cependant, comme au fond ils
désiraient le voir rentrer en possession du pouvoir, ils
écrivirent au pape, le suppliant, dans l'intérêt du peuple
romain et de leur propre cité, de procurer au tribun les
moyens de retourner à Rome. Innocent VI leur répondit
qu'il avait, lui aussi, fort à cœur le rétablissement de
Rienzo, car il espérait trouver en lui désormais un ser-
viteur aussi dévoué qu'énergique des inlérêts de l'Église
(26 mars 1354). Quelques jours après (6 avril) il in-
forma Àlbornoz de la démarche faite auprès de lui par
les Pérousins, mais sans insister pour qu'il donnât
suite à leurs vœux et en lui laissant toute latitude pour
agir selon les événements et les conseils de son expé-
rience.
Après avoir attendu quelque temps, Rienzo comprit
qu'il devait renoncer à tout espoir d'obtenir le concours
des citoyens de Pérouse, et il s'en retourna au camp
du légat.
La guerre venait de reprendre, car le préfet, malgré
ses engagements, s'était emparé de deux châteaux; il
disait dédaigneusement : « Le légat n'a avec lui qu'une
cinquantaine de prêtres, dont mes soldats feront bon
marché » ; à quoi Àlbornoz répliquait : « On verra bien
que mes cinquante prêtres battront le préfet et tous ses
ALBORNOZ. — COLA. DI RIENZO EN ITALIE. 355
braves ». De fait, la situation du légat n'était rien moins
que bonne : les vivres commençaient à manquer; les
navires et l'argent promis par le pape n'arrivaient pas,
les troupes étaient découragées. Albornoz dut mettre en
gage tout ce qu'il possédait, jusqu'à son argenterie; il
envoya à Avignon l'évêque de Badojoz, pour solliciter
des secours ; mais son énergie ne l'abandonna pas et il
poussa les opérations avec plus d'activité que jamais.
D'ailleurs le pape, s'il ne lui envoyait pas d'argent, ne
lui ménageait pas les exhortations et les encourage-
ments.
Albornoz excommunia de nouveau le préfet (14 mars
1554), le déclara rebelle et jeta l'interdit sur Orvicto,
dont il avait fait sa résidence. Mais ce n'était pas, comme
le dit Villani, avec le bruit des cloches et la cire des
cierges qu'on pouvait venir à bout d'un tel adversaire;
Albornoz le savait bien, aussi mit-il tout en œuvre pour
le réduire par la force des armes. Le 10 mars, il attaqua
Orvielo, dont il ne put enlever que quelques ouvrages
avancés; quelques jours après, un coup de main hardi
le rendait maître de Toscanella ; ce fut le premier succès
de la campagne; peu après, il acheta la défection de la
petite place forte de Corsidium; un de ses lieutenants
battit un corps de sept cents cavaliers, commandé par
Giovanni en personne. Plusieurs cités, qui avaient
jusque-là reconnu la suzeraineté du préfet, firent leur
soumission au légat; d'autres le suppliaient de les déli-
vrer des tyrans qui les opprimaient; grâce à l'énergie
et à l'habileté d'AIbornoz, les partisans du Saint-Siège
devenaient chaque jour plus nombreux. Seuls les habi-
tants de Corneto professaient hautement leur attache-
ment pour Giovanni di Vico, et déclaraient qu'ils ne
350 COLA DI RIENZO.
reconnaîtraient jamais d'autre maître que lui. Albornoz
résolut de faire un exemple sur cette ville.
Il venait de recevoir enfin un renfort de trois cents
cavaliers que le pape lui avait envoyés, ainsi que
quelque argent; Giordano Orsino alla, sur Son ordre, à
Rome, pour en ramener les troupes qui y avaient passé
l'hiver; le légat rappela également son neveu Gomez,
auquel il venait de confier les fonctions de sénateur 1 ,
car Guido delT Isola avait dû se démettre promptement
de sa charge. Les Romains, par haine contre .Viterbe
plutôt que par déférence pour le légat, fournirent un
contingent de dix mille soldats, commandés par
Giovanni, comte de Vallemonte, et par Rainero Bufia.
Alhomot avait avec lui treize cents cavaliers; il se
dirigea d'abord vers Viterbe, dont le territoire fut ravagé
sans pitié, puis vers Corneto, qui subit le même sort.
Les Romains, satisfaits de s'être ainsi vengés de leurs
ennemis, retournèrent chez eux, malgré les prières du
kvat. On a prétendu que, durant cette campagne, le
préfet, profitant de ce que Rome était dégarnie de
troupes, y avait pénétré et s'y était livré à toutes sortes
de cruautés envers les habitants; le fait parait peu
probable.
L'abandon des Romains ne découragea pas Albornoz;
ses lieutenants couraient sans cesse le pays, ne laissant
i. Le pape ea avait accordé explicitement le droit à Albornoi (lettre du
21 mars); il autorisa également son légat à envoyer de nouvelles troupes a
Rome, si besoin était. En informant les Romains de cette double décision
(27 mars), Innocent YI leur annonçait, sans doute pour atténuer le mau-
vais effet qu'elle ne pouvait manquer de produire, que les sommes léguées
à la ville par le cardinal Ceccano leur seraient incessamment remises
et que le vicaire, Poncio Perotto, recevrait Tordre de icteuruu sans délai
à Rome.
ALBORSOZ. — COLA DI RIENZO EN ITALIE. 557
aucun répit à Giovanni, qui n'osait presque plus sortir
d'Orvieto ou de Viterbe; de plus, les habitants de ces
deux villes supportaient mal les maux que leur causait
la guerre et commençaient à murmurer; pour se débar-
rasser de quelques citoyens plus turbulents que les
autres, le préfet provoqua un soulèvement à Viterbe,
qu'il réprima ensuite avec la dernière rigueur. Mais cette
trahison ne servit qu'à accroître le mécontentement de
ses sujets et sa position devint fort critique. C'est alors
qu'il chercha de nouveau à s'allier avec Montréal, qui
Tenait de faire son apparition, non loin du théâtre des
hostilités, plus puissant, plus audacieux que jamais.
Il avait passé l'hiver sur les terres de son ancien
ennemi Malatesta di Rimini * , et les avait complète-
ment dévastées '. Une foule de mercenaires étaient venus
se joindre à lui; son armée grossissait chaque jour; elle
comptait, à la lin de décembre, deux mille fantassins,
quinze cents cavaliers, dont un grand nombre étaient
des barons allemands. Montréal lui donna alors une
organisation fort bien conçue : deux conseils, dont les
délibérations étaient secrètes, partageaient avec lui la
responsabilité du commandement; l'un était composé
de quatre capitaines de cavalerie 3 , l'autre de quatre
capitaines de fantassins. Il consultait aussi, dans les
affaires d'importance, un conseil de quarante membres,
pris parmi les principaux officiers de son armée. Des
juges étaient chargés de trancher les querelles qui s'éle-
vaient entre les soldats ; un trésorier avait pour office
4. Voir page 349.
9. Il fit massacrer à Feltrano plus de cinq cents personnes et sept cents
à Staffolo, parce qu'on avait voulu lui résister.
3. Le comte de Landau, de la famille des Vittemberg, Broccardo, Fcnzo,
Àmerigo del Cavallollo.
558 COLA DI RIENZO.
de vendre tout le butin, d'en répartir le montant, de
recevoir les rançons; enfin des intendants devaient
s'occuper de l'approvisionnement de l'armée. Tout se
passait avec le plus grand ordre et la plus grande régu-
larité. Jamais les marchands, qui venaient traûquer
avec la Grande Compagnie, ni les cités, qui avaient payé
les sommes exigées d'elles pour être laissées en paix,
n'étaient inquiétés. Officiers et soldats obéissaient aveu-
glément à leur chef.
Au mois de mai, Montréal, dont l'armée s'élevait à
près de quarante mille hommes, envahit la marche
d'Àncône ; Malatesta dut se résigner à traiter : il paya
pour sa rançon quarante mille florins ; Gentile da Mo-
gliano et le capitaine de Forli avaient déjà été obligés de
payer trente mille florins. Le condottiere songea alors à
mettre à contribution les républiques toscanes et se porta
de ce côté; dans les derniers jours de mai, il se trouvait
à Foligno 1 , où les ambassadeurs du légat et de Gio-
vanni di Vico vinrent le trouver. Ce dernier lui propo-
sait, comme gage de sa bonne foi, de lui donner sa
fille en mariage; ce fut pourtant Àlbornoz qui rem-
porta; Montréal promit une seconde fois de ne point
venir en aide au préfet.
En même temps, le légat faisait investir étroitement
Yiterbe et Orvieto;-ses cavaliers parcouraient la cam-
pagne et dévastaient tout sur leur passage; pas un
arbre, pas une habitation ne resta debout autour de ces
villes; l'exaspération des habitants devint telle que
Giovanni, sentant qu'ils allaient le livrer à son adver-
saire, pria les citoyens de Pérouse de solliciter pour lui
1. Foligno, près de Pérouse.
ALBORNOZ. - COU DI RIENZO EN ITALIE'. 359
la clémence d'Àlbornoz. Mais celui-ci ne voulut rien
entendre; alors le préfet lui envoya son fils en otage et
promit d'obéir dorénavant à toutes les volontés du pape.
Le 5 juin, la paix fut signée à Montefiascone dans le
palais du légal. Giovanni rendait à l'Église Viterbe et
Orvieto, cédait Vétralla, moyennant seize mille florins,
s 9 engageait à faire revenir les bannis et à respecter les
biens de ses adversaires; en son nom et au nom
de son frère, il jurait obéissance au Saint-Siège. Par
contre, le légat annulait toutes les sentences portées
contre lui, lui rendait les biens qu'on lui avait confis-
qués, et lui permettait de vivre en paix sur ses terres.
En dehors du traité, Àlbornoz s'engageait à nommer
Giovanni gouverneur au nom du pape, pour douze ans,
des villes de Corneto, de Civita-Vecchia et de Rispam-
pano. Innocent VI n'approuva pas celte dernière conces-
sion et blâma même son légat à ce sujet * ; en consé-
quence Giordano Orsino reçut en secret Tordre de re-
prendre Corneto, et il s'en empara en effet peu après par
surprise.
Le 14 juillet, le légat entrait à Yiterbe et, pour en
assurer à jamais la possession à l'Église, il y fit élever
un palais fortifié, dont on voit encore des vestiges ; puis
il s'occupa de soumettre Malatesta, les Ordelaffi et
quelques autres tyrans, que la défaite de Giovanni
n'avait pas découragés.
i . Le 8 septembre 1354.
CHAPITRE XXVII
RIENZO SENATEUR
•
Rienzo avait assisté au siège de Yiterbe et aux opéra-
lions qui le précédèrent. Bien que le rôle de tribun lui
convint inGniment mieux que celui de soldat, il com-
battit plus d'une fois vaillamment à côté du belliqueux
cardinal» et les Romains qui étaient venus prendre part
à la guerre purent contempler de nouveau leur ancien
chef, revêtu du brillant costume des chevaliers.
Son tribunat apparaissait alors à ses concitoyens
comme un âge d'or, comme une trêve trop courte, au
milieu des agitations qui troublaient leur patrie. Les
périls qu'il avait affrontés, le mystère qui planait sur
son long exil, ses rapports avec de puissants monarques,
son retour miraculeux, toutes ses aventures, que la lé-
gende avait déjà transfigurées, leur faisaient oublier les
griefs trop fondés qu'ils avaient eus contre lui. On
racontait que le voyage de Rienzo avait été une marche
triomphale, pendant laquelle les populations des villes
et des campagnes se précipitaient à sa rencontre, avides
de voir passer un homme tel que lui, et anxieuses de
le soustraire *à la colère du pape ; on affirmait qu'il
était allé volontairement, malgré les prières de l'empe-
reur, à la cour de Clément VI, pour lui révéler le véri-
RIENZO SÉNATEUR. " 361
table état de Rome, et qu'il avait converti le pape à ses
idées. Il courait même un récit plus bizarre encore:
Rienzo, disait-on, s'était présenté devant l'empereur d'Al-
lemagne, sans se faire connaître, et lui avait tenu ce
singulier langage : ce Un moine qui habite le mont Ma-
jella a envoyé un ambassadeur au pape et un autre à
l'empereur. Je suis son envoyé. » Et comme Charles IV
lui demandait ce qu'il avait à lui dire : « Sachez, fut la
réponse de Rienzo, que le moment est venu où le Saint-
Esprit doit régner sur la terre. » L'empereur l'entendant
parler ainsi, s'écria : « N'es-tu pas le tribun de Rome? »
Et l'inconnu lui révéla alors son nom. Charles IV fit
venir les évéques et les ambassadeurs qui se trouvaient
à sa cour, et le tribun répéta devant eux ses paroles, et
ajouta que l'ambassadeur envoyé à Avignon serait brûlé
et ressusciterait le troisième jour, que Clément VI péri-
rait dans une émeute et aurait pour successeur un pape
italien.
L'enthousiasme fut immense à Rome quand on sut
que Rienzo était pour ainsi dire aux portes de la ville ;
chacun tenait à le voir et à l'entendre ; une foule de
citoyens vinrent le visiter au camp et, lorsque les
auxiliaires romains furent licenciés, ils se rendirent
pour la plupart à Montefîascone afin de l'assurer de leur
dévouement. Àlbornoz, qui ne le croyait pas si popu-
laire, ne laissa pas que d'être fort étonné de cet empres-
sement. Les principaux citoyens se pressaient autour
de lui et ne cessaient de lui dire : « Reviens dans ta
ville, guéris-la des maux dont elle souffre, prends de
nouveau le pouvoir, nous t'en fournirons les moyens,
n'hésite pas, jamais tu n'as été aussi regretté. » Mais, si
les Romains étaient prodigues de promesses, ils ne se
•%.
3*1 ~ COU M R1ESZO.
montraient qw peu disposés à aider Rienzo d'une ma-
ûete efficace et :>e bornaient à faire des vœux platoni-
ques pour son retour. Malgré ses efforts, il ne put les
Aêc:*ler à prendre l'initiative et la responsabilité d'une
iiswrertion contre les barons.
Yevant donc qu'il n'obtiendrait rien ni d'Àlbornoz,
ni des Péwusins, ni même de ses propres concitoyens,
il jeta les yeux sur deux jeunes Provençaux, frères du
célèbre condottiere Montréal; l'un, messire Àrimbaud,
était docteur en droit, l'autre, messire Breton de Nar-
toone, portait le titre de chevalier. Us habitaient tous
àesxNrouse*
Ri-eoio se rendit donc dans cette ville et alla se loger
à la même auberge qu* Arimbaud et Breton ; le soir
w«u, U s'assit a table avec eux et lia conversation,
piiis* quand le repas fut terminé, le tribun, qui n'igno-
rait pas qu* Arimbaud se piquait de connaître et d'ap-
précier les anciens écrivains de Rome, se mit à parler
des héros qui l'avaient illustrée, de sa puissance, de sa
#T*ndeur. de son asservissement actuel. Citant tour à
te ur Tite-Uve^ César, Cicéron, des passages de la Bible,
il dèyîoja toute son éloquence et tout son savoir. Ses
auditeurs émerveillés s'étaient levés et l'écoutaient en
siVûce; Arimbaud, le menton appuyé sur la main,
savourait ses paroles. Cet homme qui discourait si
savamment sur l'antiquité, qui avait su, étant au pou-
voir* si bien appliquer toutes les maximes jadis en hon-
neur à Rome, qui s'était montré aussi grand dans la
tanne que dans la mauvaise fortune, exerçait sur l'ima-
gination ardente et prompte à l'enthousiasme du Pro-
vençal une irrésistible séduction. A mesure qu'il parlait,
Arimbaud sentait croître son admiration et sa pitié pour
RIENZO SÉNATEUR. 363
cette cite déchue et pour celui qui voulait la relever de
ses ruines. Le rêveur plut au rêveur, comme dit le bio-
graphe, et, le vin échauffant les esprits, Àrimbaud ne
fui bientôt plus maître de son exaltation; lorsqu'il se
retira, Rienzo était désormais certain d'avoir trouvé dans
le frère de Montréal un ami et, ce qui valait mieux pour
lui, un auxiliaire dévoué.
Les jours suivants, le tribun vit souvent Àrimbaud,
qui d'ailleurs recherchait sa compagnie, et qui ne tarda
pas à s'attacher complètement à lui. Ils ne se quittaient
plus, prenaient leurs repas ensemble, couchaient dans
un même lit; leurs entretiens roulaient toujours sur
Rome, et Rienzo s'efforçait de lui montrer combien il
serait noble et en même temps facile d'en chasser les
tyrans qui l'opprimaient, et d'y établir, comme il l'avait
jadis fait lui-même, un gouvernement digne de son
passé* « Les Romains, disait Rienzo, ne font-ils pas
ouvertement des vœux en ma faveur? Trop faibles pour
tenter seuls une nouvelle révolution, après tant d'autres
qui ont échoué, ils prendront tous les armes à mon appro-
che, quand bien même je ne serais escorté que d'une
poignée de soldats. » Àrimbaud se laissait peu à peu
gagner ; il rêvait de jouer un rôle à côté du tribun dans
la délivrance de Rome, et de voir son nom inscrit auprès
des grands hommes dont il se plaisait à lire l'histoire.
Rienzo flattait discrètement et adroitement son amour-
propre, lui promettant de le faire nommer citoyen
romain, chef des milices, et de le combler d'honneurs
et de dignités.
Enfin Àrimbaud consentit à lui fournir l'argent qui
lui était nécessaire ; mais, comme il ne pouvait toucher
aux sommes déposées par son frère chez les banquiers
3*4 COLA W RIENZO.
de Pérouse sans son assentiment» il lui écrivit : « J'ai
fait plus en un jour que vous pendant toute votre vie :
niessir* Cola di Rienzo, chevalier et tribun, que les
citoyens romains viennent visiter en foule et que le
peuple appelle de tous ses vœux, m'a promis, sur mes
prient la seigneurie de Rome ; j'ai tout lieu de penser
que mes espérances ne seront point déçues. Mais il me
faut votre appui pour ne pas perdre une si belle occasion ;
quelque argent m'est indispensable ; quand il plaira à
Votre Seigneurie, je prendrai quatre mille florins sur les
dépôts que vous avez faits, et je marcherai sur Rome à
la tète d'une puissante armée. » Outre ces quatre mille
florins, Arimbaud avait promis à Rienzo de lui fournir,
après leur entrée à Rome, une somme de trois mille
florins.
Montréal, moins confiant que son frère, lui répondit:
« J'ai longtemps réfléchi à ce que tu te proposes de faire,
c'est un lourd fardeau que tu assumes. Ma raison, mon
expérience, me font douter du succès de ton entreprise;
fais cependant ce que bon te semblera et que la for-
tune vous favorise, ton frère et toi. Tâchez seulement de
ne point dépenser en vain les quatre mille florins. S'il
survient quelque obstacle imprévu, écrivez-moi, j'arri-
verai avec mille ou deux mille soldats, selon les cir-
constances, et je vous promets de faire sans hésiter ce
qu'il faudra pour vous venir en aide. Aimez-vous tous
deux et vivez en bonne intelligence. »
Arimbaud, après avoir reçu cette lettre, remit à
Rienzo la somme qu'il lui avait promise, et ils s'occu-
pèrent tous deux activement des préparatifs de leur
prochaine expédition. Le premier soin du tribun fut de
s'entourer d'un appareil digne du rôle qu'il allait jouer:
RJENZO SÉNATEUR. 365
il se fit faire un long manteau de couleur écarlate,
frangé d'or fin et tout garni de fourrures et d'ornements
en or, ainsi qu'un capuchon également écarlate, acheta
une épée d'un riche travail, des éperons d'or, un cheval
couvert d'un magnifique harnachement, augmenta le
nombre de ses serviteurs, auxquels il donna des vête-
ments neufs, et, dans cet équipage, il s'en alla
trouver à Montefiascone le représentant du pape. Messire
Àrimbaud et messire Breton l'accompagnaient avec
leurs gens.
Ivre d'espérance et de joie, Rienzo se montra à l'égard
d'Àlbornoz plein de présomption el de suffisance, quel-
que peu ridicule même, s'il faut en croire son historien :
«lise haussait, dit-il, sur la pointe des pieds, remuait
la tête, regardait à droite et à gauche, semblant dire à
tous : « Voyez, c'est moi, c'est bien moi! » Son visage
était arrogant, sa démarche altière; il demanda au légat
de le créer sénateur et de lui fournir quelques secours,
lui promettant en retour de l'aider à faire respecter
l'autorité du pape à Rome. Àlbornoz, qui avait fort à
se plaindre de la noblesse romaine et surtout de Stefano
Colonna, l'écouta avec bienveillance, le nomma sénateur
pour quelques mois, et lui promit de se rendre à Rome *.
Quant aux subsides, le tribun éprouva le même refus
formel qu'auparavant.
Il y avait précisément alors à Pérouse seize com-
pagnies de mercenaires allemands sans emploi que
Malatesta s'était vu obligé de congédier, faute d'argent,
après l'expédition de Montréal. Ils passaient pour cou*
rageux, ils étaient bien armés; le nouveau sénateur
4. 11 informa Innocent VI de celte enlreme le 5 août.
566 COLA M MBNZO.
leur Gt proposer de lui servir d'escorte, en s'engageant
à les garder deux mois à son service, à leur payer
sur-le-champ la solde du premier mois et à les retenir
plus longtemps, si besoin était.
Les chefs se réunirent pour discuter ces propositions;
il s'en fallut de peu qu'elles ne fussent rejetées, car
leur séjour en Italie avait rendu ces Allemands,
comme tous leurs compatriotes, aussi rusés et aussi
défiants qu'ils étaient naïfs et francs en passant les
Alpes 1 ; ils se disaient entre eux : « Les Romains sont
méchants, arrogants, orgueilleux, ils n'ont que des pa-
roles à nous offrir; cet homme est de basse naissance,
sans argent, sans appui ; jamais il ne pourra nous payer ;
pourquoi donc nous mettre à son service? Puis les
grands lui sont hostiles, ils ne veulent pas de son
gouvernement, qu'ils redoutent. » Ces raisons, qui ne
manquaient pas de justesse, allaient l'emporter, lors-
qu'un officier bourguignon intervint : « Prenons donc
cet argent et servons un mois, s'écria-t-il ; accompa-
gnons ce brave homme dans sa patrie ; nous y gagne-
rons l'indulgence promise, et après, ceux qui vou-
dront s'en aller s'en iront, et ceux qui préféreront
rester resteront. » Son avis prévalut et les merce-
naires au nombre de deux cent cinquante, entrèrent
au service de Rienzo, qui prit en outre à sa solde deux
eents fantassins toscans revélus de cuirasses et bien
disciplinés. Quelques jeunes gens nobles de Pérouse se
joignirent à lui. A la tête de cette petite troupe, l'an-
cien tribun se dirigea vers Rome.
1 . On cornait le proverbe italien : « Tcdesco italiaoizato, diavolo incar-
.• *
RIENZO SÉNATEUR. 367
Lorsqu'on apprit dans cette ville qu'il était à Orte f
et qu'il ne pouvait tarder d'arriver, la joie fut immense;
chacun se prépara à le recevoir en grande pompe; l'es-
pérance était dans tous les cœurs ; seuls, les barons res-
taient à l'écart, méfiants et inquiets.
Ce fut le 1 er août, l'anniversaire de ce jour où les am-
bassadeurs de toute l'Italie étaient venus le saluer, que
Cola di Rienzo se présenta devant la ville. Les citoyens
romains se portèrent en grand nombre à sa rencontre,
tenant à la main des branches d'olivier en signe de
triomphe et de paix; ceux qui avaient* des chevaux
poussèrent jusqu'au mont Mario, situé au nord de
Rome, de l'autre côté du Tibre. Rienzo s'avança au mi-
lieu des acclamations de tout le peuple, au son des
trompes, jusqu'à la porte Castello, située derrière le
château Saint-Ange* ; « on eût dit le retour de Scipion
l'Africain », dit un témoin de cette entrée triomphale.
Dans toutes les rues que devait parcourir le sénateur
se dressaient des arcs de triomphe, des portiques tout
garnis de riches étoffes rehaussées d'ornements en or
et en argent; les maisons étaient couvertes de tentures.
L'allégresse était universelle; Rome entière se livrait
avec enthousiasme à son nouveau maître.
Rienzo passa sur le pont triomphal, qui n'existe
plus, et traversa la ville pour se rendre au Capitole.
Après en avoir gravi les degrés, il se retourna vers la
foule et lui adressa une de ces belles harangues dont
il était coutumier : « Durant sept années, dit-il, j'ai
erré loin de ma demeure, comme Nabuchodonosor,
mais maintenant, par la volonté du Très-Haut, je re-
A. Orte, sur le Tibre, au nord-est de Viterbe.
2. Aujourd'hui fermée.
36S COLA DI R1EHZO.
viens au milieu de vous ; le pape m'a créé sénateur ;
j'aurais été bien au-dessous de ma tâche si je n'avais
reçu ma mission et mon inspiration de si haut. Mon
but et mon unique ambition sera de relever la Tille de
ses ruines et de la guérir des maux dont elle souffre. »
Après ces paroles, il fit approcher messire Breton et
messirc Àrimbaud, qu'il nomma capitaines de la guerre
et auxquels il confia le gonfalon de la cité; puis il
sacra chevalier un certain Gecco de Pérou se, qui était
un de ses conseillers, et lui donna un manteau brodé
d'or. Tout le jour les Romains se pressèrent autour de
leur tribun pour le voir, lui manifester leur contente-
ment et lui prodiguer les assurances de dévouement.
Le lendemain quelques ambassadeurs se présentè-
rent au Gapitole au nom des villes voisines; Ricnzo les
combla de promesses, les assura qu'il veillerait dili-
gemment au bien commun, et les renvoya séduits par
son affabilité et par son éloquence. Dès les premiers
jours, il se préoccupa de mettre un terme au désor-
dre qui régnait dans Rome, de remédier aux abus, et de
gouverner selon la justice, comme il l'avait fait dans les
premiers temps de son tribunal.
Il témoigne de ce désir dans les lettres qu'il adressa,
dès son retour, à différentes cités amies de Rome. Ainsi
il écrivait à Florence : « Notre vœu le plus sincère, et
notre ferme intention, est que notre gouvernement
rende à Rome les jours heureux d'autrefois el y fasse
régner la paix, la justice et la liber lé! Nous ne nous
souviendrons plus des injures et des torts qui nous ont
été faits, et personne ne pourra nous accuser de par-
tialité! » (5 août). Les Florentins répondirent, le ±î du
même mois, en l'engageant à persévérer dans cette voie.
RIENZO SÉNATEUR. 369
Cependant l'enthousiasme des Romains» loin de di-
minuer avec le temps, ne faisait que s'accroître : on
Toyait partout des cavalcades joyeuses, des troupes de
gens en armes, des députations, arrivant bannières dé-
ployées. Presque tous les objets qui avaient été dérobés
à Rienzo au moment de sa fuite, lui furent restitués
avec empressement. Son triomphe était complet : il
devait être de bien courte durée.
24
CHAPITRE XXVIII
SIEGE DE PALESTRINE — MORT DE MOHTREAL
lies barons pris à l'improviste, divisés entre eux»
avaient abandonné en bâte la ville. Le souvenir de leurs
défaites passées était encore trop cuisant et Rienzo,
appelé par toute la population, reconnu, encouragé
même par le pape, leur semblait trop redoutable pour
qu'ils songeassent à s'opposer à son entrée. Enfermés
dans leurs châteaux, ils attendaient les événements; ce
fut le sénateur qui porta les premiers coups. Le 4 août,
il somma tous les barons de venir lui faire leur soumis-
sion, sous peine d'encourir sa colère; deux citoyens
romains, fiuccio di Giubileo ' et Gianni Gaffarello re-
çurent mission d'aller signifier cet ordre au jeune
Stcfanello Golonna à Palestrine. Héritier de la haine
de toute sa famille contre Rienzo, Stefanello, pour toute
réponse, fit jeter en prison les ambassadeurs, condamna
l'un d'eux à payer une amende de quatre cents florins
et, par surcroît de cruauté, lui fit arracher une dent.
Le lendemain, il lançait sa cavalerie et ses archers sur
le territoire romain, avec l'ordre de capturer et de ra-
mener à Palestrine tout le bétail qu'ils rencontreraient.
1. Voir page 84. '
SIÈGE DE PALESTRINE. — MORT DE MONTRÉAL. 371
La surprise et la colère furent grandes à Rome, lors-
qu'on y apprit celte lâche agression. Rienzo résolut
d'en tirer immédiatement vengeance; il réunit à la
hâte quelques hommes, dont plusieurs n'avaient même
pas eu le temps de prendre leurs armes, et sortit de la
ville à leur tête, par la porte Maggiore 1 . Les soldats de
Rienzo parcoururent tout le jour la roule de Palestrine,
ils fouillèrent les bois avoisinants et les vastes solitudes
qui s'étendaient de ce côté; ce fut en vain; ils ne ren-
contrèrent ni une bête de somme, ni un prisonnier, ni
un maraudeur; le soir venu, ils allèrent à Tivoli. Les
ennemis, rompus aux choses de la guerre, avaient eu
soin de conduire tout leur butin, par petits détache-
ments, dans la forêt de Pantano, siluée entre Tivoli et
Palestrine; ils y passèrent la nuit et, à l'aube, le mirent
en sûreté derrière les murs de la ville. On juge du dépit
des Romains, quand ils apprirent, le lendemain malin,
la ruse des soldats des Colonna. Le sénateur ne put
maîtriser sa colère et s'écria : « A quoi bon perdre mon
temps à courir deçà et delà? je ne veux plus badiner
avec les Colonna, il faut que nous en venions sérieuse-
ment aux mains. »
Il demeura quatre jours à Tivoli, où il donna Tor-
dre à sa cavalerie et à ses mercenaires de le rallier.
Les troupes arrivèrent aussitôt, étendards déployés, au
sondes cornemuses et des trompettes; messire Breton
et messire Arimbaud, en leur qualité de capitaines de
la guerre, les accompagnaient. La bannière aux armes
du sénaleur fut hissée sur la forteresse; mais, chose
i. Elle s'appelait aussi porte Praenestina, parce qu'elle s'ouvrait du côté
de Palestrine.
S7? COU W UKS20.
bizarre, au lien de battre gaiement au vent comme
autrefois, elle pendait tristement le long du mât.
Dans celte circonstance décisive, où il allait de nou-
ïeau se mesurer avec ses adversaires les plus acharnés,
Cola dî Rienzo retrouva son ancienne activité : il expé-
diait des ordres de tous côtés, s'occupait de l'adminis-
tration de Rome, organisait à la hâte ses troupes et
préparait seul ses plans d'attaque. Il avait bien changé
pourtant depuis ce jour où il était monté au Capitole
pour la première fois, aux acclamations du peuple; sa
barbe, qu'il portait entière, son teint fortement coloré,
lui donnaient un aspect dur et presque sauvage. Une
soif ardente et continuelle, contractée, assurait-il, dans
tes prisons d'Allemagne, le tourmentait cruellement;
pour l'apaiser, il buvait immodérément et recherchait
les vins les plus capiteux; il mangeait outre mesure;
son visage était devenu rouge et bouffi , ses yeux rou-
laient dans leurs orbites d'une façon effrayante et s'in-
jectaient violemment de sang à la moindre émotion.
Durant sa longue captivité, l'obésité dont il était déjà
atteint avait encore augmenté; la marche lui était
devenue presque impossible; il faisait peine à voir. Son
humeur était maintenant capricieuse, sa volonté vacil-
lante; parfois il lui arrivait de donner les ordres les
plus contradictoires et de se déjuger dans l'espace de
quelques instants; de plus, ses manières hautaines et
impérieuses, son orgueil, qui avait crû démesurément
depuis son retour inespéré, lui créaient chaque jour
de nouveaux ennemis. Loin de corriger ses défauts,
idversilé les avait aggravés,ct les Romains ne tardè-
sà s'apercevoir que leur idole ne répondait guère
'"a s'en étaient fait durant son absence.
4
1
SIÈGE DE PALESTRLNE. - MORT DE MONTRÉAL. 375
Une autre cause contribua aussi à exciter leur mé-
conlentement : dès les premiers jours Rienzo se trouva
aui prises avec une grave difficulté, le manque d'ar-
gent. Les caisses de la ville étaient vides ; des quatre
mille florins avancés par les frères de Montréal il ne
restait plus rien; cependant il fallait entretenir les
troupes, payer la solde des mercenaires, subvenir aux
dépenses du gouvernement. Cette situation embarrassée
fut la constante préoccupation du sénateur, pesa sur sa
politique, entrava ses desseins, paralysa ses efforts, et
le força à avoir recours aux mesures les plus vexa-
toires : création ou augmentation d'impôts, amendes,
confiscations même, qui le rendirent promptement
odieux à ses concitoyens et provoquèrent sa chute dans
une grande mesure.
Déjà à Tivoli, les troupes se plaignaient, à peine arri-
vées, de n'avoir pas reçu leur solde; afin de les apaiser,
le sénateur imagina un expédient qui fait plus d'hon-
neur à son ingéniosité qu'à sa bonne foi. Il manda
messire Breton et messire Arimbaud et leur parla ainsi :
« J'ai lu, dans les annales de Rome, qu'un consul, se
trouvant à court d'argent pour payer ses soldats, assem-
bla les principaux citoyens et leur dit : « C'est à nous,
« qui occupons les plus hautes charges, à subvenir les
a premiers, dans la mesure de nos moyens, aux besoins
« de l'État. » Les Romains, convaincus, apportèrent tant
d'argent, que les soldats purent recevoir leur solde
entière. Suivez cet exemple. Les citoyens romains,
voyant que vous, étrangers, ne reculez pas devant ce
sacrifice, s'empresseront de vous imiter et nous aurons
de l'argent en abondance. »
Les deux frères se laissèrent persuader et lui remi-
374 COLA DI RIENZO.
rent chacun une bourse de cinq cents florins, ce qui
permit au sénateur de payer l'arriéré dû aux cavaliers;
les fantassins ne reçurent que demi-solde en monnaie
de Tivoli. Après les avoir ainsi contentés, Rienzo cher-
cha à obtenir quelques subsides des habitants de Ti-
voli; à cet effet, il les convoqua sur la place de Saint-
Laurent et leur parla de ses aventures pendant son
exil, de ses entrevues avec l'empereur d'Allemagne,
qui lui avait promis, disait-il, de venir promptement
à son secours. « Le pape, ajouta le sénateur, après
m'avoir pardonné par haine pour les Colonna, ses enne-
mis, m'a nommé sénateur de Rome, mais le jeune
Stefano, ce serpent venimeux, ce roseau né dans les
marais, aidé de tous les siens, m'empêche d'exercer ma
juste autorité. Je me montrerai moins clément envers
cette famille maudite que je ne l'ai été jadis; il faut cette
fois la détruire sans pitié, car c'est à cause d'elle que
Rome vit dans la misère, tandis que les autres cités sont
riches et heureuses. Je veux attaquer Palestrine, en
ravager impitoyablement les environs ; que ceux qui ont
bon courage viennent avec moi ; dans ce grand péril
vous ne m'abandonnerez pas et vous m'aiderez de tous
vos moyens ! » Un petit nombre de citoyens répondirent
à son appel.
Le lendemain, il fit partir les fantassins allemands et
prit lui-même le chemin de Palestrine avec le gros de
l'armée, composé de la cavalerie, qui comptait mille
hommes environ, et des habitants de Tivoli; les vivres
et les impedimenta suivirent. Au soir on fit halte à
Castiglione, village situé à mi-chemin entre Tivoli et
Palestrine; Rienzo s'y arrêta deux jours, afin que le
reste des troupes et les auxiliaires promis par Velletri
I-
SIÈGE DE PALESTREŒ. — MORT DE MONTRÉAL. 375
et d'autres cités de la plaine et de la montagne eussent
le temps de le rejoindre. De Gastiglione il alla camper au
bourg de Santa Maria délia Villa, à deux milles de Pa-
lestine.
Cette cité, bâtie sur le penchant des monti Prenes-
tini, défendue par d'épaisses et antiques murailles et
dominée par le Castel S. Pietro, où se trouvait une for-
teresse que venaient de construire les Colonna (1332),
était difficile à emporter d'assaut, et de plus les mon-
tagnes abruptes et sauvages qui s'élevaient derrière elle
en rendaient l'investissement impraticable. Rienzo se
vit donc réduit à attendre patiemment au pied de ces
murs qu'une occasion favorable lui permît de tenter
l'attaque ; il donna l'ordre de ravager la campagne envi-
ronnante, dans l'espoir que, de même qu'à Yetralla, les
assiégés livreraient la ville. L'armée commença donc,
le lendemain de son arrivée, son œuvre de destruction
et la mena rapidement; mais les habitants de Pales-
tine, qui redoutaient encore plus la colère de leurs
maîtres que celle du sénateur, restèrent impassibles.
Les chefs de l'armée se préoccupaient au fond médio-
crement de la réussite des opérations. Rienzo seul
cherchait avec passion les moyens de pénétrer dans la
place; cette pensée l'obsédait; ses regards se portaient
incessamment sur la ville et sur la forteresse : « Il me
faut raser cette montagne », l'en tendait-on s'écrier.
Nuit et jour, on le voyait épier tous les mouvements de
ses adversaires; il ne tarda pas à remarquer que les
habitants faisaient sortir leurs bestiaux par une porte
de derrière et les ramenaient le soir dans la ville;
il apercevait aussi des gens qui introduisaient de
longues files de chariots et des bêtes de somme. Comme
1-LA K UDWL
i. «. j*wirmi: sut ^jwi n»int aux personnes qui
ItSL' /nrT^i'^ m >i- r»c«mci: que les habitants condui-
sait imjts 3«r^Ciifrx m pâturages et les faisaient
■err^r ens n ^._t* rocr les abreuver, et que les
ïtiruss* rwicui: slt.:<-.î d^ctte pris par la famine,
*f ii sti:«i: iTo:cnr*r &* suniûons, de la farine, ainsi
s m_2> tmit eœtisteactr la terre. « Mais ne
rv*^ ù^Ltzyiùi Rîenio, occuper les pas-
£"ê*- vr rat Ws asâêses ne s'approvision-
bécc àe la s*c\^ «< nVrvoîent paisiblement leurs
:r..-i*»xx £l=ïs ii curropie? * Les officiers, plus
#0:1 :e5- à rv-cirSer Ws allées et venues de l'ennemi
r^*i y «K^ire : :->;*:^ rassuraient que cela était im-
tci<^---^ i ca^s* 3e îa ciî^n? du terrain et des diffi-
cv ^ £» n»r:--TYï*;: œ année pour se ravitailler
itis «* kkncUîws arides et escarpées. Le sénateur ne
^ k^sai: poca; S^x^raper cependant et répétait : « Je
&**?£*: p>ia: oe r5f h çae je n'aie ruiné Palestrine;
bcii^! si. après ta c-tfihe des Golonna à la porte Saint-
La~rta: % je mVuis élancé à leur poursuite avec le
f*?r> rvnaaïn. jValrais sans obstacle dans cette ville;
t\> nVxisîerait plus a présent; je serais délivré de tout
souci, et R^n* jouirait enfin de la paix. »
An bout de huit jours les deux tiers du territoire de
Palestine étaient saccadés; Rienxo leva alors subitement
le siese et revint en toute hâte à Rome.
Deux raisons le déterminèrent à prendre cette décision
imprévue : en premier lieu, il redoutait que l'animosité
qui existait entre les habitants de Velletri et ceux de
Tivoli, ne dégénérât en lutte ouverte; en second lieu, il
venait de recevoir une dénonciation de la plus haute
importance.
SIÈGE DE PALESTRINE. - MORT DE MONTRÉAL. 377
On se souvient que Montréal avait consenti, sur les
prières d'Àlbornoz, à ne pas se joindre au préfet;
il s'était alors dirigé vers le nord. Les républiques
toscanes, comprenant le danger qui les menaçait,
conclurent une ligue défensive; mais Pérou se, bien que
protégée par un corps de cavaliers florentins, fit dé-
fection lorsque le redoutable condottiere se présenta
devant ses portes ; elle permit même à la Grande Com-
pagnie de séjourner quelque temps sur son territoire et
accorda le droit de cité à son chef. C'est alors probable-
ment qu'il y laissa ses deux frères et qu'il déposa chez
les banquiers pérousins une partie de l'énorme butin
qu'il venait d'amasser. De Pérou se, la Grande Compa-
gnie se dirigea vers Sienne en passant par Montepul-
ciano; les Siennois terrifiés envoyèrent des ambassa-
deurs au-devant de Montréal, en les chargeant d'offrir
sous main aux chefs trois mille florins, et de leur
proposer ensuite de fixer la rançon de la ville à treize
cents florins, ce qui fut accepté. Montréal marcha en-
suite sur Àrezzo, dont il dévasta les environs, et le
4 juillet il pénétra sur le territoire de Florence. Les
prieurs des arts ne surent ni transiger en temps oppor-
tun, ni résister énergiquement 1 . Une alliance fut con-
clue avec Pise, mais aussitôt rompue, et les Florentins
durent subir les conditions du condottiere ; moyennant
vingt-cinq mille florins, plus trois mille florins pour
lui personnellement, Montréal consentit à se retirer
(10 juillet) et à ne pas inquiéter la République durant
deux années. Les Pisans suivirent l'exemple des Flo-
1 . Il esl vrai de dire que c'est Villani qui parle et que Villani était du
parti opposé à celui qui était alors au pouvoir.
571 OOLà M METO.
rentins el payèrent seize mille florins. Des ambassa-
deurs Tinrent précisément alors proposer à Montréal
d'entier pour quatre mois an service de la ligue qui
s'était formée, à l'instigation de Venise, contre l'arche-
vêque de Milan. Le condottiere accepta moyennant
cent cinquante mille florins et, laissant le commande-
ment suprême an comte de Landau (6 août), revint à
Péroose (M aoùO, accompagné de cinq cents cavaliers
et de deux cents fantassins, pour y vivre en paix,
disait-il, et observer les règles de son ordre (Saint-
Jean de Jérusalem) qu'il avait jusqu'alors fort peu res-
En réalité, il se proposait d'y combiner ses plans en
me de la campagne prochaine. C'est alors qu'on lui
apprit ce qui s'était passé à Rome depuis le retour de
Rîenxo : peut-être ses frères le prièrent-ils de venir à leur
aide, car ils commençaient à comprendre que le sénateur
les avait joués; qu'en échange de leur argent il ne leur
accordait que de vains titres, et s'était réservé cette sei-
gneurie de Rome dont Arimbaud était si fier d'avoir
«b;enu la promesse. Quoi qu'il en soit, Montréal pensa
que sa présence à Rome était nécessaire et partît de
IVrouse le i 4 août, accompagné de trois cents cavaliers.
Après avoir passé par Orvieto, afin de voir le légat, il
arriva à Rome, où se trouvaient déjà Breton et Arim-
baud. Le condottiere écouta leurs doléances, se con-
ivrta auv eux sur ce qu'il fallait faire pour forcer le
sénateur à remplir ses engagements; il eut même, à ce
qu'on dit. plusieurs conciliabules avec les principaux
mécontents* et comme sa vie passée ne l'avait point ha-
bitué à reculer devant les partis extrêmes, il résolut de
faire assassiner Cola di Rienio, aussitôt que l'occasion
SIÈGE DE PALESTINE. - MORT DE MONTRÉAL. 379
s'en présenterait. Une servante du condottiere surprit
le complot; pour se venger de quelques mauvais
traitements que son maître lui avait fait subir, elle
se rendit au camp en secret et dénonça Montréal au sé-
nateur.
Rienzo, comme nous Pavons vu, revint aussitôt à
Rome; le chef de la Grande Compagnie, appelé au Ca-
pitol e sous un prétexte quelconque, fut jeté dans un
cachot et étroitement enchaîné; ses frères, accusés
d'avoir participé au complot, ne tardèrent pas à y être
amenés à leur tour; quarante des soldats qui lui ser-
vaient de garde furent également emprisonnés. Mont-
réal comprit tout de suite que sa servante l'avait
trahi; bien qu'il sentît tout le danger de sa situation,
il ne perdit point courage, car les embarras du sénateur
lui étaient connus; il n'ignorait pas que Rienzo cher-
chait partout de l'argent et que ses troupes étaient
prêtes à se mutiner, et se flattait d'obtenir facilement
sa liberté en lui promettant une grosse rançon.
Aussi sa première pensée fut-elle de lui faire savoir
qu'il était prêt à lui fournir autant d'argent et autant
de soldats qu'il en exigerait. Plein de conûance dans le
résultat de celte proposition, il disait à Breton et à
Ârimbaud : « L'un de vous restera ici en otage, tous
les deux s'il le faut; j'irai chercher pour Rienzo dix
mille, vingt mille florins; je lui ramènerai aussi des
soldats, et j'obtiendrai votre liberté. » Mais ces paroles
ne trouvaient pas d'écho chez ses frères qui se bor-
naient à lui répondre tristement : « Dieu le veuille! »
Lui-même fut bientôt détrompé : au milieu de la
nuit, on vint le tirer de son premier sommeil pour
le mener à la question; lorsqu'il aperçut la corde
SM COU MRIE3Z0.
destinée à son supplice, il regarda d'un air de mépris
les bourreau* et s'écria : « J'avais raison de vous trai-
ter de rostres et de vilains; tous ne voyez donc pas
que je sais chevalier et que tous n'avez pas le droit de
me faire subir la torture ! ce serait un acte de félonie ! »
On ne tint aucun compte de ses protestations; il fut
attaché et Ton commença à le soulever de terre 1 ; alors
il reconnut qu'il était le chef de la Grande Compagnie,
qu'il avait fait payer rançon aux villes de la Toscane,
imposé des contributions arbitraires, dévasté les cam-
pagnes et emmené les habitants; pour se justifier, il
prétendit n'avoir agi de la sorte que pour se rendre
digne de son titre de chevalier.
Après ces aveux, on le ramena dans son cachot* Sa
confiance l'avait abandonné et il demanda un confesseur ;
on lui envoya un frère mineur qui resta avec lui jusqu'au
petit jour. Gomme il entendait les lamentations étouffées
de ses frères, il se tourna vers eux et leur reprocha leur
légèreté : « Vous n'êtes que des enfants, leur dit-il, et
vous n'avez pas su résister à l'ouragan. Yolre vie n'est
point en danger, moi seul payerai de ma tête votre
imprévoyance. Aussi bien, mon existence a toujours été
pleine d'aventures et je commençais à en être las;
j'avais le pressentiment de ma fin prochaine. Ge qui me
console, c'est de mourir dans cette cité où saint Pierre
et saint Paul ont subi le martyre.
« Bien que tu m'aies conduit dans ce fatal labyrinthe,
Arimbaud, et que cette catastrophe soit ton œuvre, ne
1. Le supplice infligé à Montréal semble avoir été celui de l*es(rapade.
qui consistait à suspendre l'accusé par les mains, liées derrière le dos, et
à le laisser retomber brusquement plusieurs fois jusqu'à deux ou trois
pieds de terre.
■■
SIÈGE DE PÀLESTRINE. — MORT DE MONTRÉAL. 381
te désole pas, je meurs sans regret. J'ai atteint l'âge de
raison et je me suis conduit en enfant; on m'a trahi
comme tant d'autres. J'ai toujours été doux envers mes
semblables 1 ; Dieu sera clément pour moi, d'autant
plus que je suis venu ici avec de bonnes intentions.
Vous êtes jeunes, que cet exemple vous serve de leçon;
aimez-vous et soyez braves en toute occasion comme
je l'ai été : la Pouille, les Marches, la Toscane vaincues
en sont témoins. »
La nuit se passa ainsi; à l'aube, il voulut assister
une dernière fois à la messe, qu'il écouta tout le
temps à genoux, les jambes nues.
Vers neuf heures, Rienzo fit sonner la cloche du Ca-
pitole pour annoncer le supplice de Montréal; le pri-
sonnier fut amené sur l'escalier des Lions, et on le fit
s'agenouiller devant une image sainte'; il portait un
capuchon de couleur sombre, frangé d'or, rabattu sur
les épaules, un petit pourpoint de velours brun, tramé
d'or, des hauts-de-chausse foncés; il n'avait pas de
ceinture, et ses mains étaient liées, de façon toutefois
à ce qu'il pût tenir un crucifix. Trois frères étaient
debout à côté de lui ; pendant qu'on lui lisait sa condam-
nation, il murmurait : « Romains, pourquoi ne vous
opposez-vous pas à mon supplice? Vous ai-je jamais
fait aucun mal? Votre pauvreté et mes richesses sont
seules cause de ma mort. Hélas ! en être réduit là, moi
qui ai vu souvent à mes pieds dix fois plus de gens
1. Ceci montre bien, arec l'admiration que professaient pour lui la plu-
part de ses contemporains, à quel point l'état de guerres et de troubles
continuels où était plongée l'Italie, avait dénaturé toute idée de justice et
d'humanité.
2. A l'endroit sans doute où se trouve actuellement la statue équestre
de Marc-Àurèle, dans la cour du Capitole.
SA COLA DI RIENZO.
qu'il n'y en a ici! Ce traître aura une fin misérable! »
Quand il entendit que, dans l'arrêt, on parlait de le
pendre au gibet, il se leTa brusquement et parut bou-
leversé ; mais les assistants le rassurèrent en lui affir-
mant qu'une telle honte lui serait épargnée ; il écoula
alors axée tranquillité son jugement jusqu'au bout.
Quand cette lecture fut terminée, on le conduisit au
bas de l'escalier et de là au lieu du supplice; le long du
chemin, il secouait ses liens, se retournait à chaque
pas et disait : a Je meurs innocent, Romains, pitié; je
Tenais pour le bien de votre cité, pitié, pitié ! » Il em-
brassait sans cesse la croix que portait le frère qui
l'accompagnait. Arrivé à un endroit où se trouvaient les
raines d'une ancienne tour, on le fil mettre à genoux,
et la foule se rangea en cercle autour de lui ; mais il se
releva aussitôt en disant qu'il voulait changer de posi-
tion, et il se tourna vers l'orient ; après avoir une der-
nière fois recommandé son âme à Dieu, il s'age-
nouilla de nouveau, traça une croix avec la main sur le
billot, l'embrassa, et jeta loin de lui son capuchon.
L'exécuteur posa la hache sur son cou : « Je ne suis pas
bien placé, » s'écria Montréal en se relevant encore une
fois. Son médecin, qui se trouvait dans la foule, s'a-
vança et indiqua l'endroit précis où il fallait frapper. La
tète de Montréal tomba du premier coup.
Des frères mineurs mirent son cadavre dans un
cercueil et le transportèrent à l'église Aracœli, où ils
l'ensevelirent. (29 ou 50 août 1354.)
La surprise des Romains fut grande quand ils ap-
prirent la condamnation et le supplice de cet homme,
devant qui toute l'Italie avait tremblé, et dont ils ne
pouvaient s'empêcher d'admirer les talents militaires
SIÈGE DE PALESTRINE. - MORT DE MONTRÉAL. 385
et la rare intrépidité. Comme quelques-uns allaient
jusqu'à blâmer cette justice sommaire, Rienzo crut
devoir justifier publiquement sa conduite; les citoyens
furent convoqués en parlement, et il leur parla en ces
termes : « Ne soyez point troublés par la mort de cet
homme pervers. Il a mis à sac bien des châteaux et
bien des villes, emmené ou massacré une foule de
gens inoffensifs; deux mille femmes ont été victimes
de ses soldats. II était venu ici avec l'intention de
porter le trouble parmi vous ; il espérait se créer une
seigneurie indépendante, après avoir pillé votre terri-
toire et la Campanie comme le reste de l'Italie. Avec
la grâce de Dieu, nous ne nous laisserons pas détourner
de notre œuvre; pour le moment, nous voulons imiter
le moissonneur qui jette au vent l'ivraie et garde le
bon grain; c'est pourquoi nous avons condamné à
mort cet homme hypocrite et nous conserverons son
argent, ses soldats et ses cavaliers pour accomplir
nos desseins. »
Ces dernières paroles semblent donner raison à ceux
qui ne voient dans l'acte de justice accompli par Rienzo
qu'une lâche trahison, grâce à laquelle il espérait se .
délivrer d'une dette de reconnaissance qui commençait
à lui peser, et remplir le trésor de la ville, épuisé par
ses expéditions. Soutenir que cette pensée ait été com-
plètement étrangère à la résolution du sénateur, serait
méconnaître la vérité. Faut-il pour cela blâmer Cola di
Rienzo d'avoir infligé un juste châtiment à cet aventu-
rier, qui avait terrifié l'Italie par son audace et par ses
crimes, et qui cherchait, en somme, à le renverser du
pouvoir et peut-être même à le faire assassiner? Ses
frères, il est vrai, avaient puissamment contribué au
384 COLA DI RIENZO.
succès de Ricnzo; mais sa reconnaissance devait-elle
aller jusqu'à laisser mettre en péril sa propre autorité
et, avec elle, l'indépendance de Rotne, qui lui élail
confiée?
Breton et Arimbaud, ainsi que l'avait prévu leur
frère, échappèrent à la mort. Arimbaud fut réclamé
impérieusement par Albornoz f et relâché sur-le-champ.
Quant à messire Breton, il resta en prison et ne recou-
vra sa liberté qu'après la mort de Rienzo.
Le pape approuva la conduite du sénateur dans une
lettre adressée, le 20 octobre, à son internonce à Venise,
Raimond, dans laquelle il énumère les crimes de Mont-
réal, qu'il compare à Totila et à Holopherne, et or-
donne à son représentant de se faire remettre soixante
mille florins par les banquiers de Padoue, chez lesquels
Montréal avait aussi fait des dépôts, afin d'indem-
niser en partie les habitants des terres de l'Église, qui
avaient eu à souffrir, lors du passage de la Grande
Compagnie. Les Florentins avaient déjà pris leurs pré-
cautions : le 5 septembre, ils écrivaient aux citoyens de
Pérouse de mettre sous séquestre les biens de Montréal
et de leur réserver une part proportionnelle aux dom-
mages qu'ils avaient subis. De son côté, un certain
Giovanni di Caste! lo se saisit de tout ce que le condot-
tiere possédait à Rome, et il ne resta à Rienzo que cent
mille florins tout au plus. S'il n'avait eu d'autre but,
en faisant jeter en prison Montréal, que de se procurer
de l'argent, mieux aurait valu assurément lui vendre
sa liberté, qu'il eût payée plus cher.
1. Il était clerc.
CHAPITRE XXIX
MORT DE COLA Dl RIENZO
Quelques jours après cet acte de vigueur, le pape
confirma officiellement Rienzo dans sa charge; comme
le sénateur s'était plaint que les méchants ne respec-
taient pas son autorité, parce qu'ils la croyaient éphé-
mère, et se bornaient à cacher momentanément leurs
vices, sans y renoncer; qu'en outre il avait témoigné
l'appréhension d'être en butte aux représailles des
barons, dès qu'il quitterait le pouvoir, ce qui l'empê-
chait de sévir contre les ennemis de la paix et de
rÊglise, Innocent VI déclara que Rienzo conserverait ses
fonctions au delà du terme primitivement fixé et jus-
qu'à ce que lui ou son légat en jugeât autrement: « Car
nous ne voulons pas, écrivait le pape, que, par crainte
des nobles, il préfère être accusé plus tard de trop de
clémence plutôt que de trop de sévérité; s'il ne tient
son autorité que de l'Église, il pourra se montrer fort,
en même temps que modéré, envers les ennemis du
bien public 1 . »
Le pape adressa en même temps à Cola di Rienzo une
lettre pleine de sages recommandations : « Il t'appar-
tient maintenant, mon fils bien-aimé, lui disait-il, de
1. Lettre à Albornoz, 9 septembre.
25
586 COIA DI RIENZO.
prouver la reconnaissance et ton amour pour ton Créa-
teur, qui t'a comblé de ses dons, qui t'a élevé si haut,
malgré l'humilité de ta naissance, et qui t'a permis une
seconde fois, après l'avoir préservé de mille dangers, de
reprendre dans la patrie le souverain pouvoir. Crains
Dieu, honore l'Eglise, respecte ceux qui sont au-dessus
de toi, sois affable pour tes égaux, bienveillant envers
les faibles, secourablc aux orphelins; montre-loi égale-
ment accessible au pauvre comme au riche et rends la
justice avec impartialité. Que les honnêtes gens trouvent
en toi un protecteur, les malheureux, un consolateur;
que les orgueilleux soient humiliés; que les coupables
soient sévèrement châtiés. Fais régner partout la jus-
tice et tes adversaires ne pourront rien contre loi. »
(11 septembre.)
Pour donner à Innocent VI des gages de son respect
et lui bien montrer son
intention de rompre
avec le passé, le séna-
teur modifia ses armes :
au lieu des sept étoiles
I environnant un soleil,
! qu'on voyait autrefois
sur son blason, il en
" fit mettre huit; seule-
-y' ment, par suite d'une
""--„,_ erreur sans doute de
s,„„ do c<.i a -h ni.™». l'ouvrier, la huitième
étoile se trouva être un
lis; le centre fut divisé en deux parties : dans l'une
étaient représentées les clefs en sautoir; dans l'autre,
les lettres S. P. Q. R.
MORT DE OOU H MEMO.
II renonça également aui titres qu'il avait pri* jhi -*
et il eut soin, en toute occasion, de WÊonirtr la y js
grande déférence pour le pape.
Les opérations contre Palestrine n'avaient par £*
complètement suspendues après le départ de G la C.
Rienzo. L'argent de Montréal servit â payer au *>^dftU»
l'arriéré qui leur était dû; néanmoins un asset rrai#:
nombre de mercenaires abandonnèrent Je ynv< ca
sénateur, qui les remplaça par des archers : il k ! „ i
resta plus que trois cents cavaliers. Bîenio. rnn^jn-A
de s'éloigner de nouveau de Rome, confia le coin ou 3-
dement suprême de Tannée a nn capitaine renommé
pour sa bravoure et son habileté, Riccardo Impru-
dente, de la famille des Ànnibaldc*ehi , sei^eur de
Monte Compalro 1 ; Riccardo connaissait à food le pa}S
les passages difficiles, les moindres sentiers dans la
montagne; l'événement donnait toujours raison a Mrs
prévisions, et l'armée entière, y compris les merce-
naires, chérissait son général et rendait justice à ses
talents. Il poussa avec vigueur le siège de Palestrinc :
les partisans des Colonna, traqués de tous côtés,
n'eurent plus un instant de répit, et les Romains recom-
mencèrent, par son ordre, à ravager les environs. Ce-
pendant les Colonna, certains que les assiégés n'ose-
raient pas donner l'assaut, ne songeaient nullement à
se soumettre. Craignant de rencontrer leurs adversaires
en bataille rangée, ils se bornaient à opérer de fré-
quentes incursions sur le territoire romain; les
Romains durent cette fois encore renoncer à faire
leurs récoltes. Riccardo mit des garnisons dans F ras-
1 . Monte Compalro, village situé dans le voisinage de Rome.
390 COU DI RlfclSZO.
tude; il ne voulait recevoir personne, n'admettait m
conseil ni contradiction, et gouvernait en vrai despote.
L'excès de fatigue, l'inquiétude, les soucis, l'avaient
profondément miné : on le voyait, par moments, rira
puis pleurer; comme vers la fin de son tribunal, de
profonds accès de découragements le prenaient parfois
sans raison apparente. Se croyant sans cesse entouré
d'assassins, il voulut constituer un corps de six cent
cinquante soldats (cinquante par quartier) pour lui
servir de garde personnelle; mais force lui fut de renon-
cer à ce projet, faute d'argent.
Le mécontentement provoqué par les caprices, par
les rigueurs et surtout par les exactions de Rienzo, qui
pesaient sur tous les citoyens, allait croissant ; lui-même
commençait à se rendre compte de son discrédit, sans
toutefois en mesurer l'étendue. Il se croyait même si
sûr du lendemain qu'il entreprit sans hésiter de rendre
à la France son roi légitime, qui vivait, ignorant lui-
même sa haute naissance, dans une ville d'Italie; du
moins c'est là ce qu'affirmait un ermite de l'ordre de
Saint-Àuguslin, sur le point de rendre le dernier soupir;
voici ce que racontait l'ermite 1 :
Quand Louis le Hutin, roi de France, mourut le
15 juin 1516, sa femme en secondes noces, Clémentine!
fille de Charles Martel, roi de Hongrie, était enceinte
et, comme le roi ne laissait d'autre enfant qu'une fille,
il fut convenu que son frère Philippe, comte de Poitiers,
1 . Voir Appendice, n* VI. Nous donnons ce récit d'après les documents
contemporains sans en garantir toutefois l'exactitude, ce qui serait peut-
être fort hasardé. (Bibliothèque communale de Sienne, Cod. À. in. Arcbi-
vio délie Riformagioni di Siena ; Sigismoqdo Tirio, curé de Santo Stefano,
à Sienne, Histor. Senens., etc.)
prendrait le pouvoir, c:n:^:-? rér-: fi rji:». Se
l'enfant qui devait nailn-r*^:: -:*• i .- •- n -ri., a -.11:
d'avoir atteint sa m.yrrA -c r-_-r\; i^i :-! rri-- . •:
proclamé roi de France. C mme >-* j.; :- > -.s * -s-i i ..ea
que les ennemis de PL i I ï j p-e rv; - .\^\\ -z.~ --l*s: :>-
tion d'enfant, deux seiun^ur^ ci "-:> jir: J <>-ux q-i
s'étaient toujours monlivs les [ " ;s L lr.-> 2 - r- ! -*. ; Lt
la loyauté ne pouvait cire si:-^ ••*-„ f^.vr.î «Lr:^ de
surveiller la reine. Le 15 novcmlr* 131 ȕ. t.!- -i.r.: * 'e
jour à un fils; le récent se iv-Lr.a as^.z fj.;I>u>:-i:l à
la perte de la couronne ; mais il n'en fut \^s d? m^me
de la comtesse d'Artois, la nkre de ça femme: e\\e
répandit le bruit que le jeune rui /-tait « h.'iifet ne p«»ur-
rail vivre longtemps: les deux scigm-urs prérosZ-s à sa
garde redoublèrent de vigilance et lui elit-rclièrent une
nourrice qui fut de naissance nob.e. Ils jetèrent les yeux
sur une femme, nommée Marie, qui avait été séduite
par un Italien, Guccio di Mino, originaire de Sienne.
Guccio voyageait pour le compte de son oncle Tolomei,
banquier à Sienne, quand il connut Marie à Chartres 1 ;
il voulut l'épouser, mais la mère et les frères de Marie
s'y opposèrent et obligèrent même Guccio à quitter pré-
cipitamment le pays. Marie alla cacher son déshonneur
dans un couvent des environs de Paris, dont l'abbcsse
était quelque peu sa parente; elle y eut un fils auquel
on donna le nom de Jean et qui se trouva être exacte-
ment du même âge que l'enfant royal. C'est là que les
deux seigneurs, accompagnés des médecins de la reine,
vinrent la trouver sans qu'elle sût comment sa retraite
avait été découverte. Malgré ses prières, force lui fut do
\. Le texlc dit : « Charsi, petite ville située près de Paria »; Pnpen-
cord dit Crécy.
"* *l li* ■ «IT^ ï ^r— . il l.-iLTîl.lf 'L^.»«T1 mort
il. =- " :> ^.~^:- •* '■:•- r- si -n. . :>* i*$ n?c-o*riies que
1 "i.r. ^•in.i-v * c . î.Ti:i^aai cm >^a :L* avait péri.
^•r- .■— ••i * ifr* sij^.- it^r à s a îi mort l'en-
:..:■ •*• * ""lit' . mu .t* ir**rv^ z> • ~ê roroaees, elle
r - ■. .; îm;.-«*;isî .!.."■• - 711 s -*Lr sxhufrioana à sa
. .».• ■*.• >^ :r-- 1 ..*;l"—: .r* pfa> :i palrâ et, aa
n * -i 4. -** siii^ • i^ .^»r di-ir ic ocit rie le roi renaît
a ^n- ■ 1:1 •■•• la :■ it^:r*-jai^« a :i: prMM-ie à b coor
i. c i:-d-a: rirzii?** -VLL«:.»i« it! a reine, excepté
- .1 !■...!• ;: r-«»: t^x» i"_L*«' •->. «rii *>**it ses Tœax
-«.:l«-^ -^ ^-v." *lt ""*it ir*t : I»* P't 5005 le BOfB de
».. • i .,. v ^ "•» et* 1* L mil: ^c si«:r* i Rrîm*» le 9 jan-
1 -i ;• ï *n !•:. 1 li ri : y^i* .£125 l'Lpioraiice la
-t. ^ - m. i« •• i»: si * *••: u- «j x;-ssi»re: il avait six ans
•t - u Vu: ■«£ i«-v * :».' m or en France, apprenant
1 * ^ nsr -.»nî* 1 *^o a m <n»'. tv j arori &* r^naat. c'est crBe
. n '^••;n«u »r ^x'i.t* S.-011 a riutum». je ijwniii aeaale et
i * *uî t^ .^h» ^r»^-n*irs r-i-cruiii tni'MjTiî xriia* «V a part. In
,viti»-n. 1 iixa a. itrss. t îî> A* ^ar*tf 1 Jt ?iidf <àt rat.
-.•1, . » *\«i :.n«-^ a A^'mm.»} . jui'uiu nuariiC sut» foe Pobi sat
vi\k îs .min."» h ai cir ni'*is it n.: :i»'ttr^ifi« aère <■ Uti £râ»t
.^.h»*-% vn *. ■ ciitt* "-*.*i«n,vix* firent a +?rùi **mtcemmme % naît «a
I At,vvi m »u» »• -*v.i vie nuis sii iC'Vi awrijf pîa* eVcrâace,
^ -i>* «t >a v.n » * •• t* m.»» . se ju:> <T "B ae ctt«fre»i pas oaas ajoel
».« i\ ,t»i\ >s «;«ntt»N nin «.n»* T»rrv5>ctf i nrt»*r W sùeace, aa rèaae àt
>,"»'% 4 »'iiu , .> c *-^ii -.•» 1»' s» :vua jaaif . C^t jr^èabVaaeattynTriaa aai
»•»!>. «v *• •ij*.'ti»».»iiiw i s/a rwiC
MORT DE COU M RIEXZO. 395
que les frères de Marie étaient allés combattre an service
du roi loin de leur patrie, revint à Chartres et emmena
son prétendu fils à Paris. Il avait promis de le renvoyer
bientôt, mais Marie n'entendit plus parler de lui.
Sur le point de rendre le dernier soupir, elle s'ou-
vrit de son secret à un frère espagnol de Tordre de
Saint-Augustin, lui remit un testament contenant
toutes ses révélations et le supplia de retrouver l'enfant
royal et de lui dévoiler son rang (ceci se passait en 1545).
Jourdain, c'était le nom du confesseur, se mit en devoir
d'obéir au vœu de la mourante; mais quand il eut
appris que Guccio était mort à Châlons quelques années
auparavant, il désespéra de retrouver le jeune roi et
borna là ses investigations. Aussi bien, il craignait
d'attirer, non seulement sur lui, mais sur tout son ordre
la colère du roi, s'il lui suscitait un compétiteur au
trône.
Quelques années s'écoulèrent. Jourdain ne pouvait
s'empêcher de croire que les maux sans nombre qui
accablaient la France étaient une punition de l'abandon
où elle laissait son souverain légitime, puis une vision
hantait souvent son sommeil; il lui semblait voir le
jeune roi aux genoux du roi son père, lui disant :
a Donne-moi ta bénédiction afin que j'aille reconquérir le
saint sépulcre. » Un jour même le roi lui apparut tenant
en main une bannière aux armes de l'Église. Jourdain
n'hésita plus, il se mit de nouveau à la recherche du
fils de Marie, mais en vain. Alors il résolut d'aller en
Italie; ses forces (il avait quatre-vingts ans passés) ne
le lui permirent pas, et, sur le conseil de ses amis, il
chargea un frère du même ordre que lui d'entre-
prendre ce pénible voyage, lui recommandant de lui
n n r«»rer in* *3r*m?iv r*c«»c^». Ceiai-eî. qui s'appelait
l.i -jtjt*. *u." ir-'à i_e 7i i-ïeiir^ ." is à Rome; il se mît
■*îi rwrj* "vr* .e aou.i> -ie ji^.et 15^1. et débarqua à
P wn ^fner*. a« a lu «'a :e *j»*ae!S- ÎLIs lu il tomba sra-
v'meîic Tisn'iUÎe: ** cr^iat en. •iin.r^r de mort et crai-
rw.i: rie s<m secr* ne pér*: av« lai, il adressa la
..-'c«e rt uïsjjnra: £e îtir'>. q~e lai avait confié le
r^r» *Mi:-;a_i. il setuvnr de Rome. G>b di Rjenzo.
i« tic a. ^'■ mT tv r»*ai:LLssil: ritalîe et qui lai p»-
m^-sal" in en "\* :e D^a. Cette misave, datée du
±3- R»«i:_ pir^ir i L.me se I septembre.
E/enjj i"i i_: jamais rvc^aeê à ses rêves ambitieux
et r.n^^jries: la rersceetïve de rendre à la France
s a r»i Vt:* .zie ■*•: «Ti aiser a:M Ij colère de Dieu le
séifai^: i* s IV: • ri. 0*:oi de pus beau que de rétablir
ji ra-x Ilzs «:e r;r.s L-vilrê par les discordes civiles el
r-::ze pur PLivi^'cl i jxi«. îl** ne serait pas sa gloire s'il
rjusstvsi:: et -iu.: osenît a:ij;uer le défensear d'âne si
siir.e casse* l.is tjri ne tr avérai t-il pas dans le
=:• cirj~e r**--j^-~L por ses soî:ï* un allié fidèle et sûr?
T c es cvs [eesees I\*>saî!Iîrent en lisant l'étrange
dx'uzie^t que !ui errv.jjait un moine moribond. Il ne se
d« ai ri îa pas quelle pouvait être la valeur de ces révé-
lations, il ce songea pas qu'il était peut-être en pré-
sence d\:ne imposture singulièrement audacieuse, il
accvvta sans examen, malgré son étraneelé, le récit du
frère et prétendît même qu'étant a Avignon il avait
entendu raconter quelque chose de semblable. Des émis-
saires furent enunés sur l'heure dans toutes les direc-
lions, pour découvrir la trace du fils de Louis le Hulin.
Après bien des recherches on finit par apprendre qu'il
résidait à Sienne. Il y avait d'abord exercé le métier de
10RT DE OOLi H UE3ZM.
drapier, puis s'était occupé du commerce de*
presque ruiné par la faillite des Tolomei, il rirait fort
modestement. Ses concitoyens lui avaient pourtant con-
fié à plusieurs reprises des fonctions municipale*: une
fois même, il avait été élu directeur de l'hôpital Santa
Maria. On l'appelait à Sienne : Gianino.
Informé que le sénateur voulait le voir, il refusa
d'abord de se. rendre à Rome, s'il n'en recevait Tordre
par écrit; Rienzo lui renvoya donc un messager porteur
d'une lettre de sa main.
Au noble et sage Gianino di Guecio, notre très cher ami.
Notre envoyé était chargé de vous informer que vous pou-
viez vous rendre auprès de nous sans crainte. Vous avez
refuse de le suivre, parce qu'il n'était point muni d'une lettre
de nous. (Nous ne lui en avions point donné, ignorant en
quel lieu vous vous trouviez.) Maintenant nous vous prions,
après avoir pris connaissance des présentes, de venir en hâte
à Rome, vous recommandant la plus grande diligence et le
plus grand mystère. Et, pour que vous puissiez avoir con-
fiance en notre envoyé, nous avons écrit cette lettre, qui est
scellée de notre sceau.
Nicolas, chevalier du peuple romain, sénateur par la
volonté du Saint-Siège, syndic illustre, capitaine et défenseur
de la ville sainte 1 .
Le 18 septembre 1354.
Gianino se décida cette fois à partir. Il arriva à
Rome le 2 octobre et descendit dans une auberge
située au Campo di Fiore; le sénateur le fit venir aussi-
tôt au Capitole, le questionna sur ses parents, sur son
1 . Voir Appendice, n* VII.
i
5J* OMA M UUZÙ.
ensuite» s*r » lie et. voyant que ses réponses concor-
«Liântt parfaitement avec le récit du frère, il ne douta
plx? qu'ïl ne se tnnivat en présence du véritable roi de
France. Se prosternant alors aux pieds de Gianino, il
lu découvrit le contenu du testament de sa nourrice ;
Tiùirùo ne fut pas peu surpris, comme bien on le pense,
es entendant cette étrange révélation, il hésitait à y
ajouter foi. Mai* Rîeuo insista et réussit à le convaincre*
II lui remît un sceau semblable au sien, mais où le
soieil écrit entouré de doue rayons, lui recommanda
Je g-jrder le plus grand secret sur ce qu'il venait d'ap-
precJre et In promit de le faire reconnaître par les
ambassadeurs de tous les souverains de l'Europe, qu'il
comptait convoquer avant peu pour régler de graves
gestions. * y est-ce pas Rome, lui dit-il, qui doit veil-
ler à ce que la justice règne dans tout l'univers, puis-
queïle en est la tète? » Il retint Gianino au Capitole.
Cependant il soufflait sur la ville comme un vent de
révolte: on entendait de tous côtés des paroles de
menace contre le sénateur; les barons, exploitant la
désaffection du peuple, répandaient mille bmits alar-
mants, l'encourageaient à » soulever et s'efforçaient
Je semer la haine et la discorde. Cola di Rienzo, pen-
sant que le légat ne l'abandonnerait pas dans celte
extrémité, enjoignit a Gianino d'aller au pins vite
trouver Albornox à Montefiascone pour l'instruire de
ce qui se passait a Rome et le supplier de lui envoyer
sans délai des secours. Gianino quitta Rienzo le
4 octobre après avoir été prier à Saint-Pierre, el arriva
devant Montefiascone au milieu de la nuit. Un soldat
de Sienne, qui le connaissait et qui était par hasard de
garde sur les murs, lui cria de ne pas entrer et de
MORT DE COLA DI RIENZO. 597
retourner en hâte sur ses pas, s'il portait quelque inté-
rêt au sénateur de Rome, car on y préparait une
révolution, en vue de laquelle les Golonna venaient
d'embaucher deux cenls soldais dans le même corps que
lui 1 . Gianino revint donc sans avoir vu le légat; il
répéta à Cola di Rienzo ce qu'il avait entendu, mais
celui-ci ne tint aucun compte de cet avertissement et
fit repartir Gianino sur-le-champ. Il voyagea toute la
nuit et parvint à Monteflascone le lendemain 6 octobre,
vers midi. Lorsque le légat eut pris connaissance de la
lettre que lui adressait le sénateur, il chargea Andreo
Salmoncelli, de Lucques, de réunir quelques soldats et
d'aller à Rome. Mais le lendemain Albornoz lui donna
contre-ordre, sous prétexte que le pape venait de lui
enjoindre de se transporter à Orvieto, et il partit, en
effet, pour cette ville, emmenant avec lui Gianino.
Le même jour, Rienzo écrivait à son protégé la lettre
suivante :
Très noble prince, roi plus illustre que tous les autres
monarques de la chrétienté, reconnu de Dieu seul et non des
hommes, trompés par les machinations de ceux qui devaient
avoir soin de votre enfance;
Afin que personne ne put soupçonner qui vous étiez et dans
l'intérêt de votre sécurité, nous vous avons envoyé, comme un
de nos serviteurs, auprès du légat, en vous chargeant de le
supplier d'envoyer au plus vite son armée à Rome pour y
écraser les ennemis de l'Église et du peuple romain, car ils
redoublent d'efforts contre nous. Nous espérons que vous avez
1 . Ceci prouve bien qu'Albornoj devait être au courant de ce qui se
tramait contre Rienzo et que, s'il lie se porta pas à son secours, s'il ne
le prévint même pas, c'est que, sans doute, il s'était réconcilié avec les
Colonna et souhaitait le renversement du protégé d'Innocent VI.
598 COU DI RIENZO.
agi en conséquence et, par la présente, nous tous renouvelons
nos prières. Aujourd'hui notre situation est si critique que
nous nous considérons comme perdu, pour peu que les secours
de l'Église tardent à arriver. C'est pourquoi nous vous recom-
mandons de ne venir à Rome sous aucun prétexte. Retirez-
vous dans quelque lieu sûr, jusqu'à ce que nous vous fassions
connaître de nouveau nos intentions. Comme notre vie est en
danger, nous croyons devoir déclarer et affirmer que vous
êtes réellement le roi de France, le fils du roi Louis, fils
aîné de Philippe le Bel, que votre mère est la reine Clémen-
tine, fille de Charles Martel, et que votre nom est Gianino.
Soyez certain qu'un jour viendra où vous serez roi de France
et où tous les Français seront vos sujets.
Fait au Capitale, le 7 octobre 1554 *.
Cette lettre était accompagnée d'une copie de la
déclaration du frère Antoine*.
Le 8 octobre 5 , avant l'aube, Cola di Rienzo était
encore couché, lorsqu'il entendit retentir au loin le cri
sinistre de : ce Popolo! popolo! » signal de toutes les révo-
lutions qui ensanglantaient la ville. II ne s'inquiéta pas
d'abord de cette rumeur; pourtant le bruit grandissait,
se rapprochait. La petite troupe d'émeutiers, cause du
tumulte, était partie d'un des quartiers les plus éloignés
de la ville; elle s'augmentait, en avançant, d'une foule
1. Voir Appendice, n* VIII.
2. Voir, pour la fin de Gianino, Appendice, n« IX.
5. Us anciens textes portent le 8 septembre, c'est éfidemment une
erreur de copiste; la lettre de Rienzo du 7 octobre, dont il eiiste une
copie authentique à Sienne, ainsi que tous les éféoeroents qui précédèrent
sa chute, concourent à démontrer que la date du 8 octobre est seule
acceptable.
On a également prétendu que le tribun était mort es 1353 et non
en 15*1; sa présence à Pérouse en 1354, les lettres du pape, les rapports
du sénateur a? ec Albornot, démontrent la busseté de cette supposition.
MORT DE COU M RIENZO. S99
de curieux et d'indifférents, comme cela se passe tou-
jours en pareil cas. Une bande de gens armés, venant
des quartiers de la Ripa et Saint-Ange et soudoyés pro-
bablement par les Colonna, se joignit à elle, sur la
place du marché; un autre, arrivant des quartiers
Colonna et Trevi, déboucha presque au même moment
sur la place. Alors les émcutiers crin -en t : « Mort à
Coladi Rienzo! mort au traître! » Et Ton marcha vers
le Capitole.
Les autres quartiers de la ville étaient calmes,
mais ils n'envoyaient pas de troupes pour défendre le
sénateur; ses propres soldats, ceux-là du moins qui
appartenaient aux quartiers soulevés, firent défection
et se mêlèrent aux assaillants. Hommes, femmes,
enfants, criaient, vociféraient, couraient deçà et delà
et jetaient des pierres contre le palais, sans trop savoir
pourquoi. Le tumulte allait croissant, et la multitude
entourait déjà le Capitole en hurlant : « Mort au sé-
nateur qui a créé la gabelle ! mort au traître ! mort à
Rienzo! » Mais lui ne comprenait pas encore la gran-
deur du péril; il répétait à ceux qui étaient accourus
auprès de lui : « Ces gens disent « Vive le peuple! » mais
c'est aussi notre cri ; ne sommes-nous pas ici dans l'in-
térêt du peuple? La lettre par laquelle le pape nous con-
firme dans notre charge est arrivée, il ne nous reste plus
qu'à en donner lechire aux conseillers de la ville. Que
veulent-ils donc?» Et, au lieu d'organiser la résistance
dans l'intérieur du palais, de faire sonner la cloche pour
appeler aux armes les partisans du bon état, Rienzo
attendait que la foule se dispersât d'elle-même, tant il
avait encore confiance dans le prestige de son nom!
Il commença pourtant à se troubler quand il s'apevçut
400 COLA DI R1ENZO.
que lous ceux qui devaient défendre le Capitole,
avaient fui lâchement à la première alarme; il ne res-
tait plus auprès de lui que Locciolo Pelliciaro 1 , un de ses
parents» dont le rôle fut étrange, sinon bien coupable,
dans cette catastrophe, ainsi que deux autres de ses ser-
viteurs. Les cris de la populace devenaient furieux; elle
se ruait sur le palais, cherchant à en forcer les portes;
les traits, les pierres volaient de tous côtés. Rienzo ne
savait à quel parti se résoudre ; tantôt il se laissait aller
au désespoir, puis soudain reprenait courage. Il revêtit
enfin son armure de chevalier et s'écriant : « Par ma
foi, il n'en ira pas ainsi », s'avança seul sur un balcon,
l'étendard du peuple à la main. On le vil étendre les
bras, comme pour imposer silence, faire signe qu'il
voulait parler; nul doute que si les Romains l'eussent
écouté, il aurait su apaiser leur colère et les renvoyer
satisfaits. C'est précisément ce que' voulaient éviter les
instigateurs de la révolte; ils redoublèrent de violence
et parvinrent à couvrir la voix du sénateur; on lui lança
même des pierres et des flèches, dont une l'atteignit à
la main. Alors il agita à plusieurs reprises le gonfalon
du peuple et, le posant à côté de lui, montra des deux
mains les lettres d'or et les armes de Rome, qui y
étaient brodées; comme pour dire : « Vous ne me laissez
pas parler, regardez au moins; je suis, comme vous,
enfant du peuple, citoyen de Rome; j'ai toujours chéri
ma patrie; si vous me massacrez, elle succombera avec
moi*. »
Le peuple, excité par les meneurs, ne voulait rien
entendre et criait de plus belle : «Mort au tyran ! mort au
1 . Pelliciaro signifie pelletier.
2. Nous avons, dans ce récit, suivi de point en point le biographe.
MORT DE COLA DI R1ENZO. 401
sénateur! » La situation de Rienzo devenait critique,
d'autant qu'il entendait, tout près de lui, les cris et les
menaces de messire Breton, dont la prison était voisine,
et qui pouvait d'un moment à l'autre profiler de l'ab-
sence des geôliers pour reprendre sa liberté et venir
venger la mort de son frère. Les émeuliers, voyant que
les portes du palais défiaient tous leurs efforts, réso-
lurent d'y mettre le feu ; un bûcher fut promptemcnl
dressé devant chaeu ne d'elles, on y répandit de la poix
et de l'huile, et les flammes ne tardèrent pas à entourer
le Capitole. Rienzo voulut encore une fois adresser la,
parole au peuple; l'escalier, que le feu atteignait déjà,
était impraticable ; il se fit descendre au moyen de cordes,
dans une nappe, jusqu'à une terrasse, située tout près
du sol. Mais là un nouveau danger l'attendait, car sur
cette terrasse donnait la prison commune où étaient
enfermés une foule de malheureux qui, voyant l'incen-
die les gagner, faisaient des efforts désespérés pour bri-
ser les portes et poussaient des clameurs effroyables.
C'en était fait de Rienzo si les prisonniers parve-
naient à s'échapper; il prit les clefs, de peur que quel-
qu'un ne voulût les délivrer, et se relira au fond de la
terrasse. La, le peuple ne pouvait plus le voir et peut-
être se serait-il calmé de lui-même, si Locciolo, demeuré
dans la salle du haut, n'était apparu plusieurs fois sur le
balcon, faisant signe que le sénateur se disposait à fuir
par derrière. Puis, il se tournait vers lui et l'engageait
à avoir bon courage. Du moins c'est ainsi que le bio-
graphe explique ses gcsles; d'après lui ses funestes
conseils auraient poussé Rienzo à rester inactif au
début, à résister, quand il n'était plus temps, à se
sauver enfin sous un déguisement indigne de lui.-
2ô
402 COLA DI RJEISZO.
Cependant le jour s'était lève. L'incendie faisait rage ;
la galerie, qui menait à l'entrée, était en flammes; les
poutres, les planchers, les murailles s'effondraient de
tous côtés avec fracas; une des portes était en partie
consumée; une autre commençait à brûler, mais la
chaleur était si intense que les émeutiers n'osaient se
risquer dans l'intérieur du palais.
Celte circonstance aurait pu sauver Ricnzo. Si.
n'écoutant que son courage, il était resté sur la terrasse
où les flammes ne pouvaient l'atteindre, ses amis
pouvaient se rallier, courir à son secours! Mais le destin
en avait décidé autrement. En proie à une terrible indé-
cision, le sénateur allait et venait, il enlevait son casque
et le remettait, saisissait son épéc, puis la rejetait loin
de lui. Enfin, la crainte de tomber entre les mains de
ses ennemis l'emporta ; il ôta son casque, son armure,
ses vêtements sénatoriaux, eufin tout ce qui pouvait le
faire reconnaître, se coupa rapidement la barbe, se
teignit le visage en noir, jeta sur ses épaules un manteau
grossier, tel qu'en portaient les bergers dans la cam-
pagne de Rome et qu'il trouva dans le réduit où habitait
le portier; enfln pour mieux cacher son visage, il se
chargea d'un matelas. Apres avoir donné l'ordre qu'on
ouvrît toutes les portes du palais, afin de distraire l'at-
tention de la populace, le sénateur descendit l'escalier
près de s'écrouler, traversa la galerie au milieu des
flammes, parvint à la première porte, qu'il franchit sans
difficulté, puis à la seconde, et s'élança enfin sain et
sauf sur la place du Ca pi tôle. Grâce à la confusion, per-
sonne ne le remarqua. 11 s'éloigna rapidement à travers
la foule, criant, dans le patois des paysans : « Sus, sus au
traître; allez piller le palais, il est plein de richesses! »
MORT DE COLA DI RIENZO. 405
Rienzo était déjà parvenu au bas de l'escalier du Capi-
tale, il se croyait sauvé, lorsque soudain, au moment où
il allait traverser la dernière enceinte, un homme du
peuple, qu'il avait offensé jadis, lui barra le chemin, le
dévisagea, et s'écria, en le saisissant par le bras : « Ne
passe pas, où vas-tu donc? » En même temps, il arra-
chait le matelas sous lequel Rienzo cherchait à se dis-
simuler, et les bracelets dorés qu'il portait au bras
achevèrent de le trahir. Se voyant reconnu, le sénateur
ne tenta pas une résistance d'ailleurs inutile; résigné à
son sort, il se laissa ramener au bas de l'escalier des
Lions, où lui-même avait prononcé la condamnation de
tant de coupables.
Les Romains accoururent autour de lui, mais un
reste de respect les retenait, et ils le regardaient curieu-
sement, silencieusement. Son visage était souillé de
sang et du noir qu'il y avait mis; ses cheveux flottaient
en désordre; sous son manteau d'emprunt il avait un
petit pourpoint de soie verte, serré à la taille, une
légère cuirasse dorée, des jambières roses comme celles
des barons* Les bras croisés sur la poitrine, muet,
immobile et comme anéanti, il regardait avec des yeux
où se lisaient la terreur et le désespoir la foule qui se
pressait de plus en plus nombreuse autour de lui. Ah!
si dans cet instant suprême, surmontant son effroi, il
avait parlé, peut-être la colère des Romains se fût-elle
apaisée! Les moments s'écoulaient 1 , personne n'osait
porter la main sur lui. Enfin un homme du peuple, Cecco
del Vecchio, s'avança et lui porta un violent coup d'estoc
1. Le biographe dit une heure, mais dans de tels moments les minute
semblent longues, même aux assistants.
401 COU Dl RIENZO.
dans le ventre; presque en même temps un notaire,
appelé Treio, lui fit avec son épee une profonde blessure
à la tète. Cola di Rienzo tomba mort sans pousser un
tri ; il était environ neuf heures du matin.
Les Romains, comme pris de fureur à la vue de son
sang, se précipitèrent alors sur lui ; chacun voulait le
frapper; la populace forcenée se ruait sur son cadavre,
le piétinant avec des cris féroces; ce ne fut bientôt plus
qu'une masse informe. On attacha une corde aux pieds
de Rienzo, car sa tète avait été arrachée, et ou le traîna
par les rues, avec force quolibets; de larges flaques de
sang et des lambeaux de chair marquaient son chemin.
Quand les Romains furent fatigués de ce jeu, ils le pen-
dirent à un balcon, devant l'église S. Marcello 1 , près
du palais des Colonna. Sans nous appesantir sur ces
détails qui montrent que la foule, lorsqu'elle n'a pas de
frein, se livre, dans tous les temps et dans tous les
pays, à des actes qui la ravalent au-dessous des bêles
fauves, qu'il nous suffise de dire que le cadavre du tri-
bun demeura suspendu ainsi deux jours et une nuit, en
butte à toutes sortes d'outrages; que le troisième jour
il fut transporté, par ordre de Giugurta et de Sciaretta
Colonna, au camp d'Auguste, où les Juifs*, accourus
en grand nombre, élevèrent un immense bûcher de
chardons, sur lequel ils le firent brûler. Heureux sans
doute d'assouvir sur lui leur haine des chrétiens 5 ,
1. S. Marcello se trouve actuellement sur le Corso.
2. Les Juifs n'étaient pas mieux traités à Rome qu'ailleurs, bien que
les papes les aient pris quelquefois sous leur protection. Relégués dans le
Ghetto, ils étaient astreints à porter un costume spécial, à aller entendre,
le jour du sabbat, dans l'église S. Angelo in l'cscbcria, un sermon sur le
Nouveau Testament et sur leurs erreurs, etc.
3. Il ne semble pas que Rienzo ait jamais mérité spécialement la haiuc
des Juifs.
MORT DE COLA DI RIENZO. 405
ils activaient sans cesse les flammes, trop lentes à leur
gré, et entouraient le brasier en dansant et en poussant
des cris de joie. Il ne resta bientôt plus du dernier tri-
bun de Rome qu'un peu de cendre, que le vent dis-
persa.
Dans son palais, mis au pillage, on trouva un miroir
d'acier poli, couvert de figures et de caractères bizarres,
grâce auquel, disait-on, il se faisait obéir par le génie
nommé Fiorone ; car les Romains ne pouvaient expliquer
autrement que par un sortilège l'ascendant mystérieux
et irrésistible qu'avait si longtemps exercé sur eux Cola
di Rienzo 1 .
Pour rendre sa mémoire haïssable, ses ennemis ima-
ginèrent de dire qu'on avait aussi découvert au Capitole
des tablettes sur lesquelles étaient inscrites, à côté du
nom des principaux citoyens de Rome, les sommes que
Rienzo se proposait de leur extorquer; dix florins pour
un grand nombre, trois cents, quatre cents et môme
cinq cents florins pour les plus riches.
Les soldats mercenaires, tant à Rome qu'au camp de
Palestrine, furent dépouillés de leurs armes, de leurs
chevaux, de tout ce qu'ils possédaient.
Le peuple romain ne tarda guère à regretter l'aclc de
folie qu'il avaiteommis; dès l'année suivante, les meur-
i. A ce qu'affirme M. F. Orioli, ce genre de miroir était fort en usage
en Italie, au moyen âge, pour des expériences de cnloplromancie ; il y en
avait un à Vérone et Villani en parle dans son Histoire de Florence. Peut-
être ces miroirs provenaienl-ife des tombes étrusques; les caractères
étranges qui y étaient représentés, firent croire que c'étaient dos instru-
ments de magie et le mot « phlere » ou « pbleres », que Ton trouve sur la
plupart d'entre eux, fut pris pour le mot latin « florus » et traduit par
« fiore » ou (( fiorone ». On crut ensuite que c'était la le nom de l'esprit
qu'ils servaient à évoquer,
406 COLA DI RÎENZO.
triers de Rienzo, en bulle à la vindicte de leurs conci
toyens et menacés même d'être traînés devant les tri-
bunaux, durent implorer la protection d'Innocent VI.
Le pape recommanda à Alhornoz (7 octobre 1555) de
faire respecter leurs personnes et leurs biens, mais le
chargea de leur imposer une pénitence proportionnée à
la part qu'ils avaient prise dans le crime.
Ce fut le dernier écho des événements qui avaient si
profondément agité Rome et la péninsule tout entière,
et le nom de Cola di Rienzo tomba pour cinq siècles dans
l'oubli.
APPENDICES
APPENDICE I
Florin. — La monnaie appelée florin fut frappée pour la
première fois à Florence en 1252: elle représentait d'un côté
l'image de saint Jean-Baptiste, patron de la cité, couvert d'un
manteau tombant jusqu'aux genoux, la tète entourée d'une
auréole, 1» main droite bénissante, tenant de la gauche la
croix; en légende, S. IONANNES. B. ; au revers, FL0RENT1A
et un lis, car les armes de Florence furent un lis d'argent (ou
selon quelques person-
nes une fleur d'iris) sur
un fond de gueules jus-
qu'en l'année 1351, où
les couleurs furent inter-
verties. C'est à cause de
Cette fleur qu'on nomma Florin de Florence. premier type.
florin la nouvelle mon-
naie; le litre en était de 24 carats et 8 florins pesaient par
suite une once. Au commencement, un florin d'or équivalait
à 20 soldi (monnaie d'argent), soit à une livre; mais (a valeur
de l'argent baissa rapidement par rapport à celle de l'or
durant le siècle suivant et le florin valut successivement :
1 livre 17 soldi en 1501. 2 livres 8 soldi en 1515, 5 livres
en 1531, 3 livres 5 soldi en 1544 et, à l'époque qui nous '
occupe, 5 livres 6 soldi, il alla même un moment jusqu'à
4 livres; en 1570 il valait 5 livres 8 soldi. Cette nouvelle
monnaie, grâce à la fixité de son titre, chose si rare alors,
obtint un rapide succès et fut recherchée dans tous les pays.
En France, Philippe VI fit frapper des florins analogues, mais
410 COU 1)1 RIENZO.
moins purs. Pour protéger sa propre monnaie, il ordonna aux
changeurs de ne pas accepter les florins italiens dans les
contrats, ou, aussitôt reçus, de les couper (21 juillet 1547).
Il en fixa la valeur à 10 sous parisis. Le pape Jean XXII
s'était aussi empressé de faire fabriquer des florins sembla-
bles à ceux de Florence, à cette différence près que le nom
de saint Jean Baptiste y était mis en légende autour de son
image et que, de l'autre côté, on lisait, également en légende,
le nom de saint Pierre 1 . Plusieurs villes, jusqu'en Allemagne,
imitèrent son exemple, et il y eut bientôt une foule de florins ;
mais ceux de Florence furent toujours préférés aux autres. A
Venise, on en créa d'un peu plus pesants, qui prirent le nom
de ducats. On peut estimer, fort approximativement sans
doute, (a valeur intrinsèque du florin de 12 fr. 58 à 10 fr. 95 et
même à 9fr. 10, suivant certains auteurs.
Marc. — Le marc était une mesure de poids dont on se
servait dans (es transactions monétaires. Il valait 8 onces. Le
marc d'or contenait donc 64 florins, et en effet, en 1552,
Jean XXQ décida que 65 florins vaudraient un marc d'or. Le
marc d'argent valait à peu près 10 fois moins, car le rapport
de For à l'argent était d'environ 10 à 1 à cette époque; on
le trouve évalué, en 1547, 6 (ivres 15 sous tournois.
Livre. — C'était également une mesure de poids ; on sait
qu'en France l'ancienne (ivre était de 489 grammes; en
Italie elle pesait moins, de 510 à 540 grammes. Il y avait
aussi une monnaie de compte de ce nom; elle se divi-
sait en 20 soldi, subdivisés eux-mêmes en 12 deniers. On a
vu ce qu'elle valait par rapport au florin.
Carolin. — Le carolin équivalait à 4 soldi ou 28 deniers,
mais sa valeur augmenta rapidement; il valait, en 1592,
62 deniers.
Il est fort difficile, évidemment, de donner la valeur réelle
de toutes ces monnaies, (es points de comparaison font défaut:
1. Voir monnaie do Jean XXII. page 262.
APPENDICES. 411
pourtant on sait que le prix du blé a fort peu varié jusqu'à
la découverte de l'Amérique, et il peut servir à apprécier la
valeur attribuée à une époque quelconque aux métaux pré-
cieux. Or, d'après un édit de Charlemagne qui fixe le prix
du froment, en 794 un hectolitre valait 2 fr. 69; en 1444,
l'hectolitre coûtait 2 fr. 72 ; il oscille actuellement entre les
prix extrêmes de 15 francs (1875) et de 54 francs (1856).
On peut estimer par là la dépréciation subie par les métaux
précieux depuis le moyen âge.
APPENDICE II
Boetius Àmicius Manlius Torquatus Se ver i nu s, né vers 475
et mort en 524, professa une philosophie si voisine du chris-
tianisme qu'il a été souvent considéré comme avant embrassé
la doctrine nouvelle; il fut le disciple de Proctus, à Alexan-
drie. Revenu à Rome, son caractère élevé, son esprit d'équité,
le désignèrent à l'attention de l'empereur Théodoric qui,
quoique barbare, aimait à s'entourer de Romains. 11 fut
nommé président du sénat et l'empereur utilisa ses talents
de diplomate et d'administrateur en plus d'une occasion. Il
l'envoya en ambassadeur auprès de Clovis et de Gondebaud ;
une année, il fit ses deux fils consuls. Boetius usa toujours
de son pouvoir en faveur des opprimés et s'efforça de faire
régner la justice et de réprimer les abus. Ses vertus causèrent
sa perte; dénoncé comme conspirateur et comme traître par
les courtisans de Théodoric, il fut jeté en prison à Pavie et
mis à mort peu de temps après. Ce fut durant sa captivité
qu'il écrivit son beau livre : De la consolation de la philo-
sophie. Sa mère, à ce que disait Ricnzo, sortait d'une famille
royale de Bohème.
APPEMIICE III
Canzone : Spirlo gentil. Nous souvenant du proverbe
italien : € Traduttore, Iraditurc », qui n'est peut-être pas vrai
dans tous les cas, mais ijui l'est souvent, nous avons cru
devoir donner le texte de celle canzone, une des plus belles
que Pétrarque ait écrites :
Spirlo gentil ebe quelle membra reggi
Dentro aile qua' peregrinando alberga
Un signnr valoroso, accorto e saggio;
Poi che se' giimto ail' onorata verga
Cou la quai Roma e suoi erranlï correggi,
E la rîchiamî al suo antico vïaggio,
lo parloa te, pero ch'altrove un raggio
Non veggio di virtù, ch'al mondo è speiila,
Ne trovo chi di mal far si vergogni.
Clic s'aspcUi non su, né ebe s'agognî
Italîa, clie suoi gu.ii non par ebe senla.
Yecchia, oziosa c lcnta
Dormira sempre e non fia chi la svegii?
Le man l'avess'io avvoltc enlro capelli !
Non spero che giammai dal pigro souno
Mova la lesta, per chiamar ch'uom laccîa;
Si gravemcnlc c oppressa e di lai soma.
Ma non senza desliuo aile (ue braccil.
Che BCUiilt-r forte t goBcwIa pmili",
E or ceameen il nattn cape Kom*.
E or cor
I
41 i COU M RIENZO.
Poo man in quella renerabil chioma
Seeuramente e nelle trecce sparte,
Si cbe la negbittosa esca del fango,
T cbe di e notte del suo strazto piango,
M înîa sperann ho in te la maggior parte :
Cbe se' 1 popol di Marte
Déesse al proprio onor alaar mai gli occhi,
Parmi pur chV tuoi di la grazia tocchi.
L'antkbe mura cb'ancor terne ed ama
E trvnul moodo quando si rimembra
M tempo andato e'ndietro si rivolve;
E i sassi dore fur chiuse le membra
Pi ta % cbe non saranno senia lama
Se FunÎTerso pria non si dissolve;
E tutto quel cb'una raina involve,
IVr te spera sahlar ogni suo yuîo.
grandi Sciptoni, o fedel Bruto,
Quanto v'ac^rada, se gli è ancor venuto
Romor laggiù del ben loeato offizio !
Conte cre % cbe Fabruio
Si faeeia lieto udendo la noTella !
E dice : Roma mia sari ancor bella.
E s* cosa di qua nel ciel si cura,
Lamme ebe lassù son cîttadine,
Ed hanno i coqù abbandonati in terra,
IV) lunci* odio civil ti pregan fine,
IVr oui la gente ben non s'assecura,
Oiule'l canuuin a % lor tetti si serra,
Cbe fur gtà si devotù ed ora in gucrra
Quasi spelunca di ladron son iatli,
Tal eh Y buon solamente uscio si chiude ;
E Ira gli altari, e Ira lo statue ignude
APPENDICES. 415
Ogn' impresa crudel par che si tratli.
Deh quanto diversi atti !
Ne senza squille s'incomincia assalto,
Che per Dio ringraziar fur poste in allô.
Le donne lagrimose, e'1 vulgo inerme
Délia tenera etate, e i vecchi slanchi,
C'hanno se in odio e la soverchia vita,
£ i neri fraticelli e i bîgi e i bianchi,
Con l'altre schiere travagliate e 'nferme,
Gridan : signor nostro, aila, aita;
E la povera génie sbigotlita .
Ti scuopre le suc piaghc a mille a mille»
Ch'Ànnibal, non ch'altri, farian pio.
E se ben guardi alla magion di Dio,
Ch'arde oggi tutta, assai poche faville
Spegnendo, fien tranquille
Le voglie, che si mostran si' infiammate
Onde fien Topre tue ncl ciel laudale.
Orsi, lupi, leoni, aquile e serpi
Àd una gran marmorea colonna
Fanno noia so vente, cd a se danno.
Di costor piange quella gentil donna,
Che t'ha chiamato, acciocchè di Ici sterpi
Le maie piante che fiorir non sanno.
Passato è già più ch'l millesim' anno
Che'n lei mancar queiranime leggiadre
Che locata l'avean là dov' ell'era.
Àhi nova gente oltra misura altéra,
Irreverente a tanta ed a tal madré !
Tu marito, tu padre;
Ogni soccorso di tua man s'attende ;
Chè'l maggior padre ad altr'opcra intende.
T ».f -uih» ntiti^ifn rh" j^T alte impiv^e
7j i^*i uumi»s *;»iu mai *"*rttmLi-
n -c»ir.uncu«i 1 ">«!»» »nii»i tu îatrasti,
/.nïi:ii^ H-riuiiar nioi:"iîtr* •wU?-*?:
2i ..:n»-'i nu la -*? ^es^a à discorda :
? r» •!••. nunitii * hhiiôy *î rimcJa.
î<i ii>in m ira i«tii u it>*Tta la via
? r : r**. -iinr i v. ti r.ma eterno;
!:«■ >ioi irzsu*. -? / a»»u îai>o *iL«o»n>o.
ji -••.%■• u * u imul iioGan:r.i.i.
jkiiuu j"ra ^ ta
Jt ci i»îr* * iuar jt* »*v>* * forte;
ja^si u îï'«—iu'ca la <oiii2[-«> di morte!
S •»•-: * iimiif FiritHi^ ■.••jnxoa. voirai
ï i i^.:ii»r ::i 'tuiia Vatîa .'non,.
1 m>*»ïs» nu i* litmi ohe •:: s*? >t€>>o.
j».jl . Zi :îie iuu u vji* ju«;or da prcsso,
>» !••!] ■••m»» -t»»r ni ma boiu «'inuamora,
•u ^ : /eu* ii :* tor bj^OLiU e molli,
7 'U»t lier.- Li 'u:ù s*!tte î colli.
APPE.NDICE IV
JEUX CÉLÉBRÉS AU COLISÉK
Voici la description qu'en donne Lodovico Monaldesco :
Dans l'arène débarrassée des débris qui l'encombraient,
on éleva de vastes estrades en planches. Trois tribunes spé-
ciales furent réservées aux femmes de naissance noble: dans
la première prirent place celles qui habitaient sur la rive
droite du fleuve et qui se vantaient, non sans raison, d'avoir
conservé pur de tout mélange le type romain; la plus belle
d'entre elles était Jacova di Yico ou de la Rovèrc. Sur la
deuiième tribune, se trouvaient réunies les femmes de la
famille des Orsini, parmi lesquelles brillait au premier rang
Savella. La troisième était occupée par les Colonna. On avait
relégué (a bourgeoisie et le peuple au fond de l'arène. Les
femmes, vêtues de leurs longues robes rouges aux manches
flottantes, la te te couverte d'un capuchon ou entourée d'un
voile léger; les jeunes filles, les cheveux pendants, relevés
parfois d'une torsade d'or, rivalisaient de beauté et de grâce,
tandis que dans l'arène les chevaliers allaient lutter de force,
d'adresse et de courage. A pied et armés seulement d'une
longue épée, ils devaient se mesurer avec des taureaux sau-
vages.
Un vieillard, Jacobo Rossi, tirait au sort les noms des
combattants. Le premier nom qui sortit de l'urne fut celui de
Galcotto Malatesta de Rimini. Il était entièrement habillé de
vert, une ceinture de cuir lui ceignait les reins et on lisait sur
27
: ci w ue>zo.
. -iirrf tis *c £**«:« : c Je suis comme Horace ». Après
i.m iur< -^sj;:t S- liUe. il blessa le taureau, mais, frappé à
> a i iir -ï*u -' Ti:!. «j-ij'-inU sur le sable. Le sort désigna
;.■ ■> .• ■:■ à .a Vil», ^â >~avan<;a hardiment dans l'arène ;
<*■« •A.a.tfîii -cj.: z.»:l:>» blanc, moitié noir; plus heureux
rit* : ..~ c .^ 1 sort;: sain et sauf de ce combat inégal. Un
■ iinWvi^.w *e _î-:«*m:j ^^auite qui avait pour devise : « Je
itl*- > us '*i «• irv »: m:-q habillement était couleur de
«■ir-. rt.aie:«.: i"i-trv< Agrandirent dans la lice et plu-
^»-*i.^ si» •- aL>r?at: rj* taureaux seulement furent tués et
IiA-î : >. ,n*«:r^ perdirent la vie dans ces jeux sanglants;
mJ* ^■^-^■â à craies t-!i->54ires.
Lr*/ •*-■* skj« Jate, fcs funérailles des victimes, qu'on fit en
z ^ ~»if ^^f*- *- r * n * p>or le peuple une prolongation ines-
APPENDICE V
PESTE DE FLOKKNCE
On connaît l'incomparable tableau qu'en Tait Boccacc, au
commencement du Décaméron; nous en donnons ici la tra-
duction, dans la pensée qu'elle intéressera le lecteur.
< En Tannée 1348 de l'Incarnation du Fils de Dieu, la magni-
fique cité de Florence, la plus belle des villes de l'Italie, fut
alteinte par un fléau terrible, dû à la conjonction des astres
supérieurs ou envoyé par Dieu, justement irrité de nos
crimes. La sagesse et (a prudence humaines ne purent nous en
préserver: ce fut en vain que des officiers, chargés spéciale-
ment de ce soin, firent enlever les immondices qui encom-
braient la ville, que l'on en défendit l'entrée aux gens malades,
que Ton délibéra dans les assemblées et que l'on prodigua les
conseils aux habitants sur les précautions à prendre pour
éviter la contagion ; ce fut en vain que l'on adressa au ciel
maintes et maintes fois des prières publiques; la maladie en-
vahit la ville vers le commencement du printemps et com-
mença ses terribles ravages. Elle ne débutait point, comme
en Orient, par un saignement de nez, signe précurseur d'une
mort certaine, mais s'annonçait chez les hommes, de même
que chez les femmes, par de légères tumeurs,. s oit à l'aine, soit
aux aisselles, qui croissaient avec rapidité et atteignaient la
grosseur d'uu œuf chez les uns, d'une pomme chez les autres,
parfois même elles devenaient plus volumineuses encore; les
.!:!(>
COLA bl RIENZO.
gens du peuple les appelaient < gavoccioli >. Bientôt ces
tumeurs se développèrent sur toutes les parties du corps
indistinctement. La maladie changea alors de caractère : à son
début, il se formait sur les liras cl sur les cuisses des taches
noires ou livides, parfois clairsemées et larges, parfois nom-
breuses et pelites, dont l'apparition était, non moins que celle
des tumeurs, l'annonce d'une mort prochaine. La science des
médecins et la vertu des médicaments étaient impuissantes à
arrêter la marche de ce mal, soit à cause de sa violence
même, soit à cause de l'ignorance de ceux qui soignaient les
malades ; car, outre les vrais médecins, un grand nombre de
personnes s'élaient mises à eicrcer la médecine sans en avoir
cependant aucune connaissance. Presque tous les malades
mouraient vers le troisième jour, et la plupart succombaient
sans éprouver ni fièvre ni autre accident.
« Si cette épidémie causa tant de mal, c'est qu'elle avait un
caractère extraordinairement contagieux, elle se propageait
comme le feu; non seulement il était périlleux de se trouver
ou de parler avec des gens malades, mais il arriva plus d'une
fois que la maladie se transmit par leurs vêtements ou les
objets qu'ils avaient touchés. Bien plus, les hommes la com-
muniquaient aux animaux : le fait que je vais citer semblera
assurément bien étonnant et bien peu vraisemblable; j'ose-
rais à peine y croire et encore moins le rapporter, si je n'v
avais assisté avec beaucoup d'autres personnes'. On avait jeté
dans la rue les haillons d'un malheureux qui venait de mou-
rir; deux porcs se précipitèrent dessus, comme c'est leur
habitude, et les déchirèrent avec le groin, puis avec les dénis ;
à peu d'instants de là, je les vis tomber morts tous les
deux, après quelques convulsions, comme s'ils avaient clc
empoisonnés.
h • exemples semblables et bien d'autres, plus terrifiants
i> a Nujites au moment dt b
APPEiNDICES. 4M
encore, inspiraient une terreur invincible et les idées les
plus extravagantes aux survivants : ils ne songeaient plus
qu'à leur salut, fuyaient les malades et se montraient même
parfois d'une cruauté révollante. Les uns affirmaient que le
meilleur moyen d'échapper au fléau était de vivre tranquille-
ment et d'éviter tout excès, et, se réunissant à plusieurs, ils
s'isolaient soigneusement des malades, s'enfermaient dans
leurs demeures, où ils ne laissaient pénétrer personne, man-
geaient bien, buvaient bien, mais usaient de tout avec modé-
ration; ils défendaient surtout qu'on parlât devant eux de
maladie ou de mort, et passaient leur temps à faire de la
musique ou à jouer. Les autres, par contre, soutenaient qu'il
fallait boire beaucoup, se divertir autant que possible, se pro-
mener en chantant, rire et se moquer de tout, et, mettant en
pratique ces étranges maximes, on les voyait aller de taverne
en taverne, le jour comme la nuit, mangeant et buvant sans
mesure. Souvent même ils envahissaient les demeures des
citoyens tranquilles, sans autre prétexte que leur bon plaisir;
on les laissait faire, car chacun croyait mourir à bref délai et
avait fait d'avance le sacrifice de tous ses biens terrestres ; les
maisons étaient pour la plupart devenues communes, les pas-
sants, les étrangers s'y installaient comme s'ils en eussent
été les propriétaires légitimes. On ne respectait plus ni les
lois humaines ni les lois divines, car tous ceux dont c'était
le devoir de les faire observer, avaient péri ou étaient malades
et hors d'état de s'occuper de leur ministère. Chacun était
libre de faire ce que bon lui semblait.
c Cependant un grand nombre de citoyens menaient une vie
régulière, évitant également l'intempérance des uns et la
pusillanimité des autres; ils parcouraient la ville, tenant à la
main soit des fleurs, soit des plantes odoriférantes, soit des
aromates, car ils pensaient que rien n'était plus salutaire
que de s'imprégner le cerveau de ces odeurs ; l'atmosphère
en était saturée et elles se mêlaient étrangement aux éma-
4*9 COU Dl RIKNZO.
nations que répandaient autour d'eux les pestiférés. D'autres
encore, plus inhumains, ne voyaient le salut que dans la
fuite: ils quittaient la ville en hâte et allaient se réfugier dans
leurs maisons de campagne, souvent même plus loin; peu
leur importait leur patrie, leurs maisons, leurs biens, leurs
parents, ils abandonnaient tout sans remords, comme si la
colère de Dieu ne pouvait les atteindre hors de chez eux, ou
comme s'ils croyaient que le dernier jour de Florence était
arrivé et que ceux qui restaient dans la ville devaient infail-
liblement périr. Tous les fugitifs ne moururent pas, il est
vrai, mais il en périt un certain nombre; d'autres tombèrent
malades et leur égoïsme fut puni comme il le méritait, car
leurs parents et leurs amis, suivant l'exemple qu'ils avaient
donné eux-mêmes, les laissèrent sans secours.
c Les habitants se fuvaient les uns les autres et nul ne s'occu-
pait de ses voisins ; les personnes d'une même famille vivaient
séparées et ne se voyaient même que fort rarement. La ter-
reur était si grande chez tous indistinctement que l'on vit
souvent un frère abandonner son frère, un neveu son oncle,
une sœur son frère ; qui plus est, les femmes quittaient leurs
maris et les parents leurs enfants, comme s'ils avaient été des
inconnus. Il y eut une foule de gens qui, privés de tout se-
cours de la part de leurs proches, durent avoir recours à la
charité d'amis compatissants (et bien peu étaient prêts à se
dévouer} ou à l'avarice de serviteurs inintelligents et avides,
qui ne savaient que donner aux malades tout ce qu'ils deman-
daient et se contentaient de les regarder mourir. D'ailleurs
leur nombre était fort restreint et leurs exigences exorbitantes ;
plus d'un perdit la vie en exploitant ainsi la détresse des
malheureux pestiférés. Il en résulta, ce qui ne s'était jamais
vu auparavant, que les femmes, même les plus belles, et les
plus gracieuses, et les plus jeunes, acceptaient sans scrupule
pour les soigner, sitôt qu'elles se sentaient malades, des
hommes de tout âge, devant lesquels elles n'hésitaient pas à
APPESDIŒS. 425
montrer toutes les parties de leur corps, comme elles eussent
fait devant une serrante. C'est ce qui. explique sans doute
le relâchement des mœurs qui suivit la peste.
c Bien des malades périrent qui, convenablement soigna,
n'auraient point succombé. Il mourait tant de gens, jour et
nuit, que c'était un spectacle navrant à voir, et que je tremble
même en en parlant. Non seulement on laissait les mourants
expirer sans être entourés, selon (a coutume, de toutes les
femmes faisant partie de leur famille, mais il y eut beau-
coup de malades qui rendirent le dernier soupir seuls, sans
témoins. Le nombre fut petit de ceux dont la mort provo-
quait, comme naguère, des gémissements et des lamenta-
tions ; on ne se gênait pas pour plaisanter, pour rire même
dans les chambres mortuaires ; on s'y divertissait en compa-
gnie : c'étaient les femmes qui, dans leur propre intérêt,
avaient donné l'exemple de cette coutume barbare.
c Rarement on voyait plus de dix à douze personnes suivre
un cercueil à l'église, et ce n'étaient point les amis du mort qui
le portaient, mais des hommes tirés de la lie du peuple; ils s'ac-
quittaient de cette besogne, moyennant argent, hâtivement et
sans s'inquiéter le moins du monde du lieu où le trépassé
avait voulu être enseveli; ils le transportaient à l'église la plus
proche, précédés de quelques prêtres seulement, qui souvent
même ne tenaient pas de cierges à la main, et, après une céré-
monie écourtée, ils le jetaient dans la première tombe venue.
Le sort des pauvres et des citoyens appartenant à la petite
bourgeoisie était bien pire encore : retenus dans leurs mai-
sons par leur pauvreté ou par quelque vaine espérance, ils
tombaient malades par milliers chaque jour, et la plupart
mouraient privés de tout soin, de tout secours; un grand
nombre succombaient dans les rues, le jour comme la nuit;
d'autres rendaient le dernier soupir dans leurs demeures, et
leurs voisins n'apprenaient qu'ils avaient péri qu'à l'odeur
qu'exhalaient leurs cadavres. Alors, autant par un reste de
4*1 COU M RIE.NZO.
pitié que par crainte de la contagion, ils allaient soit eux-
mêmes* soit aidé» d* quelques porteurs, les prendre et les
transporter au scud de leurs maisons; chaque matin, on pou-
vait en voir ainsi par centaines dans les rues. On les mettait
dans une bière, quand il y en avait, ou sur une table ; parfois
ou plaçait dans un même cercueil deux ou trois personnes : le
p?re et le Gis. des frères. Il arrivait aussi que, lorsque les
porteurs chargés de transporter un cercueil à l'église, ren-
contraient un ou deux prêtres accompagnant un mort la croix
à la main, ils se mettaient à les suivre, et les prêtres se trou-
vaient ainsi avoir plusieurs morts à ensevelir au lieu d'un.
On ne s'occupait pas plus alors de la mort d'un homme que
maintenant de celle d'une chèvre.
« C^mme les cimetières des églises étaient devenus trop
étroits pour qu'il lût possible d'y enterrer séparément, sui-
vant l'antique usage, la multitude des morts qu'on y apportait
pour ainsi dire d'heure en heure, on creusa de grandes
fosses 1 , où l'on jetait péle-raèle les cadavres par centaines, eu
les recouvrant d'un peu de terre seulement.
c Pour abréger ce récit douloureux, je me bornerai à dire
que les châteaux et les villages d'alentour ne furent point
épargnés: les malheureux paysans erraient dans les campa-
gnes avec leurs familles et succombaient en foule sans avoir
personne pour les soigner, comme des bêtes de somme. La
mort leur paraissait tellement inévitable, qu'ils ne s'occu-
paient plus de rien ; ils négligeaient leurs récoltes, leurs bes-
tiaux et ne songeaient qu'à jouir de ce qu'ils avaient amassé.
Les bœufs, les ânes, les brebis, les chèvres, les porcs, les
poules, les chiens même, ces fidèles amis de l'homme,
chassés par leurs maîtres, parcouraient les champs en liberté,
cherchant leur nourriture. »
À Sienne, l'auteur de la chronique que nous avons citée v
1. On creusait, dit un témoin, jusqu'à ce que l'eau jaillît.
APPENDICES. 4t5
se vit forcé d'ensevelir de ses propres mains cinq uV w-*
enfants; il raconte que les chiens déterraient souvent le* ca-
davres qu'on recouvrait à peine d'un peu de terr* , que k-* r lo-
ches ne sonnaient plus, que personne ne pleurait ta perif de
ses proches, que l'argent était devenu inu'iU- à t^ux qui «*u
possédaient, car chacun se croyait sûr de irr/urir LieuM <-l I*
dédaignait, et que les malades étaient généra liment ab&udof jri'-»-
dès que le mal se déclarait. Dus tard, il arriva que f-ux qui
consentaient à les soigner, échappèrent a Ij conta/';» «* qu"
quelques pestiférés guérirent; c'est ain*i que k*un'*w é * U
décroissance de cette épidémie, qui fit \rtir *m quatre muh,
tant à Sienne qu'aux environ?, quatre-vin^t m>\\* \*t*tuu**.
APPENDICE VI
DÉCLARATION DU FRÈRE ANTOLNE'
' Bibliothèque communale de Sienne, cod. A. III, 27)
Àvendo udita la buona fama e la nominanza vos Ira, c la
gratia da Dio novellamente a toi conceduta si corne de la
Signoria di Routa, la quale non e senza grande vostro senno
e bonta o presa sigurta di fanri manifesto quello che grande
tempo, e slato ce lato. Ora e piaciulo al nostro signorc Yhu
Xpo davervi posto in questo slato si corne e dessere Reggitore
de Romani. Parmi che siale degno che a voi sia manifesto
prima che a niuno altro el grande miracolo el quale Gieso
Xpo vuole mostrare al Mondo, si corne di ritrovare colui el
quale longo tempo e slato smarrito e privalo de la sua reale
dcgnità, et per lo quale la Cristiamta debba avère universale
pace. e la Terra Santa di Gierusalem debba cssare aquistata.
Parmi vedere che voi siate piu atto a doverlo trovare che
neuno altro. Et percio vi scrivo et volcnlieri serei venuto a
voi cola dove voi fuste. percio che desiderava d informarvi di
questi fattî. e piaciuto a Dio che questo essare non possa per
uua grande iiifermita la quale novellamente o avuta et de la
quale non credo iscampare et pcro m abiate ascusato. Pre-
gando voi che vi debbia piacere, che non sia tedio a le voslre
orecchie d udire le parole e lambasciata che mi fu imposta, et
t. Nous publions ces documents tels qu'ils se trouvent dans les archives
de Sienne, en respectant Foithceraphe quelque peu incertaine de l'époque.
APPENDICES. 427
le cose cbe io dovessi Tare le quali per lo caso occorso de la
mia infermita fare non posso. Di che vi prego da la parte di
Dio che inteso el tenore d essa imbasciata, subbito e senza
indugio mettiate a essecutione quello che in essa lettera si
contiene. La quale o fatla trascrivare di volgarc francesco in
Toschano, et se questo fate spero in Dio che mai non faceste
operatione veruna che tanto fusse grado a Dio et utile al
Mondo. Et bene et onore et mantenimento dello stato vostro.
Et tenore d essa imbasciata e questo cioe.
Che fu nel Reame di Francia presso a Parigi a uno luogo
che si chiama Charsi una gentile Donna la quale cbbe nome
Maria. El Padre suo fù Messer Picchardo, et la Madré si chiamo
Dama Eliabel, la quale Maria segretamente si marito a uno
Toscano el quale cbbe nome Guccio di Mino senza saputa de
la Madré o de frategli chel padre era morto di grande tempo.
El detto Guccio si era a uno Castello presso di Charsi che si
chiama Nettoie del vecchio, et ine prestava per uno suo Parente
che si chiama Spinello Tolomei. E esso Guccio andando
acchacciarc la sera albergô a Charsi co frategli de la detta
Maria, et stando in Casa loro piu giorni la detta Maria s ina-
moro del detto Guccio che era bellissimo Giovano, et con una
suaCamerierasel fece venire a se ne la caméra segretamente.
Et senza veruna persona sel fecie Marito, el detto Guccio
1 anguadio e promise di tencrlo segreto et stettero insieme di
che la Donna ingravido, et poi e frategli sapendo cio volsero
saperc dallei el fatto, et ella per thema di loro disse corne era
stato, di che costoro isdegnati si corne gentigli huomini cl
feccro difOdarc e che in fra certo termine si dovesse partire
del paesc, quanto che non si partisse cl farebbono morire,
perche isdegnaro che una loto suoro (sic) fusse Moglie di
ncuno Toschano. Di che saputo el fatto el detto Guccio a
guisa di Pellegrino venue a Charsi e palegiossi (sic) a la
Cameriera et ella fece si che stette in Caméra co la detta
Maria, e al fine Guccio si parti dicendo io me n andaro ne
4r> fXU M RIE3Z0.
mi*i paesi. H poco staro che io tornaro, et pregolla che cio
?b>» elU fce^se o maschio o femina el desse scgretamente a
laliiv e che ne face*se buona guardia, et che egli farebbe si
che e fratecli di lei starebbero contenti al Parentado suo,
pooi si parti e tornô in suo paese. Et stettc pin tempo, c
Crateçli di lei per piu loro honore, et perche el faite non
>i paledass*» la mandaro a uno Monistero presso di Parigi che
n era Abbadessa una loro distretta parente. E al Abbadessa
fecero manife>to el fatlo pregandola che occultamente la
tenesse in fine che la delta Maria avessc parlorilo e che del
fanciullo maschio o femina che fusse ne dovessero tenere
quello modo che le paresse, si che di lui novelle non si
potesse sapere. El questo fecero percio che 1 avevano per
maritata a uno gentile huomo di loro contrada. E stando la
délia Maria nel Monistero, corne piaque a Dio parturi e fecie
uno fanciullo maschio al quale pose nome Giannino e I Abba-
dessa el fece dare a balire a una che ebbe nome Àmalolh e
slava abene apresso di Charsi dicendo che 1 fanciullo era d
uno suo nipote. Avenne per caso che inanzi che la Baglia si
partisse del Munislero la Reina di Francia partori e fece uno
fanciullo maschio e nato el fanciullo fecesenc per tulto Parigi
grande festa. Et al modo che usano e reagli fecero e Balij del
Re cercare per Donne gentigli che el detto fanciullo dovessero
lattare. Et cercato al fine, onde si venne la detta Maria non
me lo seppe dire, fu detto a Balij chel taie Monistero era una
Donna gentile giovana bella e benc nata, et di poco riscappata.
Di che e Balij del Re vandaro co Medici del Re corne usanza.
Et I Abbadessa negava che non v era persona al fine e Balij
del Re cercato per ogni luogo percioche afermato 1 era che
ine era una Donna di poco riscappata. E cossi cercato e tro-
vato constrinsero 1 Abbadessa solto legame di sacramento che
ella lo dovesse dire chi la Donna riscappata era. E al fine
vedendo 1 Abbadessa che dir lei convenia e pensava bene che
al fine si saparà la verita, compianto disse chi ella era e corne
APPENDICES. 429
ella era prcgandogli clic la dovcsscro ine lassare stare. E chc
pensassero allro perciochc none era onore a suoi frategli ne
al Munistero. E Balij costretti da la bisogna del figliuolo del
Re e avuto il consiglio da Medici diliberaro di volcre chc pcr
questa Donna Maria el figliuolo del Re fusse lattato. E cosi
preso convenne a lei tencre el figliuolo del Re, e giacendo
insiemc in una Caméra la Baglia di Maria, la quale lattava
Gîannino suo figliuolo. Avenne che el detto Giannino si trovo
morto a lato a la sua Balia e consentendolo Maria et essendo
amendue sole si fece ponare (presso di) se el figliuolo suo morto.
El figliuolo del Re che era vivo si die a la detta sua Baglia e
fcce si cho minaccie e cko lusenghe che la detta sua Baglia
riinase contenta e acconsenti al detto.
In fatto comincio la detta Maria a fare el maggiore pianto
che mai fusse fatto per una Damigella corne colei che aveva
grande amorc nel figliuolo suo. Et mostrava nel suo pianto
che fusse cl figliuolo del Re. Di che e Balij del Re e gli altri
Cavalicri e Donne che erano colloro udendo el pianto chefacià
Maria corsero la c trovaro Maria col fanciullo morto in braccio.
Ecredendo che fusse cl figliuolo del Re tutti cominciaro forte
a piangirc al fine el fanciullo fu seppellito. Maria ne mando el
figliuolo del Re per suo co la detta Amaloth sua Baglia. E
questo fecie non per bene che ella volesse al fanciullo ma
solo per 1 amore che ella aveva in Guccio. Dicendo fra se se
Guccio torna de suoi paesi e trovara el figliuolo suo morto
non mi vorra mai bene. E eccho che avaro perdu to 1 onore
el figliuolo elMarilo. Avenne puoiche passatipiu anni cl detto
Guccio torno de suoi paesi. E frategli de la detta Maria per
comandamento del Re c a suo soldo erano andati alla guardia
di certe Terre del Re di longa moite giornate da Parigidi che
Guccio questo sentendo segretamente ando a Charsi e ine trovo
Maria col fanciullo del Re che gin aveva da sei anni ed era
bellissimo et Guccio dimando chi e quello Fanciullo, e Maria
rispose questo e el tuo figliuolo di che Guccio fu molto allegro
450 COLA DI RIENZO.
e stette ine scgrcto alquanli di puoi si parti et disse a Maria,
fa che questo fanciullo mi mandi a Parigi, et Maria poco steltc
che ella el manda allui e poi Guccio lo mando in suoi paesi e
Maria mai non rividdc. Avenne che doppo molto tempo corne
piaque a Dio la delta Maria mon. Et prima che ella morisse
mando per me frate Giordano Romito presso di Charsi, e con-
fessossi da me gcneralmente e contiommi tutto el detto fatto
e imposemi che dcl fanciullo dovessi invcnire e se io cl tro-
vassi vivo che subbito el dovessi dire al Papa e al suo Collegio,
e al Re di Francia che allora fusse. E alloro el dovessi inse-
gnare accio che sia restituito ne la sua Reale Dignità. E puoi
morta la detta Maria non sapendo che mi fare diemi a cercarc
chi fusse questo Guccio trovai che era morto e none andai
piu inanzi, sommi stato piu anni tutta volta malinconoso e no
rallegrandomi mai che al Papa ne al Re no voleva portare si
fatte novelle. Et non sapeva in che parte trovare questo
figliuolo del Re, pensami che fusse morto. A vend o rispetto clic
la magior parte de la Gente mori nel quarantotto. Eccosi
stando pensoso piu e piu notti in visionc mi parea vedere el
detto figliuolo del Re stare a piei del Re ginocchioni. E parea
che diccsse : Padre dammi la tua beneditione che io voglio
andare a conquistare el sipolcro di Xpo. E ogni ora che io m
adormentava mel pare va cossi vedere. E cossi stando riverente
al Padre suo. E cossi stato per piu notti ne la detta \isione
non sapendo che mi fare gittami in orationi pregando el nostro
Signore Gieso Xpo che m inscgnasse via e modo corne questo
benedetto figliuolo del Re trovare potessi. E stato per piu di
in orationi ton digiuni e con moite lagrime al fine stando
ginocchioni a piei al mio Altare. E io m adonncntai e parvenu
vedere el detti figliuole {sic) del Re con una Insegni in roano
al Arme de la Chiesa. E parea che dicesse, mai non finero se
questa lnsegna non pongo sopra le Porti di Gierusalem
dicendo e fie bisogno chel sipolcro di Cristo sia libero e fran-
eho. Et che ogni fedele Cristiano el |>ossa sicuramenle visi-
APPENDICES.. 451
tare. E sveglialo dcllu visionc subbito mi lcviai. E credendolo
trovarc per lo paesc d intorno, non trovandolo ebbi grande
dolore. Presi conseglio con certi Araici di Dio di quello che
io dovessi fare. Fummi det(o tu se vecchio e non fa per te el
caminare. Manda in verso Roma di Terra in Terra, e da per
scripto ordinata mente la confessione de la Donna. E la ri vêla-
tione che avesti puoi si che colui el quale tu mandi ne vada
bene informato a Veschovi e aSignori de le Terre per invcnire
segli e vivo e se si truova vivo fa prcgare quello Veschovo o
Signore ne la cui terra egli e, che el debba fare manifcsto al
Papa e a suoi Cliardenagli e a Re di Francia che oggi reggie
e a suoi Baroni, e se egli non si truova se ischusato a Dio, e
a loro non ne dire nulla che ne potresti ricevare danno d averlo
lanto tempo tenuto segreto. Per la quale cagione prego da la
parte di Dio, che tu fratello mio Antonio ti piaccia d andare
verso Roma, e dimanda chi fu questo Guccio di Mino, e credo
che se tu dimandi di questo Spinello Taloinei tu el troverai
assai tosto e puolo ben fare perciochc tu se stato piu voltc a
Roma, e sai tutte le Terre che sono di qui e Roma. E credo
che coll aiuto di Dio che tu el trovarai che questo mostra che
sia stata solo operatione di Dio. E che per costui sera messa
pace générale per tutta la Cristianila. Et raquistata la Terra
Santa.
E pero ti prego et per ubbidicntia ti comando che tu vada
di Terra in Terra fino a Roma c cerca di costui et fa
di trovarlo e beata quella Terra ne la quale questo bene-
dctto figliuolo del Re si sera allevato. E fa che torni tosto
siche prima che io muoia io sappi di lui novella. Et affretta
tua tornata et impone da la parte di Dio a quello Ves-
covo o Signore ne la cui Terra tu el troverai che subbilo
el debba fare asapere al Papa si e per tal modo che el detto
figliuolo del Re possa essere e sia reslituito ne la sua
reale Dignita accio che possa adempire el piacere di Dio in
quelle cose che di sopra to dette. El quale a Nome Giannino
45* COU bi R1ESZO.
per ischambio corne detto to, chcl nome dcl flgliuolo de la
detta Maria fu cosi, et quello che fu posto al detto figliuolo
del Be oon so, percio che la detta Maria non me lo sep|>e
dire. Si che sara chiamato Giannino di Guccio credendosi
essare figliuolo di Guccio. Or questa e tutta 1 ambasciata a me
imposti da detto frate Giordano la quale vi pregoda la parte
di Dio che senza indugio el piu tosto che voi potete met lia te
ad cffetlo e assecutione la quale imbasciata ebbe el detto frate
Giordano da la*dclta Dama Maria in confessionc nell anno
imltç trecento quarantacinque. El detto figliuolo del Re
disse la detta Madama Maria che allora pote va avère ncl
torno di vintisei o di vinlotto anni.
Antonio Romito e Discepolo del detto Frate Giordano del
quale frate Giordano vi fo fede che e uno de santi huomini che
aCbia el Mondo. Ed e stato in Romitaggio al servigïo di Dio de
gli anni ottanta o piu. E comincio a Tare penilentia in dodici
anni e me no. E pero credo et o fede in Dio che per 1 ora-
tione suc voi verretc a effetto di questa imbasciata a voi
imposta da me per sua parte. Et cossi prego Idio che sia.
Data in Porto Venaro ove io Antonio sono infermo Lunedi
venticinque d agosto Mille trecento cinquantaquatro, cio fu
el di di Santo Luigi che fu Re di Francia, e fece el passaggio
piu voile. Et costui chio vo cercando e de suoi discicsi, c
seguitara lui.
Noi Nicholo Chavalieri del Popolo di Roma per 1 Apostolica
sedia de la Cilla Santa, Sanatore Illustre, Sindico, Capitano e
Difensore. Abbiamo fatta trascrivare questa lettera la quale
a noi fu mandata et rapresentata a di VI di settembre anni
mille CCCLIUI per manifeslatione et chiarezza del detto f'gliuolo
del Re et veramente c cgli e drillo Re di Francia sicondo che
a noi pare comprendarc si per la confessione de la Donna
scritla ne la detta lettera, si per lo tempo che mostra che
debba avercsi per le parole le quali a noi furo manifeste
quando noi eravamo a Yignone appo el nostro signore Misser
APPENDICES. 435
lo Papa e certamente si pare comprendare che esso sia fi-
gliuolo del Re Luigi, primo nato del Re Filippo el Bello. El
quale Re Luigi ebbe per Moglie la Reina Clementia figlia di
Carlo Martello Re d Ungaria de la quale costui e nato. E pero
quando la dctta lellera ci fu raprcsenlata pensiarao e crcdiamo
che sia solo stato dispensatione Divina. E pero co mol ta solle-
citudine noi iniendemmo a cercare per lui e per gratia di
Dio 1 abbiamo trovato e ne la Citta di Siena troviamo che se
aile va to, e noi e a noi con nuovi modi prima che allui mani-
feslassimo elfatlo, cel faremo vcnire dinanzi da noi, cl quale
a noi si rapresento Giovedi due di d ottobre anno detto. E
perche noi conosciamo e vediamo lo stato noslro in pericolo
venire. Àccio chesso Re e Ogliuolo di Re non possa perire
che non pervegna ala sua Reale Dignita. Abiamo fatta tras-
crivare questa lettera et data ne la sua propia mano e sug-
gellata col nostro suggello a chiarezza di lui et di chi vorra
intendare ad aitarlo in tanto fatlo per la quale cagione
preghiamo el benigno nostro signore Gieso Cristo che ci
dia gratia di potere vivare tanto che noi potiamo vedere
tau ta giustizia ristituita al Mondo.
Giahmxo di Guccio da Siena famigliar nostro a Monte Fias-
chone, o ad Orvieto, o ad Arezzo.
28
APPENDICE VII
LETTRE DE COLi DI RIENZO A GIANINO (18 smm» 1354) (Inédite)
{Bibliothèque communale de Sienne.)
Nobile e savio huomo Giannino di Guccio da Siena amico
kaiissiino.
Noi mandammo di costa nostri Messi per invenire di voi,
e che trovato voi, da nostra parte v' imponessero che non vi
fusse gravera di venire a noi. Ora el Messo nostro si a ripor-
lalo corne in Siena vi trovè. E che lambasciata da nostre
parte vi fece, al quale perche none aveva Jettera non deste
fede. La Jettera rimase perche non sapavano se vi dovesse
trovare, ne dove vi dovesse trovare. Di che ora, che sapiamo
dove sete, vi preghiamo, che vi piaccia, che veduta la présente
lettera veniate infino a noi el piu tosto che potete. El piu
celato, e che sia senza indugio la vostra venu ta. E perche
possiate dar fede al Messo nostro v abiamo scritta questa let-
tera, e confennata col nostro suggello.
Nicholo, Chavaliere del Popolo di Roma per 1 apostolica
Sedia de la Gitta santa Sanatore illustre Sindaco Capitano e
Difensore.
Data in Campidoglio di XVIU di settembre 1554".
1 . Le millésime est d'une écriture plus moderne.
APPENDICE VIII
LETTRE DE COLA DI RIENZO A G1ANINO (7 octobre 1354) (Inédite)
(Bibliothèque communale de Sienne.)
Nobilissimo Principe. Re Excellentissimo sopra tutti gli
altri Ile de la Cristianita solo da Dio conosciuto, e non dal
misero Mondo per le malvagie operationi contra di voi comesse
ne la vostra Nativita da coloro che dovcvano di voi aver
honore e stato, se la fortuna a loro conoscimento di bene
avessedonato.
Nobile Principe perche da niuno fuste cognosciuto e per
piu Tostra sicurta vi mandamo per famigliar nostro a Misser
lo Legato accio che 1 oste sua mandasse sopra ribelli de la
santa Chiesa e del Popolo di Itoma e dello stato nostro da
Dio conceduto. Poi inscrivemo si corne famigliar nostro
accioche da nhino fuste cognosciuto che voi operaste con
Misser lo Legato che 1 soccorso di sua gente a noi mandasse
dritto a Roma percioche trattati molti sentavamo e sentiamo
fatti dentro in Roma contro de la sancta Chiesa e del Popolo
di Roma e délia Signoria nostra et lettere vi mandamo che
dessa materia si contenevano accio che la presentaste a Misser
lo Legato e cossi crediamo che a vête fatto. Ora sentiamo e
trattati si forti fatti contra di noi dentro in Roma che certa-
mente ci pare vedere che per noi non cia riparo vedendo el
soccorso de la santa Chiesa tardi a noi venire. Et per tanto
vi preghiamo che per niuno modo a noi ora do via te venire.
C* !». ' LM
< 1
L» i v niu;:*-? -l :^ t. »dmm Unfo che dî uoî sentîate
rrt • ^ -i!î«iiî z w»! ihr,- rfci-î Td«£n» Tolère tî preghiamo
.•w - fi.iîv :*»:>; « r.în i .: » ri >di«neiitiate che da Dio e
îe-nr^^» in -» . ïii.s- r^t.:u.r- ne h Tostra Reale Si^noria e
i-^4- t .-»■... ••■ i-TT;: «T^n»:^.* /: r Iii • tï mandai? persona
i!..iiiZ ;i iïi;;.H vrj : ;c*»:«Dt i. *-:.lrt- v»î a la dovuU voslra
>jîMHi. T'r •!•• :n h *"ir»5--r"j4a dî qucsU lettera none
- - -»:iiiti i« . •..•;!.:.:.»•■ ;? * -. :i v «y >ï couriene siccbe per-
o n..i - •• viiiïn :•** i* .^ Si:>** Toi essai* cooosciuto fa cci
:» ^n ^ i^i i%i--- -in .„-..] \tN! di *î> faccîamo perche potiate
-nsr- '"L >• ! M ~f. E vô?n:. voi che lo srhampo de la
B^n wrsuca uni . f, tï srrHi:cj«> quelle cbe personevol-
ii>-»:.v r «i r. :n < nwô- tî cr^diTamo manifestare. Si
ma* t rb* • i ^a* r-i^rm^u Fte J~ Froixia e Tero Ggliuolo
.1: h "*■* 1 1 - - •• 1 1 ■ i.i * 0* \o Re Fllippo el Belle e la
U: r* ****r-» ri V.x . .« :,«• ;r !.. :na Graientia 6glia di Carlo
'fert.'.ui L ;»»:•: v«>!ïv a k fv«nti del haplesîmo fu Gio-
<**iu ? .•♦•r*.:!!':* © «r. v 4 >ri:>ipeiiUt£ cbe per certo siale
. •« 11 :**-*. îfif Df * < s<fri4f Re e Sîsnore di Frauda c
il- •• .S»î ^'.. .•**•>. «..1 Srss: F.t Jtne a Ti»i sera soirsetla.
Ni» 1. ^ v\ iL.'tri f v ^:ù r;«j*olv» di Itama per 1 aposlolica
>««.:.i .u ;: ." ;:* s;.: u Sc.:^:^re illustre Sindico Capitano c
*tu a .azïhj.ç.i» î*U à.dlobre 1554 '.
4j rt>..i^inif :v . uni «— "i.r. i« us n*».kriH-.
APPENDICE IX
FIN DE GUNINO
C'est à Orvieto que Gianino apprit la mort de son protec-
teur d'un jour. De retour à Sienne, il reprit son existence
calme et modeste et ne révéla son secret qu'à son confesseur
fra Bartolomeo Mino, Deux ans après, le prétendu fils de Louis
le [lutin était camerlingue de la ville, quand arriva à Sienne la
nouvelle du désastre de Poitiers (9 octobre 1350); fra Barto-
lomeo, persuadé que Dieu manifestait sa colère contre l'usur-
pateur du trône de France, dévoila à ses concitoyens le
mystère dont il était dépositaire. L'enthousiasme fut grand
d'abord ; malgré ses dénégations, on salua Gianino du nom de
roi, et ses concitoyens, heureux de posséder dans leurs murs
un aussi illustre personnage, lui rendirent des honneurs
royaux. Des lettres adressées de Palerme au conseil de la ville,
à l'évéque, à Gianino lui-même, par le frère Jourdain et par le
frère Antoine, qui se rendaient en Palestine, arrivèrent
précisément alors et achevèrent de les convaincre. Le conseil
de la ville décida qu'on fournirait à Gianino tous les moyens
de rentrer en possession de son trône, que six de ses conci-
toyens lui seraient attachés en qualité de secrétaires. Des
lettres furent écrites officiellement au pape, à l'empereur,
aux rois de Naples, de Hongrie, d'Angleterre et de Navarre,
ainsi qu'aux trente-six conseillers que les états généraux
avaient imposés au dauphin Charles, lieutenant du roi, pour
Ce I..LA DC ïSJZ->_
nu? !e ^tî ni de Fraao» n'était point Jean
j> 3*m» nais un inrarj^iè* ie Sâouie- Le frire do roi de
SrttrT*. liits r*tam prêoonîa' à Paris» rr pondit qu'après
*vnr ait à» r° :îter:hi» il myiit qu'en effet Gianino était
à» T*trxiûit! i«-^« in trine A» Franee- Le »■>>* "wlnin en-
vi*-^ auprès As antres princes n'osèrent même pas se pré-
àisiûfr ie*mt «h.
Fst iKtiiusKi} fat ietaîê à &xne. car on supposait que
«i •ianinu % iaasat numii litre «iins cette ville, son prestige
.«l sertit ««^osaient acerm. L'envoyé des Siennois paria
jetant Je xnc«I conseil «le Li cité • conseil des baoooomini)
m»ia*d i it p4Hia^?r ses îTibsnbs; les deux sénateurs Pietro
r.iti.aiia et 5L«:^:to ÀsiiIbaUesdiL. ainsi qœ Poniio, vicairedu
pape. 9> "-lisseront ■éci j.amn t convaincre i avril 1557; et remi-
rent 1 rart-j u:axeo» comme on le leur avait demandé, sept lettres
sur le*^'-^ iis reconnaissaient Gianino comme roi de France.
Sais bie c~ t on revirement se produisit dans les disposi-
ons des Siennois. doat le caractère était poor le moins aussi
nu»*c~e v 3 * ct? *-* *k* Romains. Les ennemis de Gianino leur
rvrnf^atèrent qu'ils avaient pcoToquer la colère de ceux qui
^.Hivernaient l* France* et que leur commerce arec ce pays
jvumit être tnxnprooiis. Le conseil fut renversé et, dès ce
n^mvcL les Siennois renoncèrent à soutenir Gianino.
Xil^tv cet abandon, il n'en persista pas moins à faire
valoir ses drvùts. Tn moment, le comte de Landau s'intéressa
à si fortune : les Juifs également lui offrirent cinquante mille
florins et lui en promirent bien davantage à condition qu'il
les laisserait vivre en paix dans ses États, s'il parvenait à en
«rendre possession. En octobre 1557, Gianino se décida à se
rendre auprès de son parent Louis de Hongrie 1 . Il arriva à
Bude le 5 décembre.
I. Nous axons m que Gianino éUil, par sa mère, pelit-fils de Charles
Mortel, iie même que Louis.
APPENDICES. 459
Le roi lui fit bon accueil, se laissa convaincre et, après
avoir envoyé en France des personnes « discrètes et habiles » ,
qui lui confirmèrent la réalité du récit de Gianino, il le
reconnut formellement dans un acte revêtu de son sceau et
adressé à tous les souverains d'Europe. Mais là se bornèrent
ses faveurs. L'opposition des grands ainsi que des guerres
lointaines empêchèrent Louis de donner à Gianino aucun
secours effectif. Il revint alors à Sienne (6 août 1359), où il
fut élu membre du Conseil des Douze ; mais on cassa son
élection en raison de son titre. On ne l'appelait plus , en Italie,
que « Re Gianino ».
Au mois de mars suivant, nous le trouvons à Avignon où,
malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à voir le pape, mais
il gagna à sa cause des barons, des prélats et même des
cardinaux. Quelques villes du Midi le reconnurent comme
roi de France, et lui fournirent de l'argent, ce qui lui per-
mit de prendre à son service une bande de mercenaires. La
popularité de Gianino' fut même un moment assez grande
pour inspirer des craintes au Régent, qui fit mettre sa tète
à prix ; mais le prétendant ne possédait ni l'énergie ni l'ha-
bileté nécessaires pour mener à bien une aussi difficile en-
treprise. Trompé par les uns, trahi par les autres, il tomba
bientôt entre les mains de soldats soudoyés par le pape et
peut-être par le Régent, et il fut livré au sénéchal de Pro-
vence qui le fit enfermer dans le château de Saint-Etienne
(7 janvier 1361). L'année suivante, il était conduit à Naples
où Louis de Tarente le retint prisonnier.
11 mourut peu après, victime des folles prétentions qu'avait
éveillées en lui Cola di Rienzo
Les descendants de Gianino vécurent longtemps à Sienne;
l'un d'eux, mort le 12 septembre 1466, voulut demander
quelques secours au roi Charles VIII, mais il en fut détourné
par le cardinal JEneas Sylvius Piccolomini (plus tard pape
sous le nom de Pie H). En 1528, on enterra à Sienne M
44f 'IOLA 01 RIEfZD.
Gâtait fi* àt J.-uuk!. sut le corps duquel on prétendit avoir
irtiira à- noron^ >nm*antsa haute angine- Son fils, mort
■eu li»7il*. flBBUiH jK3Îr **te le dernier rejeton «le cette famille,
qa\ jmitu iitoutir^ \* 3eor de lis dans «s armes. Leur tom-
beau « r<»iw cm* !"■*::« i>«* San Domenico «le Sienne.
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
Pages.
I*T*oi>ocTIQH . i
Bibliographie , 19.
Chapitre I. État de. Rome et de l'Italie à l'époque de Cola di
Rienzo ....'." ' 1
— IL Jeunesse de Cola di Rienzo 28
— III. Ambassade de Cola di Rienzo à Avignon 36
— IV. Efforts de Cola di Rienzo pour eiciter les Romains
à la révolte .... : 47
-— Y. La révolution 58
— VI. Rétablissement de la justice 68
— YIL Politique intérieure du tribun ....:... 73
VIII. Guerre contre Giovanni di Yico et ses*conséquences 92
— IX. Politique extérieure du tribun 105
— X. Relations de Cola di Rienzo avec la cour d'Avignon
et avec Pétrarque 119
— XI. Le tribun sacré cbevalier 136
— XII. Le couronnement de Rienzo 155
— XIII. Tentative des nobles contre Rienzo 165
— X1Y. Intervention de la cour d'Avignon 178
— XY. Révolte, des Orsinj de Marioo 198
— XYI. Combat de la porte Saint-Laurent 210
— XY1I. La cbnte de Rienzo 225
SECONDE PARTIE
XVIH. Cola di Rienzo fugitif 243
XIX. Les spirituels 255
ACHEVÉ D'IMPRIMER
Je premier mars mil huit cent quatre vingt-huit
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A. I.AHURE ,
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